Le silence des autres (El silencio de otros) Le silence des autres (El silencio de otros)
Le film dont nous allons parler est un film très intéressant que l’on ne peut que vous conseiller de voir, mais il est important... Le silence des autres (El silencio de otros)

Le film dont nous allons parler est un film très intéressant que l’on ne peut que vous conseiller de voir, mais il est important de préciser qu’il est aussi très dur, autant dans le sujet abordé que dans les images d’archives utilisées. Il permet de réellement comprendre le rôle joué par l’Argentine dans la reconnaissance des victimes du franquisme.

 

Synopsis

Le silence des autres est un documentaire espagnol sorti en février 2019 et réalisé par Almudena Carracedo et Robert Bahar. Il retrace le franquisme à travers des images d’archives, mais surtout, il dénonce le retard de l’Espagne en termes de libération de la mémoire. En effet, l’Espagne peine à parler ouvertement de cette période franquiste encore trop douloureuse.

En 1977, dans l’urgence de la transition démocratique, le gouvernement d’Adolfo Suarez fait voter une loi d’amnistie générale. Cette loi permet la libération des prisonniers politiques, mais elle empêche le jugement des crimes franquistes si bien que les prisonniers fraîchement libérés se retrouvent à vivre au quotidien avec leurs bourreaux en liberté, parfois à quelques mètres d’eux seulement. Pendant des années, les crimes franquistes sont passés sous silence. Disparitions, bébés volés, tortures dans les locaux de la DGS (Dirección General de la Seguridad)…

Toutes ces affaires ont été minutieusement étouffées. Pourtant, depuis quelques années, un groupe de victimes du franquisme, ainsi que leurs proches, s’est constitué et cherche à faire intervenir la justice internationale pour qu’on lui reconnaisse le statut de victime. Pour cela, ce groupe s’est tourné vers l’Argentine, car c’est un pays hispanophone qui a su faire cesser l’impunité après des années de dictature et une loi d’amnistie injuste. 

Le film retrace les moments clés de ce recours en justice qui n’a permis encore aujourd’hui que de très faibles progrès puisque les gouvernements espagnols n’ont de cesse de bloquer les décisions de la justice argentine.

 

Quelques rappels de fond

La mémoire de la dictature est traitée de façon très différente selon les pays. Si l’Allemagne a condamné les crimes nazis, en Espagne, des rassemblements pour rendre hommage à Franco aux anniversaires de sa mort ont encore lieu, la Fondation Francisco Franco créée en 1976 perdure et défend une vision positive du franquisme, notamment en défendant le fait qu’il a permis d’éviter de sombrer dans un régime communiste.

Franco meurt en 1975 et la transition s’achève en 1978. Toutefois, la transition a été très imparfaite à bien des égards. Les institutions sont restées les mêmes : les policiers qui menaçaient les habitants dans certains villages ont conservé leurs fonctions après 1978, les maires sont restés les mêmes, etc. Même les noms de rues n’ont pas été changés, si bien que les victimes habitent parfois dans une rue qui porte le nom de leur tortionnaire (exemple : Plaza del Caudillo, calle del general Yagüe). 

Par la suite, le Parti Populaire – et notamment José Maria Aznar et Mariano Rajoy, anciens présidents espagnols – a eu tendance à prôner l’oubli, assurant que rouvrir les blessures du passé n’allait que replonger le pays dans la douleur. 

Tout ceci a laissé aux victimes un très fort sentiment d’insécurité et d’impunité

 

Les étapes du procès

Le film retrace les différentes étapes du recours en justice des victimes qui se sont constituées partie civile à partir de 2010, au moment où le juge Garzón est suspendu de ses fonctions, accusé d’avoir voulu rompre l’amnistie après avoir ouvert une enquête sur les disparitions en Espagne pendant la guerre. Face à l’incapacité d’obtenir gain de cause en Espagne, les victimes se tournent vers l’Argentine pour porter l’affaire devant la justice internationale. Dans un premier temps, la justice argentine recueille et examine les témoignages des victimes et des proches des victimes. La juge María Servini est nommée juge d’instruction. Les témoignages sont minutieusement recueillis et filmés, afin d’en conserver une trace. En effet, l’une des principales craintes est que le temps emporte avec lui les témoignages des victimes qui sont aujourd’hui très âgées.

En mai 2013, la partie civile comporte 89 victimes. La juge Servini demande au Consulat d’Argentine à Madrid d’organiser une visioconférence avec les victimes espagnoles pour pouvoir les écouter depuis l’Argentine. Toutefois, le jour de l’audience, l’ambassadeur appelle la juge et lui dit que s’ils acceptent la visioconférence, alors l’Espagne rompra toute relation diplomatique avec l’Argentine. La visioconférence est donc annulée et cela est vécu très difficilement par les victimes.

En septembre 2013, la partie civile a considérablement augmenté et elle est constituée dorénavant de 235 victimes. Afin que le procès puisse avoir lieu, les victimes, parfois très âgées, se déplacent jusqu’en Argentine. La justice argentine ordonne la détention de quatre tortionnaires franquistes pour les juger. Il s’agit d’un moment historique. Toutefois, la justice espagnole décide d’examiner l’extradition des quatre tortionnaires dont Billy el Niño fait partie. Il est entendu par la justice espagnole qui finit par refuser son extradition, car les délits de crimes contre l’humanité sont prescrits selon la justice espagnole. Toutefois, la justice internationale souligne que les crimes contre l’humanité ne peuvent être prescrits.

La juge Servini demande par la suite l’arrestation de 20 tortionnaires, et bien que cette décision ne soit pas effective en Espagne, puisqu’il s’agit d’un mandat d’arrêt international, cette décision les empêche de voyager en dehors de l’Espagne. Les victimes sont également reconnues à l’ONU. Le représentant de l’ONU chargé de l’affaire a déclaré : « Las víctimas, con razón, no olvidan. » (« Les victimes, à juste titre, n’oublient pas. »)

De plus, la juge recommande aux victimes, et notamment aux plus âgées, de faire des prélèvements d’ADN dans l’optique d’une éventuelle ouverture de fosses communes afin de retrouver les bébés volés.

En janvier 2016, la partie civile est composée de 311 victimes. La justice argentine ordonne l’ouverture de fosses communes en Espagne, et notamment à Guadalajara en Castille-La-Manche, une des plus grandes fosses communes. Les fouilles démarrent et la profondeur des fosses est le symbole de la préméditation des crimes franquistes. De nombreux corps ont été d’ores et déjà identifiés.

La détermination des victimes à se faire entendre commence à porter ses fruits. En 2016, à Madrid, de nombreuses rues ont changé de nom dont la Plaza del Caudillo, malgré le vote du PP contre ce projet.

 

Quelques scènes intéressantes

Le film commence avec le témoignage de María Martín qui vit dans le village où sa mère a été tuée et qui se rend régulièrement sur la route sous laquelle le corps de sa mère gît. Cette image est très marquante, car il s’agit d’une métaphore du silence : le corps dénudé de sa mère tuée par le régime franquiste est recouvert par une route parfaitement bétonnée sur laquelle les voitures passent sans même savoir que plusieurs corps sont entassés dessous. Depuis sa mort, María Martín cherche désespérément le corps de sa mère, comme elle l’a promis à son père.

« Yo no pido venganza; pido recuperar los restos. » 

« Il ne s’agit pas de me venger ; il s’agit de récupérer les restes. »

Dans une seconde scène, José María Galante propose au réalisateur de l’accompagner dans les rues de Madrid. À quelques rues de chez lui vit Antonio González Pacheco, connu sous le nom de Billy el Niño, qui l’a torturé trois fois alors qu’il avait un peu plus de vingt ans. José María Galante avait décidé de s’engager dans un syndicat d’étudiants illégal sous la dictature après que le fondateur de ce syndicat a été tué d’une balle dans la tête puis défenestré pour faire croire à un suicide. Pour ça, il a été de nombreuses fois arrêté et torturé. Il est animé par une volonté de justice et il est un des initiateurs du groupe de victimes qui souhaite faire inculper leurs tortionnaires. Lors d’une audience, face caméra, il explique comment il a été torturé dans les locaux de la DGS, comment ses tortionnaires l’ont battu, dénudé, déshumanisé, alors qu’il n’était âgé que de 22 ans. Il fait partie des nombreuses victimes à vivre dans une rue qui porte le nom de celui qui a commandité sa détention.

Le documentaire filme également le décès de María Martín. Ce décès incarne véritablement la crainte de perdre les témoins. Par chance, sa fille décide de continuer à se battre pour la justice, mais certains proches ne prennent pas la même décision, car, quoique louable, cela requiert beaucoup de temps et c’est émotionnellement très éprouvant. On ne se plonge pas seulement dans l’histoire de sa famille, on écoute des témoignages très durs auxquels on n’est pas toujours préparé. 

L’ouverture des fosses communes est un moment très fort du film. Asunción assiste à la découverte du corps de son père dans la fosse commune de Guadalajara. Dès lors, en voyant son cadavre, elle découvre la position dans laquelle il est décédé, les éventuels signes de douleur, mais surtout elle peut donner au corps l’hommage qu’elle voulait tant donner : en juillet 2017, soit plus d’un an après sa découverte, le corps est mis dans une tombe qui porte son nom, Timoteo Mendieta Alcala. 

 

Dans quels types de sujets l’utiliser ?

Il peut être utile dans des sujets sur les relations entre l’Espagne et les pays d’Amérique latine. Il peut également être intéressant dans des sujets qui portent sur les pays d’Amérique latine pour montrer que ces pays ne sont pas en retard sur l’Espagne dans bien des domaines, et notamment concernant le jugement des crimes contre l’humanité. Enfin, il peut être utile sur des sujets portant sur la loi mémorielle espagnole.

Laurène Gaudin

Etudiante à Audencia Business School après 3 années au Lycée la Bruyère (Versailles).