Le génocide arménien, perpétré par l’Empire ottoman en 1915, a marqué la mémoire de toute une région. Les questions mémorielles portant sur cet épisode tragique, longtemps nié ou minimisé, continuent de créer des tensions jusqu’à aujourd’hui et enveniment encore les relations entre la Turquie et l’Arménie.
Contexte
Les Arméniens vivaient principalement en Cilicie, dans les Balkans et les plateaux d’Anatolie orientale (incluant la Turquie et une partie de la Russie). Ils étaient principalement apostoliques et catholiques. Leur nombre était estimé à environ deux millions de personnes au début du XXe siècle.
La question arménienne au XIXe siècle
Au XIXe siècle, les Arméniens étaient plutôt bien intégrés au sein de l’Empire ottoman. La plupart d’entre eux faisaient partie de la classe moyenne dynamique et instruite. Cette situation a engendré des inégalités, partant des jalousies, d’où quelques tensions avec les Kurdes.
La situation change en 1976. Abdülhamid II prend le pouvoir. Bien que plutôt moderne et réformateur, il est sans pitié face aux minorités. Sa politique lui vaut rapidement le surnom de « Sultan rouge » et de « Grand Saigneur ». Il est ainsi hostile aux Arméniens. Faisant face à plusieurs mutineries et crises internes, il abolit la Constitution qu’il avait lui-même promulguée et règne en autocrate, jusqu’à l’avènement du mouvement Jeunes-Turcs.
De son côté, le nationalisme arménien se développe progressivement à partir des années 1890, et va rapidement devenir une menace pour l’Empire ottoman. Ainsi, en 1894, le pouvoir réprime la rébellion à Sassoun. S’ensuivent des pogroms, puis des massacres à grande échelle (1985-1986).
La révolution des Jeunes-Turcs
Dès la fin du XIXe siècle, l’Empire ottoman connaît de plus en plus de difficultés. Il perd ainsi plusieurs territoires. Parmi eux : l’Algérie, la Grèce, la Bulgarie, Chypre ou encore l’Égypte. Puis il y a les revers dans les guerres balkaniques de 1912-1913 qui réduisent à néant sa présence en Europe.
En 1908 a lieu la révolution des Jeunes-Turcs contre Abdülhamid II. Cette révolution amène la restitution de la Constitution. Cette dernière promeut d’ailleurs l’égalité pour tous devant la loi.
L’année suivante, en 1909, une contre-révolution a lieu. C’est dans ce cadre qu’ont lieu les massacres d’Adana. Ceux-ci visent notamment les Arméniens, du fait de leur richesse.
Le nationalisme turc
Progressivement, l’idée d’un État-nation sans les minorités se développe. En 1913, des membres radicaux parviennent au pouvoir. Parmi eux on retrouve Enver Pacha (ministre de la Guerre) et Talaat Pacha (ministre de l’Intérieur). Ceux-ci n’hésitent pas à appeler au boycott des Arméniens.
Ce nationalisme truc est particulier violent dans son refus de l’altérité. La situation devient rapidement sans issue. En effet, les Turcs craignent les affirmations identitaires des Arméniens, et les Arméniens refusent de se soumettre aux injonctions turques.
Le déclenchement du génocide arménien
Entrée en guerre de l’Empire ottoman
En janvier 1915, l’Empire ottoman subit une défaite face aux Russes à Sarikamish. 80 % des soldats meurent notamment de froid, à cause de l’impréparation de l’armée. Sauf que les responsables désignés sont les Arméniens. Ils sont accusés d’avoir trahi l’empire. Rappelons qu’il y avait toute une communauté arménienne en Russie.
Début du génocide arménien
Dès le début de la Grande Guerre, les Arméniens réquisitionnés ont subi un pillage d’état. Ils sont qualifiés « d’ennemis de l’intérieur » et accusés de comploter contre l’Empire. En mars 1915, Enver Pacha et Talaat Pacha prennent la décision de l’extermination. C’est le début du génocide arménien.
Les élites sont arrêtées, notamment les intellectuels vivant à Istanbul. Les femmes, les enfants et les plus âgés sont déportés et emmenés dans le désert ou dans des camps de concentration en Syrie et en Irak. En septembre 1915, 306 convois ont déporté un million d’Arméniens. En 1916, les derniers déportés sont mis à mort.
Bilan du génocide arménien
Le bilan est terrible. 1,3 million de morts à cause du génocide, auxquels il faut ajouter 120 000 soldats. Seuls 700 000 Arméniens parviennent à survivre au génocide.
Pour aller plus loin, voici un article sur le rêve ottoman d’Erdogan.
Reconnaissance du génocide arménien
Refus catégorique de la Turquie
Dès son arrivée au pouvoir, Mustafa Kemal refuse de considérer la question d’un génocide. S’il est vrai qu’il n’en était pas un des instigateurs, il était tout de même général au moment des faits. Attention cependant, le terme de génocide (terme juridique) n’apparaissait pas encore en tant que tel à cette époque.
Tous ses successeurs à la tête de la Turquie se sont inscrits dans la continuité de cette politique. Si le décès de nombreux Arméniens en 1915-1916 n’est pas véritablement remis en cause, la qualification de génocide demeure constamment rejetée jusqu’à aujourd’hui.
C’est pour cela que la Turquie et l’Arménie ont maintenu des mauvaises relations. Les conséquences se font ressentir jusqu’à aujourd’hui. La Turquie est ainsi l’un des principaux soutiens de l’Azerbaïdjan dans le cadre de la reprise du conflit du Haut-Karabakh face à l’Arménie (armements, conseils, mercenaires, djihadistes, pressions diplomatiques). Les drones turcs se sont révélés très utiles contre les Arméniens et ont permis la victoire de l’Azerbaïdjan.
Reconnaissance internationale
C’est le travail des historiens après la Seconde Guerre mondiale qui a permis de qualifier cet épisode tragique de génocide. L’Uruguay est le premier pays à reconnaître le génocide arménien, en 1965. Le Parlement européen le reconnaîtra en 1987.
Par ailleurs, lors des négociations pour l’entrée de la Turquie dans l’OTAN, parmi les conditions des Européens figurait la reconnaissance du génocide arménien, une ligne rouge pour la Turquie d’Erdogan.
Aujourd’hui, trois pays refusent catégoriquement de reconnaître explicitement le génocide arménien. Parmi eux, il y a bien sûr la Turquie. Mais on retrouve aussi l’Azerbaïdjan, allié historique de la Turquie, ainsi que le Pakistan.
Le cas particulier d’Israël
D’autres pays essaient de ménager la chèvre et le chou, pour ne brusquer ni la Turquie ni l’Arménie. Diverses formules diplomatiques sont alors utilisées. Par exemple, Israël n’a reconnu le génocide arménien qu’en 2025. En effet, l’État hébreu a longtemps voulu ménager ses partenaires turcs et azerbaïdjanais. Cependant, une partie de la société civile israélienne contestait cette décision, accusant le gouvernement de sacrifier ses principes au nom de la Realpolitik. Certains avancent aussi une crispation historique, car les dirigeants sionistes à l’époque n’auraient pas soutenu les populations arméniennes, probablement par crainte de subir un sort similaire.
Quoi qu’il en soit, en 2025, le Premier ministre Benjamin Netanyahou a été le premier dirigeant israélien à utiliser la qualification de « génocide ». Mais cette qualification s’inscrit dans un contexte très particulier, celui de la guerre à Gaza. En cause, le soutien turc envers le Hamas et la pression diplomatique d’Ankara pour dénoncer les crimes israéliens à Gaza.
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