La pensée de Friedrich Nietzsche s’oppose à cette hiérarchisation traditionnelle du corps et de l’âme. L’aspect novateur et particulier à la pensée de nietzschéenne vient surtout de sa remise en question de cette division entre corps et âme. En effet, dans la tradition philosophique, que ce soit chez Platon ou dans la pensée chrétienne, l’âme et le corps forment deux parties distinctes chez l’homme. De plus, cette tradition philosophique confère à l’âme une supériorité par rapport au corps.
Zoom sur la vie de Nietzsche

Friedrich Nietzsche (1844–1900), né à Röcken en Prusse, prodige philologue nommé à 24 ans à l’université de Bâle, abandonne vite la carrière académique pour écrire une œuvre inclassable. Marqué par la maladie et la solitude, il compose des livres brefs, incisifs, mêlant aphorismes et poèmes philosophiques : La Naissance de la tragédie, Par-delà bien et mal, La Généalogie de la morale, Zarathoustra. Rupture décisive. Il remplace les vérités immuables par le perspectivisme, démonte l’origine des morales, diagnostique le nihilisme et appelle à créer des valeurs via la volonté de puissance. Terrassé par l’effondrement mental en 1889, il meurt en 1900 ; son influence irrigue philosophie, littérature, psychanalyse et arts, malgré les récupérations idéologiques qu’il a lui-même combattues.
Le corps est réel selon Friedrich Nietzsche
La pensée de Nietzsche du corps se fait en parfaite opposition à la tradition philosophique antique et chrétienne. Ses textes s’opposent aussi bien à Platon (pensée antique), au Christ (pensée catholique) qu’à la bêtise de “la foule” et son ignorance.
“Aussi loin que quelqu’un puisse pousser la connaissance de soi, rien pourtant ne peut être plus incomplet que son image de l’ensemble des instincts qui constituent son être. A peine s’il peut nommer les plus grossiers par leur nom.”
[Aurore, II, §119 (in OPC, IV, trad. J. Hervier, Paris, Gallimard, 1980]
L’être humain est seulement constitué d’instincts, (voir plus bas définition). Friedrich Nietzsche affirme que la foule et les philosophes ignorent les instincts – ces derniers (platoniciens et chrétiens) n’ont jamais tenté de les connaître. Cette ignorance est la cause d’une perpétuation de préjugés faux voire nocifs, celle qui établit la supériorité de l’âme par rapport au corps.
L’âme représente la permanence et le corps la mutabilité dans la tradition philosophique. Les Antiques comme Saint-Augustin, la tradition chrétienne et la foule établissent comme critère de valeur la permanence pour hiérarchiser les choses. Plus une chose est permanente et immobile, plus elle se valorise. C’est pour cette raison que l’âme est supérieure au corps dans la tradition philosophique. Plus encore, comme l’âme est plus fiable que le corps, car elle est permanente – tandis que le corps est mobile, la conclusion que tirent la foule et ces philosophes de cette idée est que l’âme serait plus réelle que le corps, ce qui justifie à nouveau sa supériorité sur le corps.
Découvre le péché originel selon Saint Augustin
L’âme est-elle vraiment supérieure au corps ?
Nietzsche va entièrement contredire cette affirmation selon laquelle l’âme serait supérieure au corps. D’une part, il abandonne le critère de la permanence comme critère de valeur, et revalorise la mutabilité et le mouvement à la place. D’autre part, il contredit également cette hiérarchie entre âme et corps en affirmant que l’idée qui justifie cette hiérarchie, c’est-à-dire l’âme est plus réelle que le corps, est pour lui un préjugé faux et nocif. Selon Nietzsche, c’est tout le contraire. Le corps est plus réel que l’âme. Le corps n’est pas responsable de la mauvaise interprétation que l’on fait de la réalité. Si nous faisons une erreur de jugement sur le réel c’est au contraire l’âme qui est à blâmer. Lorsque l’âme interprète le réel, c’est-à-dire lorsqu’elle insère une constance, de la régularité, elle trahit le réel. Elle ajoute des éléments que la réalité ne possède pas.
L’essence de la réalité est justement d’être dépourvue de constance et de régularité. La réalité est changement et irrégularité. L’âme, elle, par essence souhaite introduire de la constance, en définissant par exemple des lois qui gouvernent le réel et de la régularité. Elle conceptualise, en créant par exemple des catégories pour découper le réel afin de l’analyser et de l’expliquer.
Le rôle de l’instinct
Ce sont certains instincts qui expliquent cette essence de l’âme, et qui donc sont responsables de cette déformation du réel. C’est notamment l’instinct de sécurité qui nous pousse à rationaliser le réel puisque cela nous permet de maîtriser le réel, de devenir “maître et possesseur de la nature” (Descartes). En somme, l’âme par essence intellectualise le réel afin de lui donner une constance, une régularité, pour lui soustraire toute l’ambiguïté qui le compose. Ainsi, par son essence même, qui la conduit à insérer de la constance là où il n’y en a pas, l’âme (et les instincts qui la dirigent) nous trompe sur le réel.
“[Les sens] ne mentent pas du tout. C’est ce que nous faisons de leur témoignage qui y introduit le mensonge, le mensonge de l’unité, le mensonge de l’objectivité, de la substance, de la durée… C’est la “raison” qui est cause de ce que nous falsifions le témoignage des sens. Tant que les sens montrent le devenir, l’impermanence, le changement, ils ne mentent pas…”
Crépuscule des idoles, “La “raison” dans la philosophie”, §2 (in OPC, VIII, trad.J-C. Hémery)
Nos sens, qui nous permettent d’avoir une approche première de la réalité, sont trahis par notre âme. “C’est la “raison” qui est cause de ce que nous falsifions le témoignage des sens”.
Ainsi, le préjugé qui attribue à l’âme d’être plus réelle que le corps, du fait de sa constance et de son caractère éternel, est faux. Le corps est réel à l’opposé de l’âme, puisqu’en étant soumis au changement et à l’irrégularité il est plus proche de la réalité, elle-même soumise au changement et à l’irrégularité.
L’être est corps et l’âme n’est qu’une partie du corps
Nous venons de voir que Nietzsche remet fondamentalement en cause le postulat que l’âme serait supérieure au corps. En effet, c’est bien souvent en s’appuyant sur le préjugé que l’âme est plus réelle que le corps que l’on établit ensuite une hiérarchie entre ces deux parties de l’être. Par ignorance, la foule et les philosophes platoniciens et chrétiens clament en choeur la supériorité de l’âme sur le corps.
Nietzsche ne se contente pas seulement de critiquer cette hiérarchie entre âme et corps. Il va plus loin, et remet en cause cette dualité de l’être entre âme et corps.
Pour Nietzsche, l’âme n’est qu’une partie du corps. En somme, l’être n’est que corps. Zarathoustra, le poète-prophète et personnage principal de l’oeuvre emblématique de Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra affirme cette appartenance de l’âme au corps dans cet extrait :
“Corps suis tout entier, et rien d’autre, et âme n’est qu’un mot pour désigner quelque chose dans le corps.”
Ainsi parlait Zarathoustra, “Des contempteurs du corps” (in OPC, VI, trad. M. de Gandillac)
Pourquoi l’être n’est-il fait que de corps ?
Comment expliquer que toutes ces choses comme la “raison”, la conscience, l’esprit, la pensée, l’intelligence, etc., qui habituellement sont rangés dans la catégorie “âme” appartiennent ainsi au corps ? La réponse que nous apporte Nietzsche est la suivante. Puisque l’homme n’est fait que d’instincts et de volontés – le plus souvent inconscients – tout ces phénomènes que l’on nomme “raison, esprit, conscience, etc.” ne sont que des manifestations du corps.
Le corps, n’étant fait que désir, pulsions, instincts et volontés inconscientes, conduit et dirige toutes nos pensées. Celles-ci ne sont que le produit de pulsions organiques. Il n’y a pas d’âme autonome du corps. Toutes nos pensées ne sont que le produit de nos instincts, les serviteurs de nos instincts. Or, notre être se constitue que d’instincts, et s’il n’y a pas d’âme, de raisons, etc., alors il n’y a que du corps. Le corps est instinct, les instincts dirigent, que ce soit conscient ou non, nos pensées, nos idées, l’analyse que l’on fait de la réalité. (Nous avons pris l’exemple de la rationalisation du monde. C’est l’instinct de sécurité qui a motivé ce comportement, ainsi c’est le corps qui a décidé de rationaliser le monde.) Ainsi, poursuit Zarathoustra :
“Derrière tes pensées et tes sentiments, mon frère, se tient un puissant maître, un inconnu montreur de route – qui se nomme soi. En ton corps il habite, il est ton corps.”
[Ibid.]
Le corps doit être le seul objet d’étude selon Friedrich Nietzsche
Nous avons donc vu que même en conservant ce dualisme entre corps et âme, le corps est plus réel que l’âme et plus encore donc, que ce dualisme est absurde puisque tout est corps et l’âme n’est qu’une partie du corps. Ainsi, pour Nietzsche ce qu’il faut étudier, ce qui doit être en premier objet de philosophie, c’est le corps.
Ce n’est pas l’âme qu’il faut étudier en premier, ce n’est pas la pensée qu’il faut étudier. il faut étudier la cause des causes de ce phénomène, qui en l’occurrence sont les instincts. La pensée n’est que la conséquence des instincts, des pulsions qui émanent du corps. C’est pourquoi le philosophe se doit d’étudier le corps en premier et non l’âme.
Friedrich Nietzsche, corps, âme et réalité (synthèse)
| Point clé | Position de la tradition | Critique de Friedrich Nietzsche | Conséquence philosophique |
|---|---|---|---|
| Hiérarchie âme / corps | L’âme est supérieure au corps car elle est permanente | Ce critère de la permanence est un préjugé métaphysique | La hiérarchie traditionnelle est inversée |
| Réalité du corps | Le corps est changeant, donc moins fiable | La réalité est elle-même devenir, irrégularité, mutation | Le corps est plus réel que l’âme |
| Rôle de l’âme / raison | La raison révèle le réel | La raison falsifie le réel en y introduisant de la constance | L’âme trompe là où les sens ne mentent pas |
| Dualisme corps / âme | L’être est composé de deux substances distinctes | L’âme n’est qu’une partie du corps | L’être n’est que corps |
| Instincts | Instincts dévalorisés ou ignorés | Les instincts dirigent pensées et jugements | Le corps est l’objet premier de la philosophie |
Définition d’instincts :
Je vous fournis là une première définition un peu abscons des instincts chez Nietzsche. Mais globalement vous comprendrez petit à petit dans cette série d’articles consacrée à Nietzsche ce qu’ils sont. Si l’on souhaitait donner une définition synthétique des instincts, on pourrait dire qu’ils forment des processus, des choses en mouvement. Processus qui permettent d’accroître sa puissance. Toutes choses réelles sont constituées d’instincts et désirent accroître sa puissance.
Bibliographie
- Jeanne-Marie Roux, Le corps de Platon à Jean-Luc Nancy, édition “Petite philosophie des grandes idées”.
- Wotling, La philosophie de l’esprit libre



