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Le 1er octobre 2024, Shigeru Ishiba est investi Premier ministre du Japon. Spécialiste des questions de défense et ancien ministre de la Défense, il affiche d’emblée ses ambitions : repenser le réarmement japonais et poser les bases d’un équivalent asiatique à l’OTAN. Dans cet article, on décrypte comment son investiture prolonge la ligne de rupture amorcée par Shinzo Abe, tout en marquant une véritable révolution stratégique. Car, derrière son projet, se profile une possible révision de l’article 9 de la Constitution pacifiste japonaise. Pourtant, dans une région Indopacifique en tension, l’idée d’une OTAN asiatique avec le Japon, profondément pacifiste, semble d’emblée vouée à l’échec. Alors, quel avenir stratégique pour le Japon sous Ishiba ?

Les causes d’un Japon qui se remilitarise

Le Japon, tradition d’un pacifisme imposé

Comment expliquer que le Japon, puissance économique et industrielle hors norme, soit un véritable nain géopolitique ? Pour le comprendre, il faut s’intéresser au Japon à l’heure de la Seconde Guerre mondiale. Le 6 août 1945, le Japon reçoit sur son sol la première bombe nucléaire jamais utilisée, suivie de la deuxième, le 9 août, marquant la fin de la guerre.

En tant que pays vaincu, il est par la suite occupé par les États-Unis de 1945 jusqu’en 1952. Ainsi, sous autorité américaine, le Japon se voit imposer un article dans sa Constitution rendant la guerre illégale. C’est l’article 9, créé en 1947, qui stipule que « le peuple japonais renonce à jamais à la guerre ». On parle alors de fiction sémantique, ultra-sacralisée : le peuple japonais renonce à la guerre et l’utilisation de la force armée pour répondre aux conflits internationaux.

Réinterprétation de la Constitution

Pourtant, malgré ce pacifisme constitutionnel, l’article n’a cessé d’être réinterprété. Par exemple, en 1952, dans le contexte de la guerre de Corée, le texte est réinterprété pour permettre une riposte militaire dans le cadre de la légitime défense. Une seconde dérive du texte originel voit le jour en 1954 avec la création de forces d’autodéfense japonaises (FAD). Il faut bien noter l’intitulé de cette organisation : le Japon n’a pas d’armée officielle, mais bien des forces d’autodéfense pour assurer la sécurité du pays en cas d’attaque.

Né alors un paradoxe : comment expliquer l’intérêt d’un pays qui interdit la guerre de se doter d’armes, alors même qu’il promet de ne jamais les utiliser ? On parle en fait de dissuasion. Aujourd’hui, le Japon a pour forces en présence 4 hélicoptères, 20 sous-marins et 100 avions de chasse.

En outre, pour que ce pacifisme soit applicable, il faut noter que le Japon n’assurait pas jusqu’à présent sa propre sécurité. C’est le traité de coopération mutuelle instauré en 1952 qui garantit la défense du Japon par les Américains en cas d’attaque. À l’origine, ce traité a été instauré pour défendre un pays dévasté par la guerre et empêcher une remilitarisation encourageant une nouvelle marche à la guerre. Aujourd’hui, celui-ci a surtout instauré une mentalité pacifique chez les Japonais. Le traumatisme causé par le bombardement nucléaire, qui a marqué la population en montrant le côté dévastateur de la guerre, l’exacerbe.

Une remilitarisation face à un Indopacifique de plus en plus belligène

Aujourd’hui, la remilitarisation du Japon se fait dans un contexte de multiplication des menaces frontales. Par exemple, on assiste à un rapprochement sino-russe inquiétant pour l’archipel nippon. Les manœuvres militaires Océan-2024 montrent une coordination de plus en plus accrue entre les Marines russes et chinois, cherchant à créer un axe anti-occidental. Cet exercice a en effet rassemblé 40 navires, 90 000 militaires et 120 avions.

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À cela s’ajoutent des conflits bilatéraux. D’abord, avec la Russie : les îles Kouriles, administrées par la Russie depuis leur appropriation à la fin de la Seconde Guerre mondiale, posent problème. Elles permettent au Kremlin d’avoir un point d’appui près du Japon et, en cas d’attaque, elles facilitent un débarquement sur l’île.

En outre, un contentieux ancien avec la Corée du Nord, qui porte sur la question des réparations suite à la colonisation japonaise de la péninsule (1910-1945), alimente d’autant plus les tensions. Ainsi, la Corée du Nord est dangereuse dès lors qu’elle représente une menace nucléaire.

Par exemple, le 31 octobre 2024, la Corée du Nord tire un missile en mer du Japon. C’est un de ses plus puissants missiles (avec une portée de 5 500 km), tiré à cause du fait que les États-Unis et la Corée du Sud ont accusé la Corée du Nord d’avoir envoyé 10 000 soldats en Russie pour la soutenir dans la guerre en Ukraine.

La menace chinoise

Finalement, la plus grande menace, c’est la Chine. Depuis 1971, il y a un conflit territorial autour des îles Senkaku, qui sont revendiquées par la Chine (appelées Diaoyu en chinois). Le refus d’adopter le nom japonais permet à la Chine d’ancrer sa revendication territoriale. Ces îles sont rachetées en 2012 à la famille japonaise Kurihara pour passer sous l’autorité japonaise, bien que revendiquées par la Chine.

C’est aussi la possibilité d’un conflit armé avec Taïwan qui inquiète le Japon. En cas de riposte américaine, l’archipel nippon deviendrait le lieu de stockage des troupes alliées, le plongeant directement dans le conflit. Le Japon souffre cependant d’un paradoxe : la Chine est à la fois la plus grande menace militaire du Japon, mais aussi sa plus grande partenaire commerciale.

Pourquoi envisager une OTAN asiatique ?

Depuis son investiture, Shigeru Ishiba bouscule les lignes. L’idée d’une OTAN asiatique n’est plus si folle. Face à une crise du multilatéralisme à cause des tensions internationales, gelant l’action de l’ONU – notamment face à la menace d’une agression chinoise contre Taïwan –, Tokyo cherche à renforcer sa sécurité en dehors du cadre onusien.

Une alliance autour des États-Unis, avec des partenaires comme l’Inde, l’Australie, le Canada ou encore la France, pourrait voir le jour, avec même une option de partage nucléaire pour mieux dissuader Pékin. Ishiba reprend les réformes lancées par Abe, mais va plus loin, en adaptant les forces d’autodéfense à un rôle plus offensif. En même temps, il cherche à rééquilibrer la relation très asymétrique avec Washington.

Alors que l’opinion japonaise reste très divisée sur toute réforme de la constitution pacifiste, Ishiba avance prudemment, évoquant même un référendum populaire pour légitimer ce tournant stratégique. Un pari risqué, mais peut-être nécessaire, dans une région où la dissuasion semble devenir le nouveau langage de la paix.

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Comment se manifeste concrètement ce réarmement ?

Une rupture progressive avec le pacifisme

Depuis les années 2000, on assiste à un renforcement de la puissance militaire japonaise. D’abord, sous Koizumi, Premier ministre réformateur et nationaliste, qui ouvre la voie à un repositionnement du Japon sur la scène internationale. Par exemple, c’est lui qui a engagé les FAD dans des missions à l’étranger, comme lors du soutien logistique à la coalition en Irak en 2003. Ce geste symbolique montre une volonté de normaliser l’emploi de la force à l’extérieur du territoire japonais, tout en contournant habilement les limites imposées par l’article 9 de la Constitution.

L’ex-Premier ministre Shinzo Abe avait lui aussi déjà amorcé un tournant durant son dernier mandat. Il a par exemple instauré un repositionnement stratégique pour privilégier ses relations diplomatiques avec les États-Unis. Le but était alors de réviser la posture traditionnellement pacifiste du Japon pour répondre aux défis sécuritaires de l’Indopacifique.

Abe a également supervisé en 2015 l’adoption d’un ensemble de lois permettant aux FAD d’exercer un droit de légitime défense collective. Cela signifie que le Japon peut réagir militairement pour défendre un allié attaqué, alors même qu’il n’est pas directement attaqué. Il a même exprimé à la fin de son mandat le besoin de disposer d’un parapluie nucléaire, ce qui lui a attiré les foudres du Premier ministre en fonction à ce moment-là, Fumio Kishida. Celui-ci est en effet originaire de Hiroshima, et ne voit pas la rupture avec le pacifisme historique comme une issue possible.

La nouvelle rupture sous Ishiba

L’élection de Shigeru Ishiba laisse finalement entendre la poursuite de cette évolution majeure (note bien qu’elle a déjà été amorcée par ses prédécesseurs). D’abord, le Japon pourrait autoriser le stockage d’armes nucléaires américaines sur son territoire. Cela va à l’encontre de la doctrine fondatrice des « trois principes antinucléaires », qui interdit au Japon de fabriquer ses propres armes nucléaires, d’en stocker sur son sol et d’en posséder parmi son équipement militaire.

Parallèlement, Ishiba adopte une attitude très ouverte et médiatisée quant à ses intentions de réarmement. C’est en effet le premier Premier ministre japonais à se rendre en mai 2025 au DSEI Japan, un salon d’exposition dédié à la défense. En outre, les autorités japonaises ont approuvé en décembre 2024 un budget record pour la défense, qui s’élève à 80 milliards de dollars pour 2025.

Le Japon accélère aussi la procédure d’acquisition des missiles Tomahawk, initialement prévue en 2026, à 2025. Mais la véritable révolution est qu’il laisse entendre une possible réforme officielle de l’article 9 de la Constitution.

Faire face aux menaces grâce au jeu d’alliances

L’allié principal du Japon reste les États-Unis

Mais, dans le contexte historique d’un pays vaincu s’alliant au vainqueur, cette relation repose sur une dynamique asymétrique. Aujourd’hui encore, le Japon dépend largement des États-Unis d’un point de vue stratégique. Par exemple, le pays est automatiquement belligérant en cas de conflit avec Taïwan.

Dès lors, l’archipel nippon subit de plus la présence américaine sur son territoire. D’une part, parce que le Japon finance à 70 % cette présence américaine. Mais c’est aussi à cause des dérives de certains soldats américains stationnés sur le sol japonais qui alimentent des tensions vis-à-vis de l’alliance.

Par exemple, en 1996, une affaire de viol collectif commis par des militaires américains basés à Okinawa choque l’opinion publique. Cet évènement marque un ressentiment de la part de la population locale, qui se méfie de l’alliance américano-japonaise.

Mais le Japon participe aussi à d’autres alliances

Dans le cadre d’une asiatisation de l’OTAN (open door policy), l’Organisation se déploie dans l’Indopacifique pour mieux contrôler la montée en puissance de la Chine. Ainsi, depuis 2020, les pays de l’Asie pacifique ont la possibilité de participer à l’OTAN en tant que pays observateurs. Le Japon, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et la Corée du Sud prennent, par exemple, part à cette initiative.

Parallèlement, le QUAD, dialogue quadrilatéral pour la sécurité, permet une coopération informelle entre l’Australie, le Japon, l’Inde et les États-Unis. Il a été créé en 2007 dans le cadre d’une puissance grandissante de la Chine considérée comme menace potentielle.

Mais c’est aussi de nouvelles alliances bilatérales qui voient le jour, comme le pacte de défense entre les Philippines et le Japon, signé le 8 juillet 2024, permettant la mise en place d’exercices militaires communs.

Une stratégie viable sur le long terme ?

Des divisions sur la fin du pacifisme

Ce réarmement japonais, qui laisse entendre la rupture avec le pacifisme traditionnel, divise l’opinion publique. D’un côté, on trouve les partisans d’une réforme de la Constitution. Cet axe est soutenu par le PLD, parti libéral démocrate (Abe, Ishiba), le plus grand parti traditionnel au Japon.

Le problème, c’est qu’il est souvent affilié au lobby d’extrême droite Nippon Kaigi, qui exerce une pression croissante pour réviser la Constitution afin de retourner aux fondamentaux de l’empire du Japon. Shinzo Abe et Shigeru Ishiba sont, par exemple, tous deux affiliés à ce groupe. En face, le PCDJ (Parti constitutionnel démocrate du Japon), s’oppose fermement à toute révision de la Constitution. Ses partisans pensent que les forces d’autodéfense japonaises sont suffisantes à la protection du Japon.

Ces divisions ont atteint leur paroxysme en 2015, lors du vote d’une loi controversée quant à l’extension du domaine d’intervention des FAD. La Chambre haute de la Diète japonaise a voté cette loi dans le cadre de la doctrine Abe, qui depuis 2012 cherchait à redéfinir la politique de défense du Japon face aux réalités géopolitiques contemporaines. Cette loi envisage la possibilité d’intervention en l’absence d’agression avérée et autorise alors à intervenir en cas d’incursion territoriale, par exemple de sous-marins chinois sur les eaux territoriales.

Le poids de l’opinion publique

Mais le Japon reste pacifiste : il n’a pas encore le droit à l’autodéfense préventive, c’est-à-dire qu’il ne peut que réagir à une attaque et ne peut pas frapper en premier. Shinzo Abe, s’il a réussi à instaurer le droit à la légitime défense collective, n’est pas parvenu à obtenir une révision de l’article 9 qui permettait une « autodéfense préventive », malgré ses larges victoires électorales aux sénatoriales et aux législatives qui lui donnaient les moyens de procéder à une réforme constitutionnelle.

Mais c’est surtout l’opinion publique qui influence les décisions politiques. Le pacifisme de longue date ancre dans les mentalités japonaises que faire la guerre n’est pas envisageable à cause des conséquences dévastatrices. Par exemple, au sondage « Êtes-vous prêts à vous battre pour défendre votre pays ? », seuls 13 % ont répondu positivement. Ainsi, parce qu’une révision de la Constitution nécessite une supermajorité au Parlement et un référendum – donc largement définie par l’avis de l’opinion publique –, une révision constitutionnelle n’est pas probable.

L’impossible fin du pacifisme sous Ishiba

Finalement, depuis 2025, l’impopularité grandissante d’Ishiba l’empêche d’obtenir une majorité suffisante au parlement pour faire appliquer ses projets de loi. Dès les législatives d’octobre 2024, le PLD subit son pire score électoral depuis quinze ans. La tendance se confirme en juillet 2025 : les résultats des élections sénatoriales sont catastrophiques et font perdre la majorité du PLD.

Le gouvernement d’Ishiba se retrouve alors minoritaire dans les deux chambres parlementaires, la première fois depuis 1945. Cette situation le contraint à négocier avec l’opposition pour faire passer ses textes. Cela marque une perte de vitesse d’un PLD jusque-là presque indétrônable et souligne la difficulté croissante d’une possible réforme de la Constitution.

Pour conclure, ce débat global s’est superposé à un courant politique intérieur qui souhaite favoriser l’affirmation politique de l’archipel et une plus grande prise en compte de ses intérêts propres dans la géostratégie des États-Unis. Depuis la guerre froide, Tokyo modifie considérablement sa perception des menaces, car le Japon fait face à un contexte de tensions croissantes dans une région (l’Indopacifique) la plus nucléarisée du monde.

Comment utiliser le réarmement japonais en géopolitique ?

Le réarmement du Japon est une étude de cas très importante à maîtriser, mais surtout très utile pour une grande diversité de sujets. Par exemple, j’avais utilisé l’investiture d’Ishiba en octobre 2024 et son projet d’OTAN asiatique dans mon accroche de sujet de concours sur la Chine (noté 15/20) pour expliquer comment la montée en puissance de la Chine bouleversait les dynamiques de puissance régionales. C’est aussi un exemple mobilisable dans un sujet sur l’Indopacifique, puisqu’il montre l’importance stratégique de ce lieu.

Il peut aussi être un exemple utile en cas de colle sur le Japon. Le fait qu’Ishiba, tout en poursuivant les réformes amorcées par ses prédécesseurs, ait annoncé une possible réforme de la Constitution reste un moment historique, qui peut donner lieu à des sujets de colles très précis.

 

Pour revoir les références à citer sur le Japon : le lien ici.