L’ordre mondial en 2020 L’ordre mondial en 2020
« Fin 2019 : pandémie de Covid-19 », telle serait la date à retenir dans les prochains manuels d’Histoire. Pourtant, au-delà de ce choc... L’ordre mondial en 2020

« Fin 2019 : pandémie de Covid-19 », telle serait la date à retenir dans les prochains manuels d’Histoire. Pourtant, au-delà de ce choc majeur, 2020 dessine les contours d’un ordre mondial singulier que nous tâcherons de décrire dans cet article. Si la crise en est le révélateur, une rapide analogie consiste à voir le « monde d’après » comme l’émergence d’une nouvelle structure géopolitique mondiale. Il n’en est rien. L’équilibre mondial que nous connaissons aujourd’hui est hérité d’une histoire complexe de rapport de forces et de dominations.

Fin avril, alors que la pandémie se propageait à travers le globe, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, rendait compte d’un « dysfonctionnement » dans les relations entre les grandes puissances mondiales. Dès lors, comment qualifier « l’ordre mondial » en 2020 ? Quelles en sont les mutations ?

 

Des évolutions marquantes depuis la fin de la guerre froide

L’ordre mondial n’a cessé de se modifier, balayant civilisations et empires, écrivant peu à peu l’Histoire. Le comprendre nécessite de facto d’analyser les mécanismes historiques qui l’ont engendré : depuis la chute du mur, les évolutions en sont nombreuses.

D’un monde bipolaire pendant la guerre froide naît l’unilatéralisme américain. Ce court « moment unipolaire » (Charles Krauthammer) marque l’apogée de la puissance américaine. Interventionnisme, ingérence… l’hyperpuissance américaine domine la scène internationale. Parallèlement et conjointement, la mondialisation prend son essor dans les années 90. Le libéralisme, qui tend à l’instauration d’un « village global », théorie chère à Marshall McLuhan, se propage progressivement sur le reste du globe. C’est l’avènement d’un monde multipolaire marqué par le réveil de certaines nations comme la Chine qui signe le début de l’ère que nous connaissons aujourd’hui.

 

La gouvernance mondiale mise à mal

« Gouverner, c’est faire croire », écrivait Nicolas Machiavel. Nombreuses sont les nations qui ne croient plus en l’efficacité du modèle de gouvernance globale. Alors que l’ONU fête cette année ses 75 ans, le bilan est mitigé. L’Assemblée générale peine à trouver des compromis notables tandis que les Cinq Grands – membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU – sont paralysés par le système du droit de veto. En ce sens, depuis les années 2000, on observe l’utilisation à 15 reprises du veto pour la Russie, 12 pour les États-Unis et 7 pour la Chine. Avec une tendance en forte augmentation depuis 2011 pour la Russie et la Chine à mettre systématiquement leur veto.

Doit-on s’attendre à une réforme du Conseil de sécurité ? C’est en tout cas ce qu’ont revendiqué l’Inde, l’Allemagne, le Japon et le Brésil lors du dernier sommet annuel. Leur argument est simple : mieux représenter les rapports de forces mondiaux. Moscou ne semble pas partager cet avis. Le 22 septembre, Vladimir Poutine affirme que l’ordre établi « reste révélateur de l’équilibre politique et militaire » hérité de 1945.

Contagieux et universel, le virus n’a pas épargné le multilatéralisme qui semble lui aussi atteint par une étrange maladie. En 2020, l’OTAN n’a jamais été autant divisée : entre les agissements turcs et les pressions de Washington, l’organisation est face à plusieurs remises en question. La crise sanitaire n’a fait qu’accélérer ce processus. Selon Josep Borrell, elle a fini par « faire sauter le modèle de gouvernance multilatérale, déjà branlant depuis plusieurs années » .

OTAN ordre mondial

 

Ordre mondial et mondialisation

Le propre du commerce est de porter à la paix selon Montaigne dans ses Essais. Paradoxalement, la mondialisation serait à l’origine d’une augmentation significative des tensions interétatiques. Guerre commerciale, extraterritorialité, compétitivité, la géopolitique s’est peu à peu emparée de l’économie pour en faire un nouvel atout de la puissance. La 5G en est un exemple. Thierry de Montbrial évoque à ce propos une « politisation de l’économie » avec une corrélation croissante entre la géopolitique, la géoéconomie et la géostratégie.

Une dépendance qui affecte les relations internationales. Les contentieux sino-américains se heurtent aux dépendances réciproques des deux nations. Les coulisses de cette scène médiatique où l’on voit Pékin et Washington s’affronter en face à face sont faites de compromis. À titre d’exemple, les États-Unis sont dépendants de la Chine concernant les terres rares. En effet, ces matières sont indispensables à la fabrication de composants numériques. La Chine possède les deux tiers des stocks mondiaux.

 

Les puissances qui dominent l’ordre mondial en 2020

On retrouve bien entendu les puissances installées, à l’instar des États-Unis qui restent un acteur majeur dans cet ordre mondial de 2020. Ne serait-ce que sur le plan militaire, les États-Unis ont un budget consacré à la défense de 750 milliards de dollars. La Chine culmine seulement à 178 milliards (soit environ quatre fois moins). De l’autre côté du Pacifique, la Russie, plus grand pays du monde par sa superficie, conserve une prééminence stratégique que lui confère son immixtion étrangère (Syrie, Libye, Ukraine…) et sa place au Conseil de sécurité. Véritable démonstration de force, l’exercice « Vostok » réunissait, en 2018, 300 000 soldats dont des délégations chinoise, turque et mongole. Le hard power russe est toujours d’actualité.

 

L’Europe

« Voici venue l’heure de l’Europe », déclarait Jacques Poos en 1991. Trente ans après, le 19 juin 2020 lors d’une visioconférence sur le plan de relance de l’UE, Ursula von der Leyen annonce à son tour le début d’une nouvelle ère : « c’est le moment de l’Europe », déclare-t-elle. Pourtant, durant les dernières années, la double logique de la mondialisation et de la multipolarité semble avoir eu raison de cette Europe. Brexit, crise économique post-2008, inégalités : l’Europe a perdu son rang  (« usine du monde » : 42 % du PIB en 1913). Il semblerait que le vieux continent ait une vision kantienne des relations internationales dans un monde régi par des logiques hobbesiennes. C’est pourquoi l’Europe doit choisir entre devenir un leader sur la scène mondiale ou bien être spectatrice d’un G2 dessiné par les États-Unis et la Chine (David Miliband).

 

Des puissances déstabilisatrices

Déstabiliser pour mieux se faire entendre, telle serait la stratégie de certaines nations. La Turquie, par exemple, mène depuis quelques années en Libye une stratégie « néo-ottomane », doublée d’une politique étrangère de plus en plus agressive. Ankara se sert notamment du chantage migratoire pour faire pression sur l’Union européenne. La Corée du Nord, quand à elle, provoque l’Occident à sa manière : le 10 octobre dernier, à l’occasion des 75 ans du parti, Pyongyang dévoile un nouveau missile balistique tout en prononçant un discours anti-occidental.

 

Chine : l’esquisse d’une Pax Sinica ?

Le message est clair : la Chine souhaite la première place. Pour ce faire, Pékin s’affirme progressivement sur la scène internationale, l’objectif étant avant tout 2049 (les 100 ans du régime). Alors que le terrain de guerre commerciale s’est déplacé en 2020 sur la 5G, amenant Trump à prendre de nouvelles mesures, la crise sanitaire a révélé un monde sinodépendant. La Chine figure par ailleurs comme le seul pays a avoir connu un PIB dans le vert durant cette période (1,3 %). À cet égard, le régime autoritaire chinois s’est félicité d’avoir contrôlé l’épidémie.

Si sa montée en puissance est indubitable, l’ordre mondial n’est pas pour autant centré uniquement sur la Chine. La multipolarité tend à équilibrer les forces. Or, plus dangereux : l’Empire du Milieu mène une politique agressive dans son étranger proche (Taïwan, Hong Kong, Inde), mais aussi en Europe où il est désigné comme un « rival systémique ». De fait, le dernier sommet de l’OTAN expose pour la première fois les dangers de la montée en puissance chinoise.

 

Désordre mondial ?

Les règles du jeu ont changé : l’augmentation des rivalités interétatiques et les inégalités induites par la mondialisation témoignent d’un désordre mondial ou plus précisément de l’émergence non pas d’un, mais « des ordres mondiaux ». Tendance amplifiée par la crise sanitaire qui a contribué à une « archipélisation de la société », selon Sébastien Aris. La tentation isolationniste américaine serait la traduction à l’échelle nationale de ce constat. Il faut être armé contre la compétition mondialisée. Désormais, la multiplicité des centres géopolitiques redéfinit la structure de cet ordre éminemment plus complexe. La conséquence directe est la difficulté à établir un dialogue constructif entre États.

Parler de « guerre froide » entre les États-Unis et la Chine est quelque peu inexact. Cependant, nul ne saurait douter que la manière dont les deux États se partageront la souveraineté déterminera le futur dessin de l’ordre mondial.

« L’ordre, et l’ordre seul, fait en définitive la liberté. Le désordre fait la servitude. » Charles Péguy

Louis Flichy