Fleuves #4 L’Amour entre les puissances russe et chinoise Fleuves #4 L’Amour entre les puissances russe et chinoise
L’Amour est un fleuve d’Asie s’étendant sur 4354 km depuis la source de l’Argoun, un autre fleuve asiatique, et se jetant dans le détroit de... Fleuves #4 L’Amour entre les puissances russe et chinoise

L’Amour est un fleuve d’Asie s’étendant sur 4354 km depuis la source de l’Argoun, un autre fleuve asiatique, et se jetant dans le détroit de Tatarie en face de l’île de Sakhaline au sud de la mer d’Okhotsk. Il est le quatrième fleuve le plus long d’Asie. Une grande partie de son cours établit la frontière entre l’Extrême-Orient russe et la Chine, ce qui lui confère une importance stratégique capitale. Son bassin s’étend sur 1,7 million de km2 et couvre une partie de la Mongolie, de la Chine et de la Russie.
Dans le contexte de rivalité croissante entre les puissances, en quoi l’Amour a-t-il une place clé dans les relations entre Russes et Chinois ?
Nous verrons dans un premier temps la conquête russe d’un fleuve chinois puis nous étudierons l’importance économique et culturelle de celui-ci. Enfin, nous montrerons que l’Amour est un fleuve « charnière » entre deux mondes.

 

I – La conquête russe d’un fleuve chinois

Avant l’acquisition du bassin de l’Amour, la Sibérie avait uniquement le port d’Okhotsk comme débouché sur le Pacifique. Il était bien difficile d’y parvenir en raison des marais et des bois. L’Amour a ouvert aux Russes une issue vers cet océan.

Ce n’est qu’en 1636 que les Russes entendirent pour la première fois parler du fleuve. Le gouverneur de la ville de Iakoutsk dirigea plusieurs explorations vers celui-ci. La plus importante fut menée par le commandant Vassili Poyarkov, premier Russe à avoir navigué sur l’Amour depuis l’un de ses confluents, la Zeïa, jusqu’à son embouchure.

Les expéditions qui suivirent permirent de construire plusieurs forts le long du fleuve comme celui d’Albazin. L’une de ces expéditions, conduite par le russe Stepanov, s’aventura plus au sud, sur le fleuve Sungari, mais fut stoppée par les Chinois. Quelques années plus tard, lui et 270 autres camarades furent tués à l’embouchure de ce même fleuve, ce qui força les Russes à abandonner temporairement la zone.

Dans les années 1670, bien que les expéditions sur l’Amour aient été déconseillées, les habitants d’Albazin persistèrent à vouloir explorer le fleuve. Logiquement, un conflit avec la Chine éclata de nouveau. Mais il aboutit cette fois-ci à la signature d’un traité fondateur : le traité de Nertchinsk qui délimita pour la première fois la frontière russo-chinoise et qui décida de la destruction d’Albazin.

C’est le premier traité conclu par la Chine avec une puissance européenne. Les Russes furent refoulés au-delà du grand fleuve mais obtinrent la permission de faire du commerce en territoire chinois pour les nationaux munis d’un passeport en règle.

À la suite de ce traité, la guerre laissa place à un jeu politique complexe de part et d’autre de la frontière : les ambassades. Ces missions politiques délicates mises en place par chaque camp avaient pour but de faciliter la signature d’accords entre les parties ou simplement de faire pression sur l’adversaire dans tel ou tel domaine.

Quoi qu’il en soit, les Russes ne perdirent pas de vue l’occupation de l’Amour. En 1725, un nouvel accord fut d’ailleurs signé : la frontière fut mieux définie et de nouveaux arrangements furent pris pour les caravanes de marchandises russes.

Cet accord posa les bases de la relation entre la Russie et la Chine jusqu’au XIXe siècle. À la suite d’un arrangement en 1851, les Russes obtinrent d’établir une maison de commerce à Kouldja : la proie que convoitait le pays depuis 169 ans allait enfin lui appartenir.

De nouveau, les Russes explorèrent en bateau l’Amour, chose inédite depuis le traité de Nertchinsk. Et le 16 mai 1857, le traité de Pékin fut signé avec la Chine. Il déclara russe la rive gauche de l’Amour depuis l’embouchure du fleuve jusqu’à l’Argoun : la conquête était achevée. 

 

II – Une importance économique relative

L’Amour régna pendant longtemps sur les peuples de Sibérie dont il façonna la vie, inspira l’art, les traditions et les croyances. Il est l’épine dorsale de la région et coule sur une terre aux climats contrastés, associant faune et flore nordiques et quasi tropicales.

On retrouve par exemple dans son bassin la taïga, forêt boréale composée de conifères (pins, sapins, épicéas, mélèzes) associés aux feuillus (bouleaux, aulnes) et dont l’écosystème est extrêmement riche. Cette forêt est d’ailleurs le symbole le plus reconnu de la diversité et de la spécificité de la faune russe.

Le fleuve, dès la confluence de l’Argoun et de la Chilka, est entièrement navigable. Il permet de transporter vers l’ouest du bois et du pétrole et vers l’est des céréales, des machines et autres produits provenant de Russie occidentale. En raison des températures très basses, ses eaux glacent six mois par an, ce qui rend impossible toute navigation sur son cours.

Les 14 barrages hydroélectriques de plus de 15 mètres de haut ont permis l’industrialisation de la région. De même, la régularisation du cours du fleuve a entraîné le développement de l’agriculture.

Ses ressources en poissons ne sont pas négligeables. On dénombre jusqu’à 100 espèces, dont deux particulièrement représentées : l’esturgeon de l’Amour et l’esturgeon Kalouga. La pêche la plus lucrative est celle des salmonidés (famille regroupant saumons, ombles, ombres, truites et corégones). Ces derniers remontent le cours du fleuve depuis le Pacifique à la fin de l’été et au début de l’automne pour se reproduire en eau douce.

Enfin, la région de l’Amour n’est pas dépendante des cours du pétrole. Ses ressources naturelles et sa proximité avec la Chine lui permettent d’amortir en partie les aléas de la conjoncture économique.

 

III – Un fleuve « charnière » entre deux mondes

« Les Chinois construisent beaucoup le long de l’Amour, ils cherchent à nous impressionner » : ces mots d’une Russe professeure de français à l’université d’État Blagovechtchensk, ville frontalière avec la Chine, reflètent bien la place du fleuve dans la relation entre les deux pays. À l’université, l’apprentissage des deux langues montre la volonté d’approfondissement des relations. En effet, les deux voisins sont officiellement « amis ».

Les touristes chinois sont de plus en plus nombreux à passer le fleuve, attirés notamment par des bijoux en or à moindre prix. À l’inverse, les populations russes souffrent de la dévaluation du rouble et se rendent donc beaucoup moins fréquemment en Chine. Par ailleurs, la crise en Russie et le ralentissement de l’activité économique chinoise plombent les relations commerciales entre les deux puissances.

Selon le directeur de la chambre de commerce russo-chinoise de Blagovechtchensk, les échanges ont diminué de 30 % en 2015-2016. Certes, les volumes exportés augmentent mais les recettes ont baissé en raison de la dévaluation.

Depuis les années 1990, l’idée de construire un pont sur le fleuve reliant les deux pays ne cesse d’être au cœur des débats. Le pont aurait pour vocation le transport de marchandises, la région étant un point de transit stratégique. La Chine voudrait accélérer le mouvement alors que la Russie semble vouloir le ralentir.

De nombreux obstacles sont apparus, comme un terrain peu adapté, l’absence d’infrastructure, la bureaucratie et un centralisme écrasant. De plus, les régions russes se livrent à une rude concurrence pour obtenir le financement de l’État. Toutefois, les travaux ont finalement commencé et le pont devrait voir le jour en 2019. 

La conjoncture économique n’arrange pas les choses mais la lenteur de l’avancée du projet camoufle en réalité une crainte historique de la poussée chinoise dans la région. Environ 40 millions de Chinois vivent dans la province frontalière du Heilongjiang tandis que seulement 6 millions de Russes vivent en Extrême-Orient.

Même si des mesures incitatives ont été mises en place, ce nombre ne fait que diminuer. Le quota des travailleurs chinois a d’ailleurs été réduit ces dernières années. Le pouvoir central a peur des étrangers et bloque ainsi le développement de la région. Faute de travail, les Russes s’en vont et les espaces se marginalisent peu à peu.

 

Conclusion

Le fleuve Amour n’a pas toujours marqué la séparation entre les deux grandes puissances régionales que sont la Russie et la Chine. Sa conquête par les Russes fut longue et complexe. La région, d’une importance économique relative pour la Russie, n’en demeure pas moins fondamentale pour la biodiversité. À l’heure où les grandes puissances s’affrontent dans un certain nombre de domaines, le fleuve occupe logiquement une place clé dans les relations entre les deux pays et notamment au travers du projet de construction d’un pont les reliant.

Grégoire Cicile