Michel de Certeau

Tel le refoulé freudien, la mort revient hanter le texte : l’écriture est à la fois tombeau et lieu de hantise. Dans L’Écriture de l’histoire (1975), Michel de Certeau montre que l’historiographie pose le passé comme un mort pour mieux le faire parler. Mais écrire l’histoire, est-ce écrire l’Histoire, ce qui s’est passé, ou seulement le discours qui la dit ? Si écrire, c’est enterrer les morts, que devient le corps ? Absent, il ne subsiste que dans les mots qui le remplacent. L’écriture de l’histoire, littéraire par ses procédés, est-elle alors condamnée à n’être qu’une poétique du deuil ? 

La pensée de Certeau sur l’histoire et son écriture, ou comment « écrire l’histoire »

L’opération historiographique

Tout d’abord, Michel de Certeau opère un déplacement de perspectives, l’histoire est une pratique et s’oppose à un simple savoir sur le passé. Il la définit comme une « opération historiographique » (Michel de Certeau, L’Écriture de l’histoire, 1975) qui articule trois variables. Tout d’abord, un lien social (institution, disciplines, règles), ensuite des procédures d’analyse (traitement des archives, construction des faits) et, enfin, une écriture.

C’est justement ce dernier thème qui est décisif. L’historiographie est littéralement l’écriture de l’histoire. Lorsque nous lisons un livre d’histoire, nous lisons le produit d’une fabrication qui est située et datée. Le passé est de ce fait produit par le texte. 

La rupture avec le passé de l’écriture de l’histoire

La production historique suggère donc une rupture entre le présent de l’historien et un passé posé comme distinct. Certeau y voit ici les traits de l’historiographie occidentale moderne qui se constitue en séparant d’une part le révolu et d’autre part l’actuel.

Ainsi, le passé devient alors un « autre » (« Michel de Certeau et l’écriture de l’histoire », François Dosse). Cette objectification du passé permet dès lors de l’interroger et de l’expliquer. Toutefois, cet autre est aussi précisément ce qui n’est plus et ce qui est mort. La rupture n’est donc pas seulement méthodologique. Elle installe la mort au cœur de l’histoire qui ne parle jamais que de ce qui a disparu. 

Le rite de l’écriture

Certeau avance que l’écriture historienne fonctionne comme un rite d’enterrement. (Paul Ricœur, Michel de Certeau. L’Histoire : entre le dire et le faire, François Dosse). L’écriture parle du passé pour l’enterrer et elle introduit la mort dans le discours pour en quelque sorte la conjurer.

Elle offre donc en retour à une société un moyen de se situer en se donnant un passé et donc de s’en distinguer et s’en échapper. C’est de cette façon que le texte peut se voir comme un tombeau double, permettant d’une part de clore et de l’autre de commémorer. 

Une écriture de l’Histoire ou l’Écriture d’une histoire ?

Une frontière fine et poreuse : res gestae et historia rerum gestarum

La langue française avertit elle-même du problème. Le mot histoire peut désigner à la fois ce qui s’est passé (la res gestae, l’Histoire, la réalité vécue) et le récit qu’on en fait (historia rerum gestarum ou l’histoire comme discours). Écrire l’histoire, c’est passer de l’un à l’autre. Le discours reconstruit, en accord avec des règles de composition, de choix, de mise en intrigue ou encore de style, un discours qui ne double pas uniquement l’évènement.

Michel de Certeau montre ainsi que la scientificité de l’histoire refoule cette dimension narrative et historique qui est, au contraire, mise en avant en littérature. C’est dans cette frontière poreuse que le motif de l’absence s’érige, le discours historique met en place un référent qu’il ne peut jamais que désigner.

L’image du cénotaphe dans l’écriture de l’histoire

Les Grecs donnent à voir l’image du cénotaphe, tombeau vide élevé pour un mort dont le corps manque, perdu à la guerre ou en mer. De cette façon l’historien Jean-Pierre Vernant a montré l’importance, dans la pensée grecque, du cadavre et des rites dus à celui-ci.

On peut ici citer dans l’Iliade, l’ombre de Patrocle qui vient hanter Achille tant que celle-ci n’a pas reçu ses funérailles et ne peut franchir le seuil de l’Hadès sans elles. Ici, le rite supplée l’absence et le monument prend la place du cadavre. On peut enfin comprendre qu’écrire l’histoire, c’est remplir ce manque, ce trou dans la chronologie. 

L’écriture de l’histoire comme écriture poétique

Dès lors, si le livre d’histoire est un tombeau, la littérature en est peut-être la forme la plus lucide, car elle assume ce que l’historiographie dissimule sous un appareil scientifique. Le texte n’est pas le corps, mais il en tient en quelque sorte la place. C’est en ce sens qu’on peut entendre, sous la plume de Daniel Wanderson Ferreira, l’« écriture poétique » de Certeau au sens fort de la poïesis, montrant que l’histoire est une fabrication et que la littérature en connaît les procédés. 

Ce sont justement ces procédés qui sont ceux par lesquels la fiction fait revenir le disparu. La prosopopée prête une voix à qui n’en a plus ou encore le récit de mort met en langage ce que la scène ne peut montrer. Dans la tragédie classique, la mort est souvent réservée au récit. La littérature est aussi consciente que ce « corps » rendu par les mots reste une sorte de fantôme. Le livre tient lieu de sépulture et il porte dans sa structure même la marque de ce qui manque, il cherche à réécrire l’histoire dans l’idée d’une écriture qui « comble » un vide. 

Finalement, la littérature apparaît donc moins comme le contraire de l’histoire que comme ce qui en révèle la condition. Il apparaît ici une différence entre une histoire qui écrit en déniant l’absence de l’objet et l’écrivain qui la met en scène. Dès lors, l’écriture de l’histoire en littérature n’enregistre pas un passé. Celle-ci ménage une place au corps qui manque.

L’Hermite et Perec face à la conception de Certeau de l’écriture de l’histoire

Tristan L’Hermite, La Mort de Sénèque (1644)

Le mort qui refuse d’écrire son histoire et qui confie sa mémoire.

Tout d’abord chez Tacite, Sénèque demande ses tablettes pour rédiger son testament, et le centurion les lui refuse (Annales, XV, 62). Il lègue alors à ses amis la seule chose qui lui reste, « l’image de sa vie » (imaginem vitae suae). Plus tard, alors que la mort tarde à venir, il fait venir des secrétaires et leur dicte ses dernières paroles (XV, 63).

Toutefois, dans La Mort de Sénèque, Tristan garde le refus tout en supprimant la dictée. Quand Sénèque demande : « Puis-je d’un testament consoler ma disgrâce ? » (v. 1540), le Centenier lui répond que son ordre « ne le porte pas » (v. 1542) et Sénèque jette ses tablettes. En plus de renoncer à écrire, il renonce à léguer et ne se définit que comme « le dépositaire » (v. 1548). 

C’est Pauline qui reçoit ce que Tacite faisait passer par l’écriture : « Pauline, c’est pour toi que je voudrais écrire […] J’ai par mes actions tracé dans ta mémoire / Assez heureusement l’image de ma gloire. » (v. 1551-1556). Tristan reprend presque mot pour mot l’imago vitae de Tacite, mais il change son support. L’image de la vie est inscrite dans la mémoire d’une personne et non plus inscrite sur une page. Pauline en est d’ailleurs le tombeau vivant : « Nous n’avons eu qu’un lit, nous n’aurons qu’un tombeau. » (v. 1570).

Enfin, pour Certeau, l’écriture historienne enterre les morts pour s’en distinguer. Sénèque fait le geste inverse, il refuse que sa mort soit déposée dans un texte qui la clorait. Il avertit que celui qui se sauve lâchement « prodigue sa mémoire » (v. 1496). La mémoire est donc un bien que l’on dispense de son vivant, et non pas un monument qu’on laisse derrière soi. 

Une mort réservée au récit ?

Tacite raconte la mort de Sénèque, il décrit le sang qui coule difficilement et la ciguë sans effet (XV, 63-64). Tristan reprend la scène presque point par point, mais rien n’a lieu devant le public. Sabine montre cela : « Quoi ! Nous ne verrons plus cette peste de cour ? » (v. 1768). Le verbe de la vue est ici nié, car la mort ne se verra pas, elle se dira.

Règle de la bienséance classique, certes, mais le corps n’existe pour le spectateur que dans le discours du Centenier. Le récit s’attache pourtant obsessionnellement au corps. Il y a le « vaste bassin d’or » qui n’est là « que pour y recevoir son sang et ses esprits » (v. 1794-1797), le rasoir passé « à l’entour » des bras (v. 1801), le sang qu’il peine à jeter en l’air, « dans le creux de sa main » (v. 1831-1832).

La libation de Tacite devient ici prière : « Voici ce que je t’offre ô Dieu libérateur » (v. 1833). Le Iovi liberatori tacitéen est christianisé : ce Dieu est « l’homme de Tarse » (v. 1836) (Saint Paul). Le récit réécrit la mort plus qu’il ne la rapporte.

Les dernières paroles de Sénèque, dictées chez Tacite par ses secrétaires, nous parviennent ici par la bouche d’un soldat, écho d’un discours déjà médiatisé. Quand le Centenier annonce qu’il vient « t’en dire la nouvelle » (v. 1843), il devient l’historien de Certeau, il parle du mort devant ses meurtriers, sa parole prend la place du corps absent. L’ironie tragique est que le bourreau lui-même exige le récit. Néron veut entendre l’histoire de sa victime, il dit : « Ah ! Laissons-le achever. » (v. 1828). La mort devient un texte dont le tyran est le lecteur, et ce lecteur en sera hanté. 

Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance (1975)

Perec, une enfance sans souvenirs, une mère sans tombe : la nécessité de l’écriture d’une histoire ?

Le second récit s’ouvre sur un aveu : « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. » (chap. II, p. 17). La phrase est posée comme un défi, et Perec le reconnaît plus tard, il en était « dispensé », car « une autre histoire, la Grande, l’Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps. » C’est la rupture de Certeau, mais cette fois-ci, vécue de l’intérieur.

Ce manque a un visage qui est celui de la mère. Georges Perec écrit que, de « tous les souvenirs qui me manquent », celui qu’il aimerait « le plus fortement avoir » est celui de « ma mère me coiffant » (p. 74). Il ne reste d’elle que des traces matérielles comme une écriture au dos d’une photographie, « peut-être celle de ma mère », qui serait « le seul exemple que j’aurais de son écriture » (p. 78). Comme dans la tragédie classique, l’essentiel manque, le corps n’est pas là, il ne reste que des signes. Perec se trouve dans la situation des Grecs de Vernant avec un mort dépourvu de rites. 

Enfin, la fiction de W rejoue cette absence. Le narrateur, Gaspard Winckler, doit retrouver un enfant sourd-muet disparu dans un naufrage. Le chapitre XI rapporte la mort de sa mère et le « mystère » de sa disparition où le corps de l’enfant n’a jamais été retrouvé. C’est une sorte de cénotaphe narratif comprenant le récit d’un corps qu’on ne peut pas enterrer. 

« L’écriture est le souvenir de leur mort » 

Un des passages les plus parlants se trouve au chapitre VIII (p. 63-64) : « J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. » Toute la thèse de l’article tient dans cette phrase. Le corps, d’abord, y devient trace avec le « corps près de leur corps » du temps partagé qui se change en une « trace » qui est « l’écriture », comme si le texte prenait la place de ce qui n’est plus là.

L’écriture y enterre et fait vivre à la fois. Perec écrit que « leur souvenir est mort à l’écriture » et reprend ainsi le rite d’enterrement de Certeau, puisqu’écrire, c’est déposer les morts dans le texte, mais cette même écriture est aussi « l’affirmation de ma vie », ce qui fait du livre un tombeau à double sens, qui clôt et qui commémore.

Enfin, elle ne comble rien, car Perec n’écrit pas pour retrouver un souvenir qu’il n’a pas, il écrit « le souvenir de leur mort », c’est-à-dire qu’il donne un lieu à l’absence sans prétendre la réparer, et c’est exactement ce que fait le cénotaphe grec. On peut même relier ce geste à celui de Sénèque chez Tristan où le philosophe confiait l’« image de sa gloire » à la mémoire de Pauline plutôt qu’à un écrit, alors que Perec, privé de toute mémoire qui porterait l’image de ses morts, n’a pas d’autre recours que de les écrire.