Christophe Jaffrelot

Dans cet article, nous allons évoquer l’analyse de Christophe Jaffrelot sur le basculement de l’Inde, entre sécularisme, nationalisme hindou et montée de l’ethnocratie.

Introduction

En 1947, l’Empire britannique des Indes gagne son indépendance. Celle-ci se fait au prix d’une Partition de l’Empire en deux États dans un premier temps, l’Inde et le Pakistan. Si cette indépendance s’opère sans heurts théoriquement, dans les faits, un processus de purification ethnique et religieuse s’enclenche, conduisant à la mort de près d’un million de personnes. L’Inde affirme officiellement son sécularisme.

Carte de la partition de l’Inde en 1947, montrant la création de l’Inde et du Pakistan et les déplacements de populations.
1947 : une indépendance fracturée

Jaffrelot et le concept de démocratie ethnique

Christophe Jaffrelot est un spécialiste français du sous-continent indien. Ses études portent notamment sur la structure de la société indienne et les dérives radicales du nationalisme hindou.

Il reprend le terme de « démocratie ethnique », créé à l’origine pour désigner Israël. Cette expression, établie par un politicien de Haïfa, suppose la présence de démocratie (État de droit, élections libres, presse libre…) en Israël. Cependant, tous les Israéliens ne sont pas à égalité, selon leur ethnie. Par exemple, les Israéliens d’origine arabe ne peuvent pas faire leur service militaire, alors qu’il s’agit d’une rampe de lancement professionnel en Israël.

Christophe Jaffrelot reprend donc ce terme pour désigner la situation politique et sociale indienne. Il est toutefois revenu sur cette caractérisation, évoquant plutôt une « ethnocratie » : la majorité impose sa loi aux minorités. Il s’agit, dans cet article, de comprendre pourquoi l’Inde a basculé vers une « ethnocratie », en suivant les analyses de Christophe Jaffrelot.

Genèse

La première guerre indo-pakistanaise de 1947 est causée par des différends religieux. En effet, avant la Partition, la Couronne britannique avait décidé de donner une certaine autonomie aux provinces de l’Empire. Elle avait nommé à cet effet des chefs locaux, appelés maharadjahs. Au moment de la Partition, ces maharadjahs sont invités à choisir leur nouveau pays d’appartenance (Pakistan ou Inde). Ce choix se fait sur un critère religieux. De fait, si l’Inde choisit de ne pas reconnaître de religion officielle en 1947, le Pakistan devient immédiatement la première République islamique du monde.

C’est un maharadjah hindou qui dirige la province du Cachemire, principalement peuplée de musulmans. Ce dernier choisit par conséquent de rejoindre l’Inde, en dépit de la majorité musulmane. Ce malheureux choix conduit à la première guerre indo-pakistanaise, qui n’est que la première d’une longue série ayant pour objet la souveraineté sur le Cachemire.

Ainsi, la religion apparaît bien comme un sujet conflictuel dans la région. Cependant, il faut noter que l’Inde fait le choix du sécularisme. Delhi reconnaît la diversité religieuse, dans la tolérance multiséculaire. Toutefois, depuis 2014, ce sécularisme a tendance à connaître un déclin progressif sous les coups de boutoir des nationalistes hindous, cultivateurs de la haine des minorités religieuses.

Grandeur et limites du sécularisme indien

Qu’est-ce que le sécularisme en Inde ?

Il faut bien distinguer le concept de sécularisme du concept de laïcité. De fait, il ne s’agit pas ici de séparer l’État du religieux. Au contraire, le sécularisme renvoie à une forme de bienveillance égale du pouvoir vis-à-vis de toutes communautés religieuses. Par exemple, l’État indien subventionne les pèlerinages, quelle que soit la religion (même celui de Hadj vers la Mecque).

En 1976, lors d’un amendement à la Constitution, les institutions indiennes y inscrivent le terme de sécularisme. L’article 15 interdit toute discrimination sur la base de l’appartenance religieuse. Les articles 26 et 30 autorisent à établir des institutions philanthropiques et éducatives religieuses, qui pourront même être subventionnées par l’État.

Le fruit d’une longue tradition

L’histoire religieuse indienne prend ses racines dans le bouddhisme. Il s’agit d’une religion tournée vers la pratique de la non-violence et le parrainage de toutes les autres religions. Par exemple, l’empereur Akbar faisait preuve d’une grande tolérance et de curiosité à l’égard des autres religions. Il avait ainsi créé une foi syncrétique appelée simplement « religion de la lumière ».

Gandhi
Gandhi : figure de la tolérance

Ainsi, ces valeurs de tolérance sont ancrées dans l’histoire et la culture indiennes. Nehru a aussi œuvré pour l’égalité entre les religions. La figure de Gandhi témoigne aussi de ce pacifisme à l’égard de la religion. Progressiste de gauche, il affirmait que la nation repose sur l’allégeance d’individus sur un pied d’égalité. Sa fille, Indira Gandhi, fut aussi une fervente défenseuse du sécularisme, puisque c’est elle qui décide d’ajouter à la Constitution indienne le terme de sécularisme.

Le Parti du Congrès, prisonnier des traditionalistes hindous

Au pouvoir de 1947 à 1996, le Parti du Congrès se distingue par son conservatisme sur les plans social et culturel. Il est incarné par des hommes des plus hautes castes, qui défendent fièrement les coutumes hindoues. Ils s’opposent, par exemple, au Hindu Code Bill, qui prévoyait de donner aux femmes le droit de divorcer ou d’hériter. Ils n’affichent pas d’hostilité directe envers les musulmans, mais considèrent leurs coutumes comme étrangères à l’Inde.

Dans la lignée de cette feuille de route conservatrice, le Parti du Congrès défend un système de castes très rigide. Ils considèrent moins les Intouchables que les animaux, juridiquement parlant.

Le discret déclin des musulmans

La communauté musulmane indienne connaît un déclin progressif. Il fut masqué dans un premier temps par une bonne représentativité de la communauté au sommet de l’État, sous Nehru puis Indira Gandhi. Toutefois, les musulmans indiens connaissent aujourd’hui une sous-représentativité dans les institutions et la fonction publique. Seuls 3 % des effectifs des forces de police sont musulmans et moins de 1 % des fonctionnaires ! Seuls 4 % des députés indiens sont musulmans, alors qu’ils étaient 11 % dans les années 1980. Autre exemple frappant d’un point de vue culturel : il y aujourd’hui plus de polygames hindous que musulmans en Inde.

La culture associée aux rites musulmans indiens se perd également. La langue, l’ourdou, identique à l’hindi oral mais différente à l’écrit, disparaît progressivement, notamment dans des régions comme l’Uttar Pradesh, le Bihar, historiquement plus musulmanes. Le cas de la politique indienne vis-à-vis du Taj Mahal est éloquent. Ce monument, emblème de l’Inde dans les esprits, est désormais sorti de tous les dépliants touristiques. Cela s’inscrit dans un processus d’invisibilisation de l’autre. Dans la même veine, les monuments musulmans sont exclus des projets de rénovation ou de subventions dédiées.

Taj Mahal
Le Taj Mahal, symbole de l’Inde effacé des guides touristiques.

La montée en puissance des nationalistes hindous contre le nationalisme

Dans les années 1920, le mouvement nationaliste hindou se cristallise, notamment autour de la figure de V. D. Savarkar, auteur de Hindutva, who is a Hindu ?. Il est à l’origine du concept d’hindutva, remis au goût du jour par le BJP de Modi. En 1923, le pouvoir indien établit une charte ethnonationaliste, faisant des personnes non hindoues des pièces rapportées appelées à devenir des citoyens de seconde zone. En parallèle, les mouvements des chemises de couleurs bousculent l’Europe des années 1920. L’Inde de l’époque s’en inspire pour créer, en 1925, un groupe paramilitaire, inspiré en partie des milices européennes, les RSS.

Vinayak Damodar Savarkar
V. D. Savarkar, cerveau de l’hindutva

Si on suit l’hindutva, la majorité culturelle définit la nation et les hindous sont donc les fils du sol. Ces propos entrent en contradiction directe avec l’opinion de Gandhi, qui est assassiné en 1948. Cet activisme est largement réprimé par Nehru, avec l’emprisonnement de près de 20 000 militants et la mise à l’arrêt du mouvement.

Une lente montée en puissance sous les radars

Toutefois, là où les milices européennes souhaitent s’emparer du pouvoir, l’objectif des nationalistes hindous est de contrôler la société. Pour ce faire, ils quadrillent l’espace social, via des syndicats (ouvriers, paysans, étudiants). Ils créent un parti politique, le BJP, en 1925.

Certes, il plafonne à 10 % des voix, mais permet d’avoir un écho dans l’espace public et la société indienne. Ils parviennent tout de même au pouvoir en 1977, jusqu’en 1979.

La conquête du pouvoir : le mouvement d’Ayodhya (1984-1992)

Progressivement, les mouvements nationalistes hindous se radicalisent. Toutefois, cette stratégie n’est pas toujours privilégiée. En effet, ces mouvements optent parfois pour une stratégie de dédiabolisation avec pour objectif d’être « mainstream ».

Cependant, la destruction de la mosquée d’Ayodhya confirme cette radicalisation. En 1992, les autorités indiennes détruisent cette mosquée, sous prétexte qu’un temple hindou où naquit une divinité se trouverait en dessous.

Chantier du temple hindou de Ram à Ayodhya, en Inde, entouré d’échafaudages et surveillé par des forces de sécurité.
Ayodhya, un temple au cœur des tensions

Cet événement déchaîne le nationalisme hindou et conduit à l’intensification de la violence du mouvement. Des pogroms visant les populations musulmanes éclatent à Bombay.

Le moment Vajpayee

À l’issue du mouvement d’Ayodhya, le BJP est très critiqué pour sa radicalisation. En 1998, le peuple indien élit Vajpayee. C’est une figure beaucoup plus modérée, surtout sur le plan religieux.

Atal Bihari Vajpayee
Atal Bihari Vajpayee, figure plus modérée du BJP

Cependant, si les tensions internes s’apaisent, les relations extérieures de l’Inde se dégradent. En effet, le mandat de Vajpayee coïncide aussi avec la décision indienne de réaliser des essais nucléaires. L’Inde devient une puissance nucléaire de fait, alors qu’elle n’est pas signataire du TNP de 1968. L’escalade avec le Pakistan, qui réalise pas moins de cinq essais nucléaires, inquiète également, alors qu’Ahmedabad n’est pas non plus signataire du TNP.

En 2004, le Parti du Congrès revient au pouvoir, et ce, jusqu’à 2014, sous la férule de Manmohan Singh.

Manmohan Singh
Manmohan Singh ou le retour du Parti du Congrès

Modi et le majoritarisme hindou

Au sein du BJP, la radicalisation autour de l’hindutva est progressivement devenue la norme. Il s’agit d’une nouvelle forme de national-populisme qui érige l’hindouisme en religion dominante et le présente comme gardien de la nation. L’image joue un rôle essentiel, comme l’illustre la fameuse photographie de Modi en pleine méditation en 2019.

Modi en pleine méditation dans un temple en 2019

Modi axe aussi sa stratégie sur le fait de se présenter comme l’homme du peuple. Il vient en effet des basses castes (ses parents étaient vendeurs de thé dans le Gujarat) et joue sur le fait d’être reconnu comme issu d’une naissance supérieure, comme un gourou. Modi s’est ainsi attribué le titre « d’empereur des cœurs hindous ». Il se présente comme gardien et modèle du peuple indien. Par exemple, il distribue des masques en pleine campagne électorale. Il exploite la propagande politique, à l’heure du national-populisme.

En suivant la définition de Weber, qui caractérise le charisme comme la faculté à être reconnu comme exceptionnel, Modi est véritablement un leader charismatique. Néanmoins, ce culte de la personnalité pourrait bien tourner au ridicule. C’est ce qu’a montré le tweet de T. Surya, plus jeune député de l’Assemblée indienne, qui dépeignait un photomontage de Modi en Marvel.

La puissance du soft power façon Modi

Le soft power est une voie très prisée du BJP pour faire passer ses idées hindouistes. Bollywood, par exemple, remporte un franc succès à échelle internationale, et notamment en Afrique subsaharienne. Le BJP s’appuie aussi sur la réécriture des manuels d’histoire : il fait disparaître ou réécrit des pages entières de l’histoire indienne.

Par cette politique de soft power, il s’agit de modifier l’image de l’Inde et d’inscrire la fameuse « shining India » dans l’imaginaire collectif international.

Bollywood, deux indiennes en costumes traditionnels
Bollywood : instrument puissant de soft power indien

Cependant, force est de constater que certains points noirs entachent fortement cette nouvelle image. Ainsi, en raison d’un mix électrique composé à 55 % de charbon, les habitants de Delhi ont perdu cinq ans d’espérance de vie. De même, les 2/3 des ménages indiens souffrent d’un approvisionnement capricieux en eau potable, ou n’ont accès qu’à une eau fortement polluée et dangereuse pour la santé. Ce changement d’image n’est donc pas gagné d’avance pour le BJP.

Le déclin du sécularisme par la loi

Le BJP revient progressivement sur les fondements du sécularisme, qu’il contrecarre par le biais de modifications de la loi. Ainsi, les États dirigés par le BJP ont récemment voté des lois rendant impossibles la conversion, le mariage interreligieux, la vente d’un bien immobilier à quelqu’un d’une autre religion en zone mixte.

Il s’agit pourtant de principes inhérents au sécularisme, qui permettaient de dépasser la simple cohabitation pour aller vers une société mixte. Par ailleurs, ces mesures pourraient aussi conduire à une forme de ghettoïsation de la société indienne. L’objectif semble de compartimenter la société indienne, de sorte qu’hindous et musulmans (et autres religions) ne se côtoient plus.

En 2019, l’Assemblée indienne vote le Citizenship Amendment Act, qui introduit directement le concept de religion. Les réfugiés musulmans ne sont désormais plus éligibles à la citoyenneté indienne.

Au-delà de l’État, les milices

Le BJP n’est pas l’unique artisan de la radicalisation du nationalisme hindou. En effet, de multiples acteurs contribuent à l’essor du nationalisme hindou et à la mise sous tutelle des minorités. Une véritable surveillance civile s’est développée. Ils luttent contre ce qu’ils appellent le « love jihad ».

De fait, selon les nationalistes, les jeunes musulmans seraient très beaux et vont donc marier des hindoues et contribuer au remplacement démographique. Ils s’opposent également au « land jihad » et aux transactions immobilières impliquant des musulmans.

Enfin, ils mettent un point d’honneur à défendre la vache sacrée. Des mouvements de défense de la vache s’arment pour empêcher les agriculteurs musulmans d’amener leurs troupeaux à l’abattoir, notamment dans l’État de l’Haryana.

Ces groupes remettent en cause, en sabotant le monopole de la violence légitime de l’État. La démocratie est d’autant plus menacée que des religieux accèdent de plus en plus souvent aux plus hauts postes de la sphère politique. C’est le cas de Yogi Adityanah, prêtre, à la tête de l’Uttar Pradesh.

Portrait d'Adityanath
Adityanah, premier prêtre édile

Conclusion

Le pouvoir indien a basculé d’un national-populisme hindou à une forme de théocratie. Il s’agit désormais d’un régime dans lequel ce sont les religieux qui gouvernent. À titre d’exemple concret, en 2023, Modi fait bénir le nouveau Parlement indien par des prêtres qui lui remettent un sceptre médiéval.

De même, il joue le rôle de grand prêtre de l’hindouisme lors de l’inauguration du temple d’Ayodhya en janvier 2024. L’homme politique et le leader religieux ne font plus qu’un finalement.