Cartographié à partir du XVIIIe siècle par un certain V. Béring, le détroit de Béring se distingue comme unique interface entre les océans Arctique et Pacifique. Il s’agit d’une frontière naturelle entre l’Asie et l’Amérique, dont les eaux sont gelées pendant six mois de l’année. Toutefois, au gré du changement climatique, les perspectives géopolitiques, économiques et militaires autour de la zone changent et laissent présager un investissement croissant de la région.
Le détroit de Béring : un espace de coopération russo-américaine
Béring pendant la guerre froide
Le détroit fut historiquement au cœur des revendications territoriales des États-Unis et de la Russie. Ce sont plus spécifiquement les deux îles qui le composent, la grande et la petite Diomède, qui suscitent l’intérêt des deux puissances. En 1867, un traité entérine la vente de l’Alaska aux États-Unis par la Russie. La ligne de séparation est établie entre les deux îles, la petite Diomède revenant aux États-Unis et la grande à la Russie.
Le détroit de Béring devient ainsi l’unique frontière directe entre les États-Unis et la Russie. Il s’agit automatiquement du point géographique le plus rapproché entre les deux blocs rivaux pendant la guerre froide. Cela lui vaudra le surnom de « rideau de glace ». Néanmoins, le détroit est aussi une zone de réchauffement des relations climatiques entre les deux Grands. En 1987, les deux dirigeants, Reagan et Gorbatchev, saluent conjointement la prouesse sportive de Lynne Cox, première femme à traverser le détroit à la nage.

Après la guerre froide
Depuis la fin de la guerre froide, le détroit de Béring est devenu l’illustration même de l’exceptionnalisme arctique. En effet, les deux États riverains s’efforcent de traiter des questions régionales sur Béring indépendamment de tout facteur irritant extérieur.
Aussi, de nombreux traités relient désormais les deux puissances autour du détroit. En 1990, elles signent le traité Maritime Boundary Agreement. Ce dernier réaffirme la légitimité de la ligne de frontière définie en 1867. La coopération se poursuit en 1996, avec la signature d’un accord de coopération. Celui-ci a pour objectif d’organiser la coopération des patrouilles russes et américaines. La sécurité maritime, la protection de l’environnement et la lutte contre la piraterie et la pêche INN en sont les priorités. À nouveau, en 2019, des patrouilles conjointes sont organisées.
Une militarisation croissante de la mer de Béring
Si la grande Diomède est déjà investie de longue date par les Russes d’un point de vue militaire, force est de constater que les moyens militaires déployés dans la zone ont tendance à se démultiplier ces dernières années. Le détroit de Béring semble, à cet égard, devenir un nouveau point d’étranglement stratégique.
Les États-Unis
Les États-Unis semblent avoir pris la mesure de l’enjeu stratégique que représente Béring. Ils ont ainsi mis en œuvre un politique de renforcement de leur présence régionale. En effet, en 2023, le Pentagone définit le programme Polar Strategy 2023 et édicte le National Security Memorandum on the Arctic Region. Ces deux programmes établissent que la région est devenue une « zone de compétition stratégique ».
Dans ce contexte, la Maison-Blanche promulgue le programme Polar Security Cutter. Celui-ci a pour ambition de renforcer les capacités de la flotte américaine de brise-glaces. Deux zones sont ciblées, l’Arctique et l’Antarctique.
Trois objectifs ont été définis par le Pentagone :
- assurer la souveraineté américaine dans les régions polaires ;
- garantir la liberté de navigation et la présence américaine dans la région ;
- soutenir la recherche scientifique et la protection environnementale.
À l’heure actuelle, les États-Unis ne disposent que de deux brise-glaces opérationnels, le USCGC Polar Star et le USCGC Healy, quand la Russie peut compter sur une flotte de près de 40 brise-glaces ! Le Pentagone a même envisagé de développer un programme propre à la région arctique, qui s’intitulerait Arctic Security Cutter, et d’ouvrir une nouvelle base navale en Alaska.
Pour plus d’informations sur le sujet, lis cet article du Pentagone.

La Russie
La Russie a progressivement renforcé sa présence régionale. Le Kremlin a ainsi adopté une politique de remilitarisation du littoral arctique russe. Cette stratégie se traduit principalement par un phénomène de sanctuarisation des investissements logistiques et énergétiques russes.
Plus concrètement, la Russie a organisé différents exercices militaires dans la région. Ainsi, en 2018, l’Armée rouge s’entraîne dans les eaux arctiques au cours de l’exercice Vostok 2018. L’année suivante, le ministère de la Défense russe décide du déploiement de missiles de défense côtière Bastion, alors que des exercices de tir sont organisés en parallèle.
Il est cependant important de noter que la Russie n’a déployé, pour l’instant du moins, que des patrouilles et n’a, à ce jour, pas mis en œuvre d’action militaire de grande ampleur dans la région. Néanmoins, ses coopérations régionales répétées avec la Chine inquiètent les États-Unis.

La Chine
La Chine est en effet un acteur régional montant. L’ambition ultime de Pékin serait de faire du passage Nord-Est du détroit le volet arctique des BRI. Ainsi, la Chine y déploie des moyens militaires, avec cinq bâtiments opérationnels en mer de Béring depuis 2015. Ce déploiement n’a pas eu lieu par hasard, puisqu’il s’est tenu en même temps qu’une visite officielle de Barack Obama en Alaska.
Enfin, comme évoqué précédemment, la Chine multiplie les coopérations avec la Russie dans la région, notamment pour assurer la sécurisation de ses approvisionnements énergétiques. Très récemment, du 20 septembre au 10 octobre 2025, une patrouille conjointe russo-chinoise a été aperçue en mer de Béring. Elle se composait de navires chinois et russes.
Néanmoins, il faut noter que ces actions conjointes, pouvant être perçues comme des provocations, se cantonnent à la ZEE russe. Il s’agit cependant pour les Occidentaux d’une politique qualifiée de « compétition stratégique », et non de simples exercices routiniers. La tension est bel et bien en train de monter dans la zone.
De nouveaux enjeux associés au changement climatique
Si le détroit est encore impraticable six mois de l’année aujourd’hui, la tendance est à l’augmentation du trafic. En cause ? Le réchauffement climatique qui réchauffe les eaux de Béring et permet d’accroître la période de navigation. Ainsi, entre 2008 et 2018, le trafic maritime régional a augmenté de 150 %.
Si, en 2015, la période de navigation s’étendait à sept jours, elle est aujourd’hui de 10 jours et pourrait même atteindre plus de deux mois en 2050. La zone est particulièrement sensible aux variations du changement climatique. De fait, l’Arctique se réchauffe près de quatre fois plus vite que le reste de la surface terrestre.
L’augmentation des flux
L’un des enjeux majeurs est donc l’intensification des flux maritimes. La région n’est pas encore suffisamment équipée pour faire face à un tel trafic et les infrastructures sont insuffisantes. Cependant, à terme, des ports comme Anchorage ou Provideniya pourraient devenir des hubs stratégiques, au même titre qu’Adak, au cœur d’un projet de construction d’un hub de transbordement.
La route du détroit de Béring est d’autant plus stratégique qu’il s’agira désormais d’un corridor énergétique. En effet, le détroit relie les gisements de GNL arctique russe (notamment celui de Yamal) aux marchés asiatiques. La Russie a ainsi investi dans une flotte de méthaniers brise-glaces. Elle a ainsi inauguré le Vladimir Rosanov en 2018.
Toutefois, les pratiques russes questionnent sur le respect de la biodiversité locale, en témoigne l’autorisation de passage de pétroliers sans coque « casse-glace ».

Les écosystèmes de Béring menacés
En découle un deuxième enjeu, qui est celui de la protection environnementale. L’écosystème arctique figure parmi les plus riches du monde. Or, un accroissement démesuré du trafic maritime aura des conséquences néfastes évidentes sur une biodiversité déjà mise en péril par les effets démultipliés du changement climatique.
Le changement climatique favorise également l’exploitation des nombreuses ressources de la région, rendues accessibles par le réchauffement. Ainsi, les sous-sols de la mer de Béring regorgeraient de ressources, notamment en gaz, pétrole et terres rares. La gouvernance à cet égard divise. Si les États-Unis adoptent plutôt une politique visant à éviter une surexploitation, la Russie entend, quant à elle, maximiser l’exploitation de ce sol riche. La Chine s’y intéresse de plus en plus également, dans un objectif de diversification de ses sources d’approvisionnement. Elle entend désormais se positionner comme « puissance quasi-arctique ».
Conclusion
Si Béring agit comme une interface de coopération, force est de constater que les tensions régionales se cristallisent. De nouveaux enjeux émergent, notamment soulevés par le changement climatique. Les États-Unis craignent d’y voir émerger une vraie coopération rivale sino-russe. La théorie de Marco Rubio, selon laquelle la Chine a pour politique de bloquer les détroits stratégiques pour mettre en difficulté le commerce international et mettre en lumière la dépendance à ses exportations, pourrait bel et bien s’appliquer au détroit de Béring.
Néanmoins, le changement climatique, touchant de plein fouet la région, pourrait agir aussi comme un nouveau vecteur de coopération. Ainsi, en mai 2018, les États-Unis et la Russie ont à nouveau su mettre leurs différends de côté. Les deux puissances ont effectué conjointement une proposition visant à réguler le trafic dans la région.
La question est désormais de savoir si cette coopération peut perdurer à long terme ou si la Russie choisira « l’amitié sans limites » chinoise ?



