Interview de Frédéric Brossard, devenu professeur de maths en prépa à 50 ans ! Interview de Frédéric Brossard, devenu professeur de maths en prépa à 50 ans !
Que sais-tu réellement des profs de prépa ? De leur quotidien, de leur motivation à venir enseigner chaque matin ? Probablement pas grand chose... Interview de Frédéric Brossard, devenu professeur de maths en prépa à 50 ans !

Que sais-tu réellement des profs de prépa ? De leur quotidien, de leur motivation à venir enseigner chaque matin ? Probablement pas grand chose ; il faut dire que tu as sans doute d’autres chat à fouetter en ce moment. Chez Major-Prépa, on s’est quand même posé la question car, après tout, cela mérite qu’on s’y attarde : ils sont la pierre angulaire de la classe préparatoire et, fort probablement, ils ont pour la plupart un parcours très riche et intéressant.

Pour cette première interview, on est allé interroger un prof un peu particulier, qui ne ressemble sans doute à aucun autre. Si nous n’avons pas pour habitude d’encenser les prépas privées de quelque manière que ce soit, on ne peut en revanche que saluer l’optimisme communicatif (et largement communiqué sur Twitter, où il sévit quotidiennement) de ce professeur sur le tard vraiment pas banal ! Entretien :

 

Pouvez-vous vous présenter et également détailler votre parcours (depuis votre BAC disons)

Frédéric BROSSARD, 51 ans, marié, 2 enfants, 184-66 (mes … mensurations), passionné de course à pied (j’ai collaboré comme chef de rubrique à plusieurs revues spécialisées en parallèle de mes activités professionnelles « officielles » et même commis un livre sur le sujet : Barefoot, Minimalisme, Courir Naturel paru aux Editions Amphora), de cuisine bio et de permaculture (oui, je sais, tout cela fleure bon son bobo francilien, je l’avoue mais venez manger chez moi, vous verrez que ce n’est pas qu’une posture 😊). Voilà pour le côté perso.

Bon, vous voulez savoir ce que j’ai fait depuis mon bac. Je l’ai eu en 1984, l’une des dernières cuvées de la série C. Après 3 ans de prépa, une en Province, deux à Henri IV, j’ai intégré l’Ecole Centrale de Paris dont je suis sorti diplômé en 1990. S’en sont suivies 25 longues années en entreprise, d’abord dans l’industrie de l’armement puis dans l’automobile. J’ai toujours occupé des fonctions de management, n’ayant jamais à mettre en valeur les (maigres) compétences techniques (vaguement) acquises à Châtenay-Malabry pendant 3 ans. « Ingénieurs pluridisciplinaire, spécialistes de la complexité et managers de l’an 2000 » nous répétait-on sans cesse… De mes années Centrale, je retiens l’envie suscitée de « toucher à tout » ce qui m’a permis de passer du missile antichar à fibre optique (mon premier job) aux projets immobiliers R&D (mon dernier).

Il y a deux ans, j’ai pris la décision, dans le cadre d’un « Dispositif d’Adaptation de l’Emploi à la Charge » de quitter mon entreprise avec une (grosse) prime et la possibilité de suivre une formation pendant un an à 80% de mon dernier salaire… Je me suis inscrit en préparation agrégation mathématiques à l’Université Paris Descartes et ai donc été sans doute, pendant quelques mois, l’étudiant en maths le mieux payé de France. 😊

J’enseigne aujourd’hui à Intégrale Prépa, d’une part, l’analyse et l’algèbre dans 2 classes d’ECS 1e année (Programme 2 ans en 1), d’autre part, les probas et Scilab dans une classe d’ECE 2e année, pour un total de 21 heures de cours par semaine.

 

Qu’est-ce qui vous a incité à passer du monde de l’entreprise à celui de l’enseignement ? Pourquoi n’avoir d’ailleurs pas commencé directement une carrière de professeur de mathématiques après votre diplomation ?

Une immense lassitude dû au manque de réelle stimulation intellectuelle (passer son temps en réunion à lire ses mails et à devoir se farcir des discussions à n’en plus finir du type « (CENSURE) de mouches ») et le fait d’être soudain passé dans la catégorie des has-been ou senior pour utiliser le vocabulaire RH consacré. Une catégorie vouée à l’encroûtement et à l’absence de reconnaissance et de promotion malgré tous les services rendus auparavant.

Quant à votre deuxième question… A la sortie de l’ECP, j’ai dû effectuer mon Service National comme scientifique du contingent (et oui, à l’époque on obligeait les jeunes à perdre / consacrer à la nation – rayez la mention inutile – un an de leur existence), au sein d’une entreprise qui a ensuite souhaité m’embaucher. Et comme, j’avais commencé, en parallèle, à contracter des engagements de nature familiale, je ne pouvais déjà plus prendre de risque, notamment financier, de repartir dans un cycle d’études. Je vais vous confier un secret (si si) : en prépa, je visais l’ENS Ulm que j’ai brillamment… ratée. Admis à l’ENS Lyon (pour sa première année d’existence) mais vexé par mon échec, j’ai opté pour la solution de facilité Centrale Paris.

 

Votre parcours atypique ne vous a pas permis de postuler dans le public car vous n’étiez pas agrégé lorsque vous avez commencé à enseigner… Pourtant vous venez de passer l’agrégation en mathématiques et de la réussir ! Pourquoi l’avoir fait ? Par ailleurs, pouvez-vous expliquer à nos lecteurs en quoi cela consiste « être agrégé » et pourquoi est-ce si important ?

C’est un peu plus compliqué que cela. J’ai d’abord obtenu très facilement un CAPES de maths, l’année où j’ai quitté mon entreprise après juste 10 jours rapides passés à relire quelques cours de prépa. CAPES que j’ai mis en suspens, l’idée était juste de vois où j’en étais, pour me préparer à l’agrégation, à plein temps cette fois.

Le directeur d’Intégrale Prépa, où mon fils aîné a effectué une partie de scolarité et qui est un homme remarquable qui fonctionne exclusivement à l’humain, a été très intéressé par ma tentative de reconversion à un âge canonique après plus de 25 ans sans avoir ouvert le moindre bouquin sur le sujet et m’a proposé d’effectuer quelques heures en ECS 1e année tout en préparant en parallèle cette agrégation. Une sacrée marque de confiance et des heures qui m’ont … piégé 😊 et perdu définitivement pour le Public puisque je me suis senti tout de suite à l’aise tant en termes de niveau mathématique à enseigner qu’en termes de contact avec les élèves et que j’ai eu viscéralement envie de continuer.

Et lorsque l’Inspecteur Général qui m’a reçu à l’issue de l’oral de l’agreg m’a dit qu’à mon âge, non diplômé de l’ENS, non titulaire d’un doctorat et avec un classement de 132e (sur 305 reçus à l’agrégation de mathématiques), je n’aurai jamais la chance d’être nommé en prépa dans le Public d’ici ma retraite, j’ai opté pour le choix risqué du point de vue statutaire (je suis salarié de droit commun et non fonctionnaire) de renoncer aux bénéfices de l’agrégation pour continuer à enseigner à Intégrale dans le privé hors contrat.

Réussir cette agrégation était néanmoins un impératif pour moi car cela assoit ma crédibilité d’enseignant, ce titre étant le sésame naturel pour enseigner en Terminale en lycée et en prépa. Etre agrégé est la preuve d’un haut niveau de connaissances et de compétences en mathématiques, ce qui me semble un minimum vis-à-vis des élèves à qui je m’adresse.

 

Quel rapport entretenez-vous avec vos élèves ? Parvenez-vous à vous intéresser à chacun des profils de vos étudiants ? Vous en avez tellement !

J’ai effectivement plus de 130 élèves répartis sur 3 classes (ECS et ECE) puisque je ne suis pas limité en termes d’horaires contrairement à mes collègues du Public et il n’est pas évident de les connaître tous personnellement.

Je suis « naturellement » plus proche de mes élèves de première année, ce qui est lié à ma vision de la manière d’enseigner en prépa HEC : comme je fais en sorte en permanence de dédramatiser la prépa en étant ouvert, disponible (je suis là une heure avant le début de mes cours et toujours prêt à répondre aux questions via Messenger, même le soir tard, ce dont certains d’ailleurs ne se privent pas) et surtout bienveillant dans mon attitude, mes commentaires et dans l’idée de donner à mes élèves une confiance en eux maximale (mon leitmotiv étant que la confiance c’est 30% de la note aux concours… et que les profs doivent être les moteurs de cette confiance). Ils savent qu’ils peuvent compter sur moi en cas de coup dur.

Je ne suis là que pour les aider à réussir. Je veille à ce qu’ils aient toujours le moral quelles que soient leurs notes du moment, d’une part, en montrant que je crois – sincèrement – en eux, d’autre part, en mettant en exergue en permanence le positif. Vous ne trouverez jamais de grossièreté en rouge dans mes corrections de copie, les « n’importe quoi » ou « ineptie » (à cet égard, si « ineptie » il y a, j’estime en être en partie responsable). Je ne cesse de répéter à mes élèves qu’ils sont légitimes en prépa, même si parfois ils en doutent. A cet égard, je n’accorde qu’une importance relative aux notes. Elles sont juste des marqueurs de trajectoire de progrès. Bien entendu, cette façon d’enseigner ne convient pas à tous les élèves et certains préfèreraient sans doute un prof plus « strict » si j’ose dire.

En deuxième année, compte tenu de la spécificité d’Intégrale (le programme 2en1), je ne fais quasiment que des corrections d’annales au tableau et les élèves sont plus dans le bain. L’interaction en classe est de fait moindre même si ma bienveillance ne s’éteint pas au passage de l’an… de prépa et qu’ils peuvent compter sur moi en cas de besoin.

 

A quoi ressemble votre semaine type ? Comment se répartit votre temps de travail entre les cours effectifs en classe, les corrections de copie, la préparation du cours etc. ? Qu’aimez-vous faire de votre temps libre (si ce n’est pas indiscret)  ?

Je donne cours quatre heures (cinq le vendredi) tous les matins de la semaine, tantôt à Clamart, tantôt à Paris. Je passe énormément de temps à préparer mes cours l’après-midi et le weekend, une bonne quarantaine d’heures par semaine minimum, beaucoup plus quand il y a des corrections de copies. Contrairement au monde de l’entreprise, il n’y a plus de séparation franche entre temps de travail et temps de loisirs, le weekend n’est plus un temps de repos spécifique. Heureusement, j’ai la (mal)chance de ne pas beaucoup dormir (23h-5h), aussi, mes journées sont suffisamment longues pour y caser d’autres activités. Ainsi, lorsque je ne fais pas de maths, eh bien, je cours (beaucoup), le lis, je cuisine et… je motive les élèves de la concurrence sur Twitter 😊 ! Ne me demandez pas pourquoi (c’est très personnel) mais j’ai l’envie de faire réussir tout le monde. En plus c’est totalement désintéressé, je n’en profite même pas pour faire du prosélytisme pour Intégrale.

 

Au total, combien d’heures de maths faites-vous par semaine (on veut la vérité !)

On va dire une bonne soixantaine minimum…

 

Pensez-vous que les mathématiques soient une discipline plus difficile à enseigner que les autres ? Comment être pédagogue dans une matière où l’intuition (oserions-nous dire « le génie ») compte autant ?

Je ne pense pas, bien au contraire. N’ayant pas la formation académique de mes brillants confrères, j’ai opté pour la logique que j’ai toujours connue en entreprise : l’efficacité et la pertinence vis-à-vis d’un objectif. Je fais donc fi de larges pans de théorie, d’autant que la formule 2en1 (deux ans de maths en 7 mois de prépa puis les concours en 1e année en guise de première expérience) ne me permet pas de faire de la beauté mathématique mon credo et me focalise sur l’essentiel, le « directement utilisable » aux concours. J’insiste donc sur les savoir-faire plutôt que les savoirs purs, ce qui est somme toute simple à enseigner, la répétition fixant alors la notion. Dans cette optique, j’aime à être interrompu dans mes cours par les questions (il n’y a aucune question stupide en maths) que me/se posent mes étudiants. Elles permettent à tous d’avancer.

 

Qu’est-ce qui vous motive chaque jour, l’échéance des concours (comme les étudiants) ou les maths pour leur superbe intrinsèque (comme les vrais matheux) ?

 L’envie de faire progresser, de faire grandir. Rien ne me rend plus heureux que de voir le regard d’un élève qui, un peu grâce à moi, vient soudain de comprendre quelque chose qui lui posait problème. C’est l’humain qui me fait avancer, l’envie d’aider les jeunes à réaliser leur rêve… scolaire. Dans cette quête, les maths ne sont qu’un support pour lequel j’ai une certaine facilité technique va-t-on dire 😊 Je suis passionné par ce que je fais.

 

La déconnexion de la classe prépa du monde de l’entreprise est souvent pointée du doigt… Vous qui précisément venez de l’entreprise, que pensez-vous de ce débat qui fait figure de marronnier depuis plusieurs années maintenant ?

Ne perdons pas de vue que la prépa, comme son nom l’indique a pour objectif de… préparer des jeunes à intégrer une Ecole dans laquelle ils seront alors progressivement connectés au monde de l’entreprise. Je vais faire dans le tarte à la crème mais en prépa on apprend à travailler en qualité, en quantité, en efficacité et à être capable de synthétiser quantité de données pour en tirer la quintessence, soft skills recherchées par les entreprises et essentielles… Le reste, il y a 3 ans pour l’acquérir ensuite. Alors faux débat plutôt que marronnier.

 

Pour finir, on vous sait très actif sur Twitter… pouvez-vous faire une synthèse de tous les conseils que vous donnez à vos étudiants (mais pas que !) ici ? 😊

Désolé pour les fidèles de @BrossardMathECS, ça va être une redite ! Un florilège :

  • Croire en vous en permanence et avoir confiance. Vous êtes à votre place, vous bossez alors ne doutez pas !
  • Aborder une épreuve avec confiance c’est partir avec 5 points dans la musette.
  • Ne vous laissez pas influencer par ce que votre environnement (amis, parents, profs …) vous dit surtout si c’est « vous n’avez pas votre place en prépa » : c’est FAUX !!!
  • Apprenez à vous concentrer. Un regard à son téléphone c’est 5 minutes de temps de cerveau perdues.
  • En maths, apprenez le cours par cœur ainsi que les exos faits en classe par votre prof mais aussi les grands classiques de concours.
  • N’oubliez pas Scilab, c’est facile, c’est pas cher et ça rapporte un max.
  • Ne sortez jamais d’un cours sans avoir tout compris, posez autant de questions que nécessaire.
  • Le travail en groupe oui, mais… sachez ne pas en abuser.
  • Bossez par tranches de 50 minutes avec une pause de 5 minutes.
  • Sachez vous faire aider quand vraiment il y en a besoin (professeurs, camarades, éventuellement cours particuliers ou en groupe mais pas dans l’optique «faire à votre place ».
  • Travaillez la vitesse de calcul 15 minutes tous les soirs (une petite inversion de matrice après le dîner, une petite somme double au coucher).
  • Mangez sainement, le sucre est l’ennemi du cerveau, privilégiez les bonnes graisses.
  • Aérez-vous, faîtes du sport, promenez-vous de temps à autre.
  • Et… s’il n’y a qu’une chose à retenir de mes millions de tweets : CROYEZ EN VOUS !!!!!

 

Dimitri Des Cognets

22 ans, étudiant à NEOMA Reims, ancien étudiant au lycée La Bruyère (Versailles) et co-fondateur de Up2school (www.major-prepa.com, www.business-cool.com et www.up2school.com)

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