Russie-Chine

Le 20 février 2022, les Jeux olympiques de Pékin s’achèvent sous les projecteurs du monde. Quatre jours plus tard, les chars russes entrent en Ukraine. Deux évènements, une même scène mondiale : celle du retour des grandes puissances autoritaires. Ce calendrier, loin d’être une coïncidence, symbolise le basculement d’un monde vers un nouvel ordre international. Ce même jour, Moscou et Pékin proclament un « partenariat sans limites », scellant un pacte géopolitique inédit. La Russie y cherche un soutien face à l’Occident. La Chine, elle, y voit l’occasion d’affirmer sa puissance face aux États-Unis. Pour comprendre l’étendue de ces relations, il est nécessaire de retracer l’histoire complexe de ces relations. Analyser les ressorts de leur rapprochement depuis 2014 et dévoiler les fragilités d’un partenariat à la fois stratégique… et profondément asymétrique.

De la méfiance historique à la normalisation

Comme le rappelle la diplomate Sylvie Bermann dans L’Ours et le Dragon, les relations entre la Russie et la Chine s’enracinent dans une longue histoire faite de méfiance et de fascination réciproque (n’hésite pas à toujours nuancer).

Les premiers contacts formels remontent au début du XVIIᵉ siècle, avec la mission russe de 1619 envoyée vers la cour impériale des Ming. À cette époque, les deux empires s’ignorent presque, séparés par d’immenses étendues sauvages et par la Pax Mongolica (période durant laquelle les deux puissances furent placées sous la domination des héritiers de Gengis Khan, grand empereur mongol). Toutefois, des missions réciproques (très nombreuses) débouchent sur le premier traité sino-russe : le traité de Nertchinsk en 1689, mettant fin à des affrontements frontaliers (habituels entre les deux pays).

Malgré quelques échanges limités le long des anciennes routes de la soie, la Russie reste largement en marge du commerce eurasien. Son expansion se fait vers la Sibérie, puis vers l’Extrême-Orient, où les ambitions russes croisent peu à peu celles de l’Empire du Milieu.

Ainsi, loin d’être une amitié historique, la relation russo-chinoise naît d’un long passé de rivalités territoriales et d’équilibres fragiles. Ces tensions anciennes continuent de façonner la géopolitique du duo Russie-Chine, où la confiance reste mesurée et la prudence de mise.

L’alliance brisée du communisme

Lorsque la République populaire de Chine est proclamée en 1949, Pékin cherche un allié pour consolider son régime et se protéger du bloc occidental. De fait, l’URSS de Staline, au sommet de son influence, apparaît naturellement comme le grand frère idéologique. C’est en février 1950 que les deux puissances officialisent leur amitié. Elles signent le Traité d’amitié, d’alliance et d’assistance mutuelle, marquant l’apogée d’une coopération stratégique et militaire. L’Union soviétique fournit alors un soutien militaire et stratégique important à la Chine, notamment pendant la guerre de Corée (1950-53) avec ingénieurs, équipements, crédits…

Toutefois, cette alliance a rapidement tourné court. Le XXᵉ congrès du PCUS en 1956 marque un tournant : Nikita Khrouchtchev lance la déstalinisation, dénonçant les excès du culte de la personnalité. Mao Zedong, profondément attaché à la figure de Staline et hostile au révisionnisme soviétique, y voit une trahison idéologique. Il choisit d’affirmer une vision purement chinoise du socialisme, centrée sur la paysannerie plutôt que sur le prolétariat industriel, divergence illustrée par le Grand Bond en avant (1958).

Les divergences s’accélèrent. En 1960, l’URSS retire brutalement ses conseillers de Chine, scellant la rupture politique. Cette alliance sombre définitivement lors des escarmouches (violents affrontements frontaliers) de 1969 le long du fleuve Oussouri (l’arme nucléaire avait, selon les histoires, été évoquée dans les discussions). L’amitié sino-soviétique s’effondre alors moins d’une décennie après sa naissance. Elle laisse place à une rivalité stratégique pour déterminer le leader du bloc communiste. 

Le rapprochement sino-américain : un revers stratégique pour Moscou

Au cœur même de la guerre froide, le rapprochement entre Pékin et Washington a profondément bouleversé l’équilibre mondial. En 1971, Henry Kissinger, conseiller à la sécurité nationale du président américain Richard Nixon, effectue une visite secrète à Pékin. Ce voyage marque le début d’un dialogue historique entre deux ennemis idéologiques unis par une même crainte : l’expansion soviétique.

L’année suivante, en février 1972, Nixon foule le sol chinois, qui est une première pour un président américain. L’image de la rencontre reste un symbole d’un basculement stratégique. La Chine, jusqu’alors isolée depuis la rupture sino-soviétique, entre de nouveau dans le jeu diplomatique international. Pour Moscou, ce coup de théâtre est un camouflet. Le Kremlin voit son ancien allié révolutionnaire courtisé par son principal adversaire.

Les retombées sont immédiates. En 1979, les États-Unis reconnaissent officiellement la République populaire de Chine et rompent leurs relations diplomatiques avec Taïwan. Entre-temps, la Chine obtient un siège permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU dès 1971.

Le réchauffement post-guerre froide

Après la chute de l’URSS en 1991, la Russie est affaiblie et cherche de nouveaux alliés. Pékin saisit l’occasion de renforcer son influence et de sécuriser ses approvisionnements en énergie et en armement.

Dans les années 1990, les deux capitales multiplient les échanges diplomatiques et économiques. En 2001, le Traité de bon voisinage et de coopération amicale officialise ce rapprochement. Moscou y trouve un partenaire économique et diplomatique fiable dans son orbite régionale. Cette alliance pragmatique ouvre la voie à une coopération stratégique durable entre les deux géants.

L’accord est accompagné d’un règlement définitif des différends frontaliers, hérités du XIXᵉ siècle. Cet axe s’affirme contre la volonté commune de bâtir un nouvel ordre multipolaire et contre la domination américaine de l’après-guerre froide.

Le tournant stratégique du partenariat Russie-Chine au XXIᵉ siècle

2014 : la Crimée, point de bascule

L’année 2014 marque un tournant décisif dans la géopolitique russo-chinoise. L’annexion de la Crimée par la Russie de Vladimir Poutine provoque une onde de choc mondiale et entraîne une vague de sanctions économiques occidentales sans précédent. Pour contourner son isolement international, Moscou se tourne vers Pékin et développe une géopolitique des isolés, se rapprochant massivement des pays sur le banc de la communauté internationale. 

La Chine devient rapidement le principal partenaire économique et diplomatique de la Russie. Les échanges explosent, notamment dans le secteur de l’énergie. Par exemple, en 2014, les deux pays signent un contrat historique de 400 milliards de dollars pour la construction du gazoduc Force de Sibérie, reliant la Sibérie orientale aux provinces chinoises du nord-est. Cet accord symbolise la dépendance croissante de Moscou à l’égard du marché chinois.

2022 : Partenariat sans limites

Le 4 février 2022, derrière le bruit des tambours annonçant le début des jeux, se cachait l’annonce d’un partenariat sans limites. Cette déclaration marque une étape symbolique dans les relations sino-russes. Elles scellent en effet l’opposition commune à « l’expansion de l’OTAN et à l’hégémonie occidentale ». Quelques semaines plus tard, l’invasion de l’Ukraine par la Russie donne à cette formule une résonance géopolitique inédite.

La Russie de Vladimir Poutine n’a guère le choix. En effet, Moscou doit montrer à l’Occident qu’elle n’est pas isolée sur le plan international. Pékin apparaît comme une jolie alternative. Xi Jinping, lui, y voit une opportunité de garantir ses approvisionnements énergétiques à bas prix et de renforcer son influence sur un voisin affaibli. En 2023, la Russie fournit plus de 15 % du pétrole chinois, et les paiements se font désormais en yuan. Des projets structurants, comme le gazoduc Force de Sibérie, posent des bases concrètes à cette nouvelle alliance.

Pour autant, cette alliance n’a rien d’un pacte militaro-industriel. Pékin avance avec prudence en ne voulant pas se séparer de l’Occident, mais ne peut « lâcher » la Russie comme l’avait enfin clairement expliqué le ministre des Affaires étrangères chinois au Parlement européen.

Russie-Chine : une alliance avant tout pragmatique

En réalité, la formule « partenariats sans limites » traduit une convergence d’intérêts. Mais les deux puissances se trouvent dans une relation déséquilibrée où la Russie dépend de plus en plus de la puissance économique chinoise. Le commerce sino-russe a explosé depuis le début de la guerre en Ukraine : 244 milliards de dollars en 2024. Désormais, la Chine absorbe plus de 33 % du commerce extérieur russe. La Russie, elle, ne représente que 3 % de celui de Pékin. Cette asymétrie illustre la dépendance croissante de Moscou vis-à-vis de son voisin asiatique.

Il faut rappeler néanmoins que, dès 2022, la Russie est devenue le premier fournisseur de pétrole de la Chine, devant l’Arabie saoudite, avec plus de 107 millions de tonnes exportées. Un second projet, Force de Sibérie 2, serait prévu pour relier la Sibérie occidentale à la Chine via la Mongolie d’ici 2030. 

Contrairement à l’alliance idéologique de la guerre froide, Moscou et Pékin coopèrent sans réelle confiance mutuelle. La Chine défend ses intérêts géoéconomiques pendant que la Russie cherche un moyen de rompre son isolement diplomatique.

Les moteurs du rapprochement Moscou–Pékin

Énergie : la Russie est devenue le premier fournisseur pétrolier de la Chine devant l’Arabie saoudite.
Finance : 80 % des échanges se font désormais en yuans ou en roubles, contournant le dollar.
Militaire : les armées coordonnent leurs manœuvres dans le Pacifique et en Arctique.
Diplomatie : bloc commun contre les « ingérences occidentales » à l’ONU et dans les BRICS.

Ce partenariat repose avant tout sur des intérêts convergents, plus que sur une amitié sincère.

Russie-Chine : une coopération fragile entre intérêts et méfiance

Tensions Russie-Chine : rivalités régionales

Malgré leur coopération étroite, Russie et Chine restent engagées dans une concurrence subtile sur plusieurs zones stratégiques. 

Depuis la fin de la guerre froide, la Chine a accru sa présence économique en Asie centrale via son initiative des nouvelles routes de la soie. Pourtant, cette partie demeure historiquement l’ancien pré carré de la Russie, héritage de l’époque soviétique. Lors d’un voyage en juillet 2024, Xi Jinping a visité le Kazakhstan et le Tadjikistan pour renforcer la présence de la Chine.

Ce déplacement marque une nouvelle étape, Pékin est désormais le premier partenaire de la majorité des pays d’Asie centrale. Lors de l’inauguration d’une centrale solaire chinoise près d’Almaty, un ministre kazakh aurait même déclaré que « l’avenir énergétique du pays parle désormais chinois ». Une phrase largement reprise par la presse russe, perçue comme un avertissement discret.

Malgré cette compétition, Moscou et Pékin conservent des canaux de coopération. En 2001, ils ont cofondé l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), un cadre régional qui prône la stabilité et la lutte contre l’influence occidentale. Les deux puissances n’en restent pas moins rivales mais partagent la même logique : la lutte contre l’occident.

L’opinion publique : un facteur absent de la relation sino-russe

Malgré le discours d”amitié sans limites, les peuples russes et chinois restent étrangers l’un à l’autre. Il n’existe pas de culture commune, ils ne partagent ni la langue ni la mémoire. Cette alliance est avant tout étatique, mais inscrit donc une limite à ce partenariat. De même, les échanges humains restent faibles. En 2024, moins de 1 % des étudiants chinois partaient étudier en Russie (UNESCO) et peu de Russes apprennent le mandarin. 

En réalité, cette coopération repose sur les intérêts stratégiques communs, des stratégies étatiques mais non sur la sympathie des peuples, comme aime le rappeler Sylvie Bermann dans L’Ours et le Dragon (parfait pour approfondir ta connaissance sur les relations sino-russes).

Quelles limites et quelles perspectives pour l’alliance Russie-Chine ?

Les limites de l’amitié sans limites

Malgré la solidité apparente de leur amitié, les deux puissances semblent pourtant se méfier l’une de l’autre. Comme le souligne Sylvie Bermann : « Une amitié ne va jamais sans doutes. »

La supériorité économique écrasante de la Chine entretient un déséquilibre structurel. En 2025, le PIB chinois représente près de dix fois celui de la Russie (FMI), reléguant de fait Moscou au rang de « junior partner ». Pékin profite de cette dépendance pour négocier ses importations énergétiques à la baisse.

Sur le plan stratégique, la prudence domine. Contrairement à Pyongyang, Pékin refuse de livrer directement des armes à la Russie, de peur de compromettre ses relations économiques avec l’Occident. Pourtant, Xi Jinping aurait confié aux dirigeants européens que « la Russie ne doit pas perdre ». Ces manœuvres diplomatiques sont signe d’une politique de soutien tacite, à l’image du gouvernement chinois.

En somme, si leurs intérêts convergent, leurs ambitions divergent. « L’amitié sans limites » reste avant tout une coopération de circonstances, fondée sur la nécessité plus que sur la confiance.

Domaine Résultats majeurs Enjeux géopolitiques
Énergie + 25 % d’exportations russes vers la Chine (2023) Sécurité énergétique chinoise
Finance Paiements en yuans (CIPS) au lieu de SWIFT Dédollarisation progressive
Militaire Exercices conjoints et échanges technologiques Dissuasion face à l’OTAN
Diplomatie Soutien mutuel à l’ONU, coopération BRICS Remise en cause de l’ordre occidental

Entre l’ombre et la soie : la diplomatie des contraires

L’amitié sans limites n’est sans doute qu’un voile de soie jeté sur des intérêts d’airain. Derrière les poignées de main calculées, la Russie et la Chine poursuivent chacune leur propre destin. L’Ours cherche à survivre quand le Dragon cherche à s’imposer. Leur alliance, plus stratégique que sentimentale, dessine les contours d‘un monde en bascule.

Par conséquent, la prudence s’impose. Donald Trump parviendra-t-il à briser cette relation stratégique, en négociant avec la Chine, tandis que la Russie reste hermétique à toute concession ?

 

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