Palestine

À New York, devant une assemblée clairsemée mais attentive, Emmanuel Macron a annoncé la reconnaissance par la France de l’État de Palestine. Le geste est devenu réalité à la veille des travaux annuels de l’Assemblée générale. Dans la foulée, des mairies françaises ont hissé le drapeau palestinien… avant d’être rappelées à l’ordre au nom du principe de neutralité des bâtiments publics. C’est une image saisissante d’un pays qui assume une décision diplomatique forte, tout en mesurant sa charge politique intérieure.

Une décision non isolée marquant une rupture dans les relations internationales

La France n’est pas seule : les 21 et 22 septembre, dans un mouvement coordonné, le Royaume‑Uni, le Canada et l’Australie ont franchi le même pas. Londres ayant donné le ton dès fin juillet en promettant de reconnaître en septembre le « droit inaliénable du peuple palestinien » si aucune avancée n’était constatée vers un cessez‑le‑feu et la libération des otages.

« La reconnaissance de l’État de Palestine est le droit inaliénable du peuple palestinien », précise le gouvernement britannique. Elle n’est « pas un cadeau d’un voisin ».

La rupture est perceptible : pour la première fois, des alliés proches d’Israël au sein du monde occidental officialisent une position de reconnaissance. Côté israélien, la réaction est sans ambiguïté : Benyamin Netanyahu dénonce un « énorme prix remis au terrorisme » et répète « qu’aucun État palestinien ne sera établi à l’ouest du Jourdain ».

Des signaux parallèles, comme la relance de projets d’extension de colonies autour de Jérusalem, dont E1 et Maale Adumim, matérialisent la ligne du gouvernement israélien.

À Washington, l’Administration a condamné ces annonces, elle a même restreint des visas à des responsables de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) et de l’Autorité palestinienne pour avoir « sapé les perspectives de paix ». En particulier, les États-Unis ont annoncé le 18 septembre un nouveau veto à une résolution du Conseil de sécurité, appelant à un cessez‑le‑feu et à la libération des otages (rappel qu’au Conseil, la position américaine demeure le verrou décisif).

Que change la reconnaissance pour les relations avec Israël ?

Trois conséquences se dessinent.

Politique : le débat se déplace au cœur des démocraties occidentales. Par exemple, l’Italie conditionne toute reconnaissance à l’exclusion du Hamas et à la libération des otages. L’Allemagne a suspendu ses exportations d’armement susceptibles d’être utilisées à Gaza. Le Royaume‑Uni a gelé ses négociations commerciales avec Israël. Cette gradation des réponses européennes élargit l’outil de pression sur la conduite de la guerre et sur la « politique de colonisation ».

Diplomatique : Israël affronte une nouvelle isolation relative au sein du « camp occidental ». Certes, la coopération sécuritaire demeure solide avec Washington, mais l’image d’Israël comme partenaire consensuel en Europe s’érode. Les menaces d’annexion partielle en Cisjordanie risquent de cimenter cette fracture.

Juridique : plus la reconnaissance bilatérale s’étend, plus l’interdépendance s’enracine entre politique de colonisation et exposition aux contentieux (y compris devant la Cour pénale internationale, de laquelle la Palestine fait partie depuis 2015). Cela ne crée pas mécaniquement des obligations nouvelles pour Israël (non-membre de la CPI), mais accroît le risque d’arrestations lors de déplacements dans des États parties pour des responsables ciblés par des procédures.

Et pour la relation avec les États‑Unis ?

La ligne américaine reste constante : pas de reconnaissance « unilatérale » et défense de l’idée que l’État palestinien doit naître d’un accord final. Les visa bans contre des responsables palestiniens et les veto à l’ONU matérialisent cette posture.

L’écart public entre Washington et des alliés (Paris, Londres, Ottawa, Canberra) aura deux conséquences. D’une part, il fragilise la cohérence transatlantique sur le dossier proche‑oriental, d’autre part, il relocalise l’initiative diplomatique à l’Assemblée générale et dans des formats euro‑arabes (conférences co-parrainées par l’UE et l’Arabie saoudite), où le poids américain est moindre.

Quelle « avancée » pour la Palestine ?

D’abord, une avancée d’ordre symbolique et politique : plus de 150 États reconnaissent désormais la Palestine (le décompte exact varie : environ 147 fin août, jusqu’à 159 environ selon les annonces new‑yorkaises), ce qui conforte le statut international d’un peuple doté d’un siège d’État observateur à l’ONU depuis 2012. Cette masse critique n’offre pas un drapeau sur une capitale réunifiée, mais elle change le coût politique de l’occupation prolongée et de l’annexion de facto.

Ensuite, un ancrage juridique. La référence demeure la Convention de Montevideo (1933) : population permanente, territoire, gouvernement, capacité à entretenir des relations internationales. La Palestine coche (avec fragilités évidentes) ces cases : population (5,5 millions environ), territoire revendiqué (Cisjordanie, Gaza, Jérusalem‑Est), institutions (Autorité palestinienne) et traités (adhésion au Statut de Rome).

« La personnalité internationale de l’État est indépendante de la reconnaissance », rappelle Montevideo. Autrement dit : la reconnaissance n’octroie pas l’étaticité, elle l’enregistre politiquement.

Sur le plan économique, la reconnaissance en elle‑même n’inverse pas la récession. Le PIB de la Cisjordanie et de Gaza est tombé à 17,4 Mds $ en 2023, contre 19,17 Mds $ en 2022, et la guerre a ravagé les capacités productives (énergie, santé, logistique). Mais elle peut débloquer des programmes d’assistance et de renforcement institutionnel conditionnés à une trajectoire politique, surtout si l’UE structure une aide de stabilisation à moyen terme.

Enfin, une fenêtre diplomatique. La reconnaissance par des acteurs G7 rehausse la centralité de la solution à deux États dans l’agenda occidental, au moment où la réalité du terrain (colonisation, enclavement, gouvernance éclatée) la défait chaque jour. D’où le contraste entre, d’un côté, Keir Starmer : « La reconnaissance vise à ranimer l’espoir de paix » et, de l’autre, Netanyahu : « Il n’y aura pas d’État palestinien. »

Deux citations clés

  • Londres : « Palestinian statehood is the inalienable right of the Palestinian people. » (Déclaration gouvernementale, 29 juillet 2025)
  • Netanyahu : les pays reconnaissant l’État palestinien offrent une « huge reward to terror ». (22 septembre, CBS News)

En résumé

La reconnaissance par Paris, Londres, Ottawa et Canberra n’est ni magique ni neutre.

Elle ne déplace pas des frontières, mais elle déplace le centre de gravité. L’option « deux États » redevient la ligne non seulement des pays du Sud, mais aussi de plusieurs piliers occidentaux. Israël peut tenter d’y répondre par l’annexion rampante, au prix d’un coût diplomatique croissant.

Les États‑Unis, eux, maintiennent une ligne conditionnelle et protègent Israël au Conseil. Pour les Palestiniens, l’avancée est d’abord politique et juridique. Elle n’aura d’effet tangible que si elle s’accompagne d’un paquet de mesures : réformes de gouvernance, consolidation financière, garanties de sécurité, gel vérifiable des colonies et horizon réaliste pour Jérusalem‑Est. Faute de cela, la reconnaissance restera une victoire de papier dans une réalité qui s’obstine à la contredire.

 

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