Café et mondialisation sont étroitement liés depuis plusieurs siècles. Symbole d’échanges économiques, culturels et sociaux, le café raconte à lui seul la construction d’un monde interconnecté. De l’Éthiopie au Brésil, des routes maritimes aux grandes marques, comme Nestlé ou Starbucks, son histoire illustre la circulation des hommes, des produits et des idées. Explore comment cette boisson universelle est devenue un reflet de la mondialisation au cours des siècles.
Les origines du café : la plante au temps des économies-monde
Le temps des économies-monde, les premiers pas vers la mondialisation
Jusqu’au XVIe siècle, le monde fonctionne en ce que Fernand Braudel appelle des « économies-monde ». Ce sont des espaces économiquement autonomes, capables de se suffire à eux-mêmes et qui ont une certaine unité organique du fait de leurs échanges intérieurs.
À l’époque, il existe trois principales économies-monde polarisées par des grandes villes portuaires. Elles se situent en Méditerranée, au nord de l’océan Indien et en mer de Chine. Malgré leur autonomie, ces économies-monde sont tout de même connectées par des routes et des passages, rendant une première forme de mondialisation possible.
Entendons ici la mondialisation dans le sens défini par Olivier Dollfus : « L’échange généralisé entre les différentes parties de la planète, l’espace mondial étant alors l’espace de transaction de l’humanité. » Un produit aussi simple que le café s’apprête à être au cœur de cet espace de transaction de l’humanité.
Les racines du café
Des origines disputées
Les origines de la plante de café suscitent bien des spéculations. L’un des premiers ouvrages européens sur le café date de 1671. Faustus Nairon y raconte une légende sur les premiers intérêts humains pour le café. Un jeune berger aurait découvert que ses chèvres étaient excitées après avoir consommé la plante, ce qui aurait poussé à sa cueillette. Pour d’autres, c’est le fondateur de l’ordre soufi de la Chadhiliyya, originaire du Maroc, qui aurait popularisé la graine auprès de ses disciples après l’avoir découverte lors d’un voyage en Arabie.
En réalité, le scénario le plus probable est que la graine ait été d’abord cueillie sur les plateaux de Kaffa en Éthiopie. Le café se serait ensuite diffusé vers le XIIe siècle. Ensuite, les agriculteurs du Yémen auraient été les premiers à véritablement la cultiver au XVe siècle, notamment dans la région du port de Mokka.
Une première diffusion du café au Moyen-Orient
Le café rencontre rapidement un vif succès au Moyen-Orient. Consommé en décoction, sa popularité s’explique notamment par l’interdiction de boire de l’alcool pour les musulmans. Ce sont d’ailleurs les pèlerins de retour de la Mecque qui diffusent sa consommation dès la fin du XVe siècle. Le Caire, Istanbul et d’autres villes des Empires perse et ottoman adoptent le café.
Plus qu’une boisson, le café est un moment de sociabilité. Déjà à l’époque, sa dégustation s’accompagne de discussions ou de récitations de poèmes. Le café commence déjà à mettre en relation les différentes zones internes des économies-monde. Bientôt, il s’inscrit aussi dans les liens tissés entre les économies-monde, puisque les marchands vénitiens ramènent la fameuse plante en Europe. Le café est donc très tôt associé à la mise en relation des différentes parties du monde.
Le café au temps de la protomondialisation
Arrivée en Europe
Aux alentours de 1600, le café continue sa mise en relation des zones du globe, puisque son commerce commence en Europe. Les marchands vénitiens en ramènent effectivement d’Égypte. C’est d’ailleurs à Venise qu’ouvre, en 1720, le célèbre café Florian sur la place Saint-Marc.
Il faut attendre la seconde moitié du XVIIe siècle pour que le café se répande au-delà de l’Italie en Europe. En 1644, l’écrivain voyageur vénitien Pietro Della Valle introduit le café à Marseille. L’importance du commerce maritime rend cependant le breuvage davantage populaire à Amsterdam et à Londres. Le café arrive plus tard à Paris, vers 1669. À la capitale, les premiers cafés ouvrent, comme le café Procope, où les philosophes des Lumières aiment se retrouver pour débattre.
Une popularité qui explose et rend urgente la production de la plante
D’une boisson d’élite au breuvage populaire
La mondialisation n’est pas qu’affaire de transactions commerciales et de géographie. Elle touche aussi au cœur de la vie des sociétés. Cynthia Ghorra-Gobin définit la mondialisation comme « un processus multidimensionnel concernant les différents aspects de la vie des sociétés et des individus, qui se traduit par l’intensification des flux d’échanges matériels et immatériels ». Le café répond aussi à cette définition de la mondialisation, en ce qu’il modifie, déjà à l’époque, la vie des sociétés européennes.
Le café fait ses premiers pas en Europe dans les tasses des élites. En France, Louis XV en est un grand buveur, tandis qu’en Allemagne, Bach en fait le sujet d’une de ses compositions. En effet, la Cantate du café relate de façon ironique l’obsession des habitants de Leipzig pour le breuvage. Les cafés sont des lieux de socialisation pour la bourgeoisie, les écrivains et les philosophes. Si les élites sont les premières consommatrices de café, la boisson s’immisce aussi dans les milieux plus populaires à la fin du XVIIIe siècle.
Café et mondialisation de la production : routes maritimes, grandes entreprises et savoir-faire
Il devient urgent pour les Européens de s’approprier la culture de la plante dont ils raffolent. Le café s’inscrit dès lors comme véritable « faiseur de mondialisation ».
Le climat européen ne permet pas de cultiver du café sur le continent. Les Hollandais sont donc les premiers à trouver la solution au problème. Lors d’un voyage vers l’Inde, la célèbre VOC fait un crochet par Mokka et y récupère quelques plans de café. Début XVIIIe siècle, les Hollandais implantent sa culture au Suriname. Très vite, les plants de café s’installent aussi aux Antilles françaises, en Guyane, au Brésil, puis dans bon nombre d’autres États d’Amérique centrale et du Sud.
Dans Le Monde dans nos Tasses, Christian Grataloup écrit : « Pour que le café arrive dans les tasses des Européens […] il a fallu construire le Monde. » En effet, l’internationalisation de la culture de café va de pair avec les routes et les acteurs de la mondialisation. Tout d’abord, le commerce transatlantique nécessite l’emprunt de routes maritimes par les navires. Ici, le besoin d’ajouter du sucre dans le café joue un rôle majeur. Cette pratique, déjà exercée par les Arabes et les Turcs, est conservée des Européens et participe à l’importance du commerce triangulaire, symbole de mondialisation.
La traversée de l’Atlantique, bien que complexe, est moins périlleuse que celle de la route pour aller vers les Indes. Ainsi, la maîtrise de cette route maritime est partagée par davantage d’acteurs de la mondialisation : entreprises, armateurs, pirates… On peut, par exemple, citer la Compagnie française des Indes occidentales créée en 1664.
Café et mondialisation des pratiques : le cas de la mondialisation de la tasse
Le café n’est pas seulement un produit de consommation. Il s’accompagne aussi d’une culture et d’habitudes de consommation. Ces dernières font tout autant la mondialisation que le café. Prenons le cas de l’indispensable objet pour boire son café : la tasse. Le mot tasse à lui seul est le fruit de la mondialisation.
Grataloup souligne son origine arabe tâsa, elle-même empruntée du persan tâs. Ce sont les marchands italiens qui ramènent la tasse en même temps que le café de l’Empire ottoman. En réalité, l’objet a été depuis longtemps emprunté à la Chine par le monde arabe pour boire le chaï. À l’origine, les tasses n’étaient pas pourvues d’une anse.
Ainsi, les Arabes, pour boire leur café bouillant sans se brûler les mains, mettent en place le zarf. Ce dernier est une sorte de coquetier pour tasse. Outre son aspect pratique, il est un moyen de s’approprier davantage les porcelaines venues de Chine. En effet, les zarfs sont décorés conformément aux coutumes locales. Lorsque la tasse arrive en Europe, les populations réadaptent les coutumes à leur manière, utilisant des sous-tasses ou des anses superposées. Chacun y va de son innovation sur un objet largement devenu international.
Café et mondialisation contemporaine
De la denrée rare à la deuxième boisson la plus consommée au monde : le business du café
Baisse des prix du café : la voie à la consommation populaire
Au début du XVIIIe siècle, le café est encore un bien de consommation rare et donc très cher. Cependant, les prix chutent à partir de la fin du XVIIIe siècle. En effet, les Européens augmentent les capacités de production en étendant les cultures tropicales. Cela suppose aussi d’élargir les capacités de transport.
L’évolution technique navale permet de répondre à cet impératif. Les avancées technologiques navales permettent en effet d’assurer des traversées plus sûres et plus rapides, tout en augmentant les capacités de transport. La rationalisation industrielle propre au XIXe siècle renforce ces avancées. Ainsi, les prix du café chutent et l’offre est suffisante pour répondre à une demande croissante.
Aujourd’hui, la deuxième boisson la plus consommée au monde
Ainsi, le café devient, dès la fin du XVIIIe siècle, une boisson des milieux populaires. Aujourd’hui, le café est la boisson la plus consommée du monde après l’eau. Les hommes boivent plus de 2,25 milliards de tasses de café chaque jour. Par conséquent, le café a une valeur commerciale énorme et une place particulière dans les échanges internationaux.
Selon un rapport de Grand View Research, le marché global du café est de 269 milliards de dollars en 2024. Il faut aussi noter que pendant des siècles, les pays du Sud produisaient le café à destination des pays du Nord. Aujourd’hui, la consommation est mondialisée en ce qu’elle s’enracine de plus en plus dans les pays du Sud.
L’affaire de quelques grandes entreprises
La prise en main du café par les grandes multinationales commence au XXe siècle. Prenons le cas de Nestlé. En 1938, Nestlé diffuse le café soluble à la suite de son usage par l’armée américaine. Ce processus nécessite des opérations plus complexes que celles pouvant être réalisées par de petits commerçants se contentant de torréfier le café. En 1970, Nestlé lance la capsule Nespresso, pensée pour s’adapter aux machines à café de la marque. Si l’innovation ne porte d’abord pas ses fruits, le lancement d’une stratégie « premium » dans les années 1990-2000 permet à Nestlé de s’imposer comme leader sur le marché du café.
Aujourd’hui, les leaders du marché sont toujours Nestlé, mais aussi la chaîne américaine Starbucks, le groupe italien Luigi Lavazza, la chaîne britannique Costa Coffee ou la JAB Holding Company. Toutes ces firmes ont une portée mondiale, proposent des produits diversifiés et ont une capacité à influencer les tendances, notamment au travers de leur image de marque. Ces cinq firmes contrôlent plus de la moitié du marché mondial du café transformé. La production de café brut est, elle, moins oligopolistique.
Les principaux pays producteurs
Selon la FAO, les principaux producteurs de café sont, en 2024 : le Brésil (23 %), le Vietnam (15 %), la Colombie (8 %), l’Indonésie (6 %), l’Éthiopie (4 %), le Honduras, l’Inde, l’Ouganda et le Mexique.
Certains pays cultivent avant tout de l’arabica en altitude et dans un climat tempéré pour lui donner son goût plus doux. C’est notamment le cas du Brésil, de la Colombie, de l’Éthiopie ou du Honduras. D’autres pays produisent davantage de robusta, au goût plus corsé et caféiné. On peut, par exemple, citer le Vietnam, l’Indonésie ou l’Inde.
Une dimension sociale surpuissante : café et mondialisation culturelle
Une boisson fédératrice au quotidien
Si l’on s’en tient à la définition que donne Cynthia Ghorra-Gobin de la mondialisation, ce processus est aussi ce qui change la vie des sociétés. Plus qu’une boisson qui relie les différentes parties du monde et génère des recettes colossales, le café a un grand pouvoir social. Déjà, à ses débuts, le café est la boisson autour de laquelle les philosophes aiment se retrouver pour échanger.
Aujourd’hui, le café est toujours une boisson fédératrice, et ce, dans les sphères personnelles comme professionnelles. Si on le consomme entre amis, le café joue aussi un rôle essentiel en entreprise. Il est le moment de pause des travailleurs, l’occasion de se détendre et de tisser des liens, l’occasion de parler d’autre chose que du travail ou alors de parler business de manière beaucoup plus informelle.
La recherche de l’éthique
Si le café fait la mondialisation, il en reflète aussi les travers. Dans de nombreux pays producteurs, les agriculteurs ne reçoivent pas une rémunération à la hauteur de leur travail. Par ailleurs, les pratiques de production non durables peuvent entraîner une dégradation des sols et de la biodiversité. C’est pourquoi de plus en plus de consommateurs se tournent davantage vers le café éthique, dont la production est équitable et durable.
L’Europe reconnaît cinq labels, permettant de tracer la production du café. On peut notamment citer le label Fairtrade, qui assure aux producteurs un prix minimum et un supplément pour la réalisation de projets communautaires. Des marques comme Cafédirect ou Ethical Bean affichent un engagement clair dans cette direction. De leur côté, les géants du café annoncent des efforts pour améliorer la durabilité de leur café, bien que la chaîne de production de ce dernier soit en réalité très difficile à tracer.
Conclusion
De ses origines éthiopiennes à sa consommation mondiale actuelle, le café a accompagné et stimulé chaque étape de la mondialisation. D’abord vecteur d’échanges entre économies-monde, il devient au XVIIIᵉ siècle un produit moteur des réseaux commerciaux et culturels reliant les continents.
Aujourd’hui encore, cette boisson universelle illustre les paradoxes de la mondialisation : concentration économique, inégalités de production, mais aussi diffusion d’une culture commune et quête d’un commerce plus équitable. Le café, simple graine devenue symbole planétaire, raconte à lui seul l’histoire d’un monde interconnecté.



