Le MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) reste l’une des régions du monde les plus hostiles à la liberté d’expression. Dans une grande partie de la région, les droits fondamentaux sont souvent mal protégés, faute de lois solides et de structures juridiques efficaces. L’absence d’une justice indépendante affaiblit la confiance dans les institutions et rend difficile l’instauration d’un véritable État de droit. Si le Printemps arabe de 2011 avait suscité l’espoir d’une ouverture démocratique, cet élan a rapidement été étouffé par une succession de conflits meurtriers, d’ingérences étrangères et d’instabilités prolongées. Aujourd’hui, journalistes, militants de la société civile et défenseurs des droits humains évoluent dans un climat de danger permanent, contraints pour beaucoup à l’exil, dans une quête vitale de liberté et de sécurité. Cet article t’aidera à mieux saisir comment la liberté d’expression se vit et se conteste dans le monde arabe.
Après le printemps arabe : la presse enfin libre ?
Le Printemps arabe a connu une couverture médiatique mondiale sans précédent, qui a non seulement amplifié la voix des peuples opprimés, mais a aussi contribué à briser le mur de la peur qui paralysait les sociétés arabes. Cette dynamique a inauguré une période marquée par des appels à la liberté et une audace nouvelle dans l’expression des opinions.
Le cri révolutionnaire « الشعب يريد إسقاط النظام » (Le peuple veut la chute du régime), répété dans plusieurs pays arabes, symbolise cette aspiration à un ordre nouveau, où la parole citoyenne pourrait enfin s’exprimer sans entraves.
Il convient de rappeler qu’avant le Printemps arabe, la presse et les médias servaient, d’une manière ou d’une autre, les intérêts des pouvoirs en place. Mais, après ces soulèvements, un début de libération a vu le jour. Les médias ont pu diversifier leurs sources de financement, notamment par la publicité, au lieu de dépendre uniquement de l’État. Ce changement a contribué à desserrer quelque peu l’emprise du pouvoir et à offrir une certaine indépendance à la presse.
Cette indépendance reste fragile et inégale
Dans plusieurs pays, les anciens mécanismes de contrôle ont persisté sous de nouvelles formes : pressions économiques, répressions du pouvoir, poursuites judiciaires abusives ou régulations restrictives. Si des médias indépendants ont réussi à émerger, beaucoup restent vulnérables aux influences politiques ou économiques, et l’autocensure demeure une pratique répandue.
Il est par conséquent difficile de juger les médias en matière de réussite ou d’échec tant qu’ils ne jouissent pas d’une indépendance réelle vis-à-vis des autorités centrales. Ce n’est qu’à partir du moment où la presse sera pleinement libre qu’il sera possible d’évaluer son rôle véritable dans l’avancement ou l’entrave du processus démocratique.
Quand la parole devient un délit
Dans de nombreux pays arabes, critiquer le pouvoir peut mener à la prison…
L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal a été condamné à cinq ans de prison ferme en Algérie. Détenu depuis novembre, il est accusé de plusieurs charges, dont « atteinte à l’unité nationale ». Cette condamnation coïncide avec une crise diplomatique entre l’Algérie et la France.
Sansal est accusé d’atteinte à l’unité nationale pour des déclarations faites à un journal français proche de l’extrême droite, dans lesquelles il stipulait qu’une partie du territoire du Royaume du Maroc avait été détachée sous la colonisation française et annexée à l’Algérie.
Avant son incarcération, Sansal – qui a occupé par le passé des postes élevés au sein du gouvernement algérien – était une voix critique du pouvoir, mais il se rendait régulièrement en Algérie et ses livres y étaient vendus sans restriction.
Lors de son procès, il a nié toute intention de nuire à son pays, affirmant n’avoir fait que « s’exprimer comme tout citoyen algérien ».
… ou à la mort
Jamal Khashoggi, un journaliste et intellectuel saoudien, est connu pour ses prises de position critiques envers le régime saoudien, en particulier le prince héritier Mohammed ben Salmane. Longtemps proche du pouvoir, il s’en est progressivement éloigné en dénonçant la répression politique, l’absence de liberté de presse et l’autoritarisme croissant en Arabie saoudite.
Le 2 octobre 2018, il est assassiné puis démembré à l’intérieur du consulat d’Arabie saoudite, à Istanbul. Les enquêtes de l’ONU, de la Turquie et des services de renseignement américains ont révélé que cette opération avait été menée par des agents saoudiens.
Khashoggi est devenu un symbole international de la lutte pour la liberté d’expression et de la vulnérabilité des journalistes face aux régimes autoritaires.
Décret 54 : contrôle de l’information ou répression des voix critiques ?
Adopté en septembre 2022 par le président Kaïs Saïed, le décret-loi 54 criminalise la diffusion de « fausses informations » en ligne avec des peines allant jusqu’à cinq ans de prison. Bien que présenté comme un outil de lutte contre la désinformation, ce texte, aux formulations volontairement floues, est systématiquement instrumentalisé pour réprimer la dissidence et réduire au silence toute voix critique envers le pouvoir.
Journalistes, avocats et intellectuels en sont les premières cibles : plus de soixante ayant déjà fait l’objet de poursuites judiciaires. Loin de protéger les Tunisiens contre les fake news, ce décret incarne plutôt la dérive autoritaire du régime et son retour à une logique de censure, trahissant ainsi l’un des héritages les plus précieux de la révolution de 2011 : la liberté d’expression.
Entre dogme et raison : punir ceux qui pensent, étouffer la liberté d’expression
L’histoire intellectuelle du monde arabe a vu de grands penseurs affronter des accusations de blasphème en raison de leurs idées novatrices et critiques.
Le philosophe et médecin persan Avicenne (Ibn Sina) a notamment subi des accusations d’hérésie pour ses conceptions de l’âme et de la création, et certaines de ses œuvres ont donc été brûlées. De même, Abu Bakr al-Razi a contesté plusieurs doctrines religieuses, entraînant la censure de ses écrits. Al-Farabi, qui défendait la philosophie grecque et la primauté de la raison, a également encouru des accusations d’hérésie ; ses travaux ont parfois été interdits ou détruits, et Averroès (Ibn Rushd) a même connu l’exil sous le règne almohade.
Ces exemples illustrent les limites imposées à la liberté d’expression et de pensée dans le monde arabe médiéval : quiconque dépassait le cadre des normes religieuses ou sociales risquait la marginalisation, la censure ou même l’exécution.
Vocabulaire à retenir
- Cri révolutionnaire – صرخة ثورية
- Répression du pouvoir – قمع السلطة
- Poursuites judiciaires abusives – ملاحقات قضائية تعسفية
- Censure – رقابة
- Lois restrictives – قوانين مقيدة
- Diffamation – تشويه السمعة
- Voix dissidente – صوت معارض
- Criminalisation de l’expression – تجريم التعبير
- Exil – نفي
- Liberté de presse – حرية الصحافة



