Où en sont les grands ensembles régionaux ? Où en sont les grands ensembles régionaux ?
Selon  Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS et auteur de L’éveil d’un continent, l’intégration régionale se définit comme un approfondissement des relations et de l’interdépendance... Où en sont les grands ensembles régionaux ?

Selon  Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS et auteur de L’éveil d’un continent, l’intégration régionale se définit comme un approfondissement des relations et de l’interdépendance entre différents pays et sociétés, pouvant déboucher sur la création d’entités géoéconomiques et géopolitiques plus vastes. Mais où en sont les différents projets mis en place à travers le monde ?

 

L’Union Européenne, un projet mature en quête d’avenir

L’Union Européenne, avec peut-être l’ALENA en Amérique du Nord, est un des projets les plus matures, en matière d’intégration régionale. Mis en place dès 1951, avec le Traité de Paris qui instaure la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, il a alors pour objectif initial le maintien de la paix en Europe, continent marqué par les deux guerres mondiales successives. Ce projet s’est construit par la suite au gré des agrandissements successifs et de l’évolution du contexte historique (fin de la guerre froide, début de la mondialisation). Il est devenu aujourd’hui un projet mature, prépondérant économiquement (l’UE est la deuxième puissance économique mondiale derrière les Etats-Unis, avec un PIB de 16 400 milliards de dollars en 2016), mais politiquement divisé. Ces divisions politiques se traduisent par un « détricotement de l’Europe » comme le dit Francis Gutmann, diplomate français, en témoigne le Brexit, mais également l’importance grandissante de groupes de discussion comme celui de Visegrad (qui regroupe la Pologne, la Hongrie, la République Tchèque, et la Slovaquie). Ces divisions internes fragilisent la position de l’Union européenne sur la scène politique internationale, et sont exploitées par ses voisins turcs et russes.

Si le projet européen a bien réussi à maintenir la paix et à amener la prospérité à  l’ensemble de ses membres, il semble qu’aujourd’hui l’UE soit en quête d’un avenir, d’un horizon commun. En l’absence de projets et d’hommes forts bénéficiant d’un fort soutien national, l’Union Européenne a longtemps patiné, oscillant entre fédéralisme et confédéralisme, et n’a pu éteindre la flamme populiste. L’arrivée d’hommes nouveaux comme Emmanuel Macron en France, ou Sebastian Wurz en Autriche, pourrait relancer la quête d’un horizon commun. Cet horizon pourrait être celui de la défense, l’Union Européenne envisageant la possibilité d’une défense commune, comme cela a été annoncé lors de la conférence sur la sécurité à Munich en février 2018.

 

L’Amérique du Sud et l’Afrique, de multiples projets à l’efficacité variée

Si les projets sud-américains et Africains s’inspirent de l’Union Européenne, il faut néanmoins souligner leur faible efficacité.

Le nombre de projets sud-américains d’intégration régionale montre une réelle volonté de travai commun, en particulier pour s’extirper de la zone d’influence des Etats-Unis. Mais cette volonté, qui a débuté dès les années 1960 (avec le Traité de Montevidéo qui fonde l’Association Latino-Américaine de Libre Commerce), et qui s’est accélérée à la fin de la Guerre Froide, n’est pas réellement suivie d’effets. Quoique les projets d’intégration régionale soient nombreux et concernent à la fois l’économie (comme le Mercosur, marché commun sud-américain fondé en 1991), la défense (l’Unasur, fondée en 2008 et regroupant 12 pays autour du Brésil, est dotée d’un Conseil de défense), voire même la politique (l’Alba, fondée en 2004 à l’initiative de Cuba, cherche à s’extirper de l’influence des Etats-Unis), leur trop grand nombre les rend peu efficaces et peu lisibles. Au point que cette intégration soit considérée par les Sudaméricains comme un « bol de spaghetti », où il est difficile de démêler les prérogatives de chacun des projets.

Enfin les projet sud-américains sont freinés par la situation politique interne de certains pays, entre la guerre civile au Vénézuela, et la crise politique liée à la corruption au Brésil. Sans dirigeants forts et situations stables, les projets sud-américains sont quasi à l’arrêt.

Qu’en est-il de l’Afrique ? Il est intéressant de voir là-aussi une pluralité de projets d’intégration régionale. La Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), fondée en 1975, ou encore la Southern African Development Community (SADC) en 1992. Le seul projet d’envergure régionale demeure l’Union Africaine (UA), instaurée en 2002 (et qui remplace l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), lancée par l’empereur éthiopien Sélassié en 1963). Ces projets se sont formés dans un objectif de développement, à la fois économique et politique (sortir de l’influence des grandes puissances), et ont été soutenus par les grandes instances internationales. Néanmoins, tout comme en Amérique du Sud, l’absence de stabilité rend tout projet de développement difficilement réalisable. Les chaos somalien et libyen, les groupes terroristes comme AQMI ou Boko Haram, ou encore les groupes armés de Casamance (Sénégal) perturbent toutes les régions avoisinantes. De nouveaux projets voient ainsi le jour : récemment, le G5 Sahel, instauré en 2014 entre le Burkina Faso, le Niger, le Mali, la Mauritanie et le Tchad ; a promis et permis la création d’une force militaire pour lutter contre les groupes terroristes de la région. Cette promesse fait étrangement écho à un des projets de l’UA de créer des Forces Africaines en Attente (FAA), forces africaines capable de se déployer dans les pays en crise. Là encore, les projets sont nombreux et se recoupent.

Si les projets d’intégration abondent, il n’en est pas de même du financement. Que dire par exemple, du nouveau siège de l’Union Africaine à Addis Abeba, dont la construction a été financée par… la Chine ! Les projets, sans financement issu des pays membres, perdent une part de crédibilité et peuvent être Aalors l’objet d’une lutte d’influence entre les autres grandes puissances.

 

Les rapports de force au cœur de la régionalisation asiatique

Cette lutte d’influence qui peut se retrouver dans les projets d’intégration régionale en Afrique trouve son paroxysme dans les ensembles régionaux asiatiques. En effet, dans une lutte pour le leadership régional, le Japon, l’Inde, la Chine, et dans une moindre mesure la Russie, se disputent l’influence au sein des ensembles régionaux. Il est ainsi intéressant de noter que la SAARC (South Asian Association for Regional Cooperation), crée en 1985, permet à l’Inde d’étendre et de maintenir son influence sur la péninsule indienne, et de limiter l’expansionnisme chinois (qui se traduit par de forts investissements dans différents pays, comme au Pakistan, dans le port de Gwadar, un des ports de la nouvelle route maritime de la Soie). La Russie, a elle, cherché à maintenir son influence en Asie Centrale via la CEEA (Communauté économique eurasiatique), tout comme la Chine via l’Organisation de Coopération de Shangaï. On note ainsi que ces organisations sont touchées par des luttes d’influences internes, mais aussi externes, c’est-à-dire entre les différentes organisations régionales.

L’ASEAN (Association of Southeast Asian Nations, qui regroupe les pays de la péninsule indochinoise, doit se positionner face à ces luttes d’influences. Alors que ce projet, instauré en 1967, a entraîné une forte intégration économique de ses pays membres, sa position politique à l’échelle régionale reste en question. Entre volonté de coopération avec la Chine et réticence, face à l’appétit chinois en mer de Chine méridionale, elle est en quête d’un équilibre. Elle dialogue d’ailleurs étroitement avec la Corée du Sud, la Chine et le Japon dans l’ASEAN+3. À l’heure où le nationalisme a le vent en poupe, notamment aux Philippines, mais aussi face aux tensions grandissantes en Corée, l’ASEAN cherche à amplifier son intégration économique, et débat toujours de sa position face aux géants asiatiques.

 

Ainsi, on peut noter que l’état d’avancement des projets d’intégration régionale dépend de différents facteurs : la situation politique et économique interne des états membres, mais aussi les relations qui lient ces états membres. Ces blocs en devenir, cherchent avant tout à acquérir une place privilégiée dans les négociations internationales, à une époque où le poids des États est insuffisant face aux géants chinois et américains, mais aussi face aux grandes entreprises mondiales.

Nicolas PREVOSTO

Etudiant en première année à l'ESSEC et ancien préparationnaire à l'Institution des Chartreux (Lyon). Rédacteur d'articles de géopolitique

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