Le conflit du Haut-Karabakh oppose, depuis la proclamation de son indépendance en 1988, l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour le contrôle de ce territoire. Marqué par deux guerres majeures et des centaines de milliers de déplacés, ce conflit reflète aussi bien la complexité du monde postsoviétique que la persistance des rivalités identitaires et géopolitiques dans une région aussi stratégique entre l’Europe et l’Asie.
Introduction
Le Haut-Karabakh, nommé Artsakh par les Arméniens, est une région montagneuse enclavée du Caucase du Sud. Elle est géographiquement située dans le territoire azerbaïdjanais et officiellement reconnue comme telle par la communauté internationale, mais historiquement peuplée par une majorité arménienne chrétienne.
En 1988, la déclaration d’indépendance par la population arménienne et sa demande de rattachement à l’Arménie ont déclenché la première guerre.
Ainsi, nous verrons dans cet article que, derrière le conflit du Haut-Karabakh, il n’y a pas qu’une question territoriale. Des enjeux identitaire et juridique sont aussi présents. De plus, le Haut-Karabakh est un espace stratégique. Il est aussi bien un carrefour énergétique entre la mer Caspienne et la mer Noire qu’une zone disputée entre la Russie, la Turquie et l’Iran. Les ressources présentes, les routes commerciales et la stabilité régionale font l’objet de rivalités d’influence permanentes.
Dès lors, il est nécessaire de replonger dans l’histoire du conflit pour comprendre l’origine de ces rivalités.
Racines historiques et premiers jalons du conflit du Haut-Karabakh
Contexte impérial et soviétique
Le Haut-Karabakh s’inscrit avant tout dans l’histoire de l’expansion tsariste. En effet, au XIXe siècle, après une série de guerres contre la Perse et l’Empire ottoman, la Russie impériale annexe le Caucase du Sud. Elle intègre donc, dans un ensemble administratif stable, les territoires arméniens et azerbaïdjanais. Le Haut-Karabakh, déjà peuplé d’Arméniens, passe sous administration russe, mais les frontières restent difficiles à stabiliser.
En 1923, alors que l’URSS vient de voir le jour, le pouvoir soviétique crée l’oblast autonome du Haut-Karabakh (NKAO) au sein même de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan. Moscou reconnaît la spécificité ethnique arménienne de la région. Toutefois cette autonomie reste très limitée : Bakou prend toutes les décisions économiques et politiques. Les autorités soviétiques font tout pour éviter tout rattachement à l’Arménie et maintenir un équilibre dans cette région.
Montée des tensions avant l’effondrement soviétique (1988-1991)
Dans le contexte des réformes de Gorbatchev, notamment la perestroïka et la glasnost, les dirigeants du Soviet régional du Haut-Karabakh votent leur rattachement à l’Arménie en février 1988. Gorbatchev refuse, ne voulant établir un précédent pour les autres territoires soviétiques voulant retracer leur frontière. L’Azerbaïdjan s’aligne sur la décision de Moscou, craignant la perte d’une partie de son territoire. Ainsi, février 1988 marque le début de la guerre.
Pour en savoir plus sur la Russie de cette période, je te laisse consulter cet article.
Les tensions entre les deux pays s’accroissent et se traduisent par des violences. On retient notamment les pogroms de Soumgaït en 1988 et de Bakou en 1990. Ils ont causé la mort d’une trentaine de civils arméniens et le déplacement d’une grande partie de la population. Des répressions et des exodes ont lieu dans les deux pays, installant une hostilité forte entre les deux communautés. Ils marquent le début des violences ethniques de la première guerre du Haut-Karabakh.
Les grandes phases du conflit du Haut-Karabakh
La première guerre du Haut-Karabakh (1988-1994)
Le début de la guerre armée du Haut-Karabakh est déclenché à la suite de l’implosion de l’URSS. En effet, le Haut-Karabakh proclame son indépendance en 1991. Elle oppose les forces arméniennes soutenues par Erevan aux troupes azerbaïdjanaises. Les combats s’intensifient à partir de février 1992 à la suite du retrait des troupes russes. Les forces arméniennes prennent le dessus et s’emparent de la ville stratégique de Chouchi et du corridor Latchine, reliant le Karabakh à l’Arménie.
Dans cette guerre, les jeux d’alliances sont bien évidemment présents. D’une part, il y a la Russie jouant un rôle ambigu. Elle vend des armes aux deux camps, mais soutient tacitement l’Arménie, son alliée traditionnelle. D’autre part, la Turquie qui soutient indirectement Bakou en fermant ses frontières.
Grâce à une médiation russe, un cessez-le-feu est signé à Bichkek le 17 mai 1994 et officialise la victoire arménienne. L’Arménie prend le contrôle du Haut-Karabakh et de sept districts environnants. Le conflit aura donc fait 800 000 réfugiés azéris d’Arménie, 400 000 réfugiés arméniens d’Azerbaïdjan et près de 30 000 morts.

La période d’accalmie relative (1994-2020)
Le cessez-le-feu a donc pour effet de figer la ligne de front. Le groupe de Minsk de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) tente de trouver une solution diplomatique, sans succès. Des plans de paix successifs ont été proposés, tels que des échanges territoriaux, une autonomie élargie ou encore les Principes de Madrid. Tous ont échoué face à l’intransigeance des deux parties.
Principes de Madrid (2009)
Présentés en juillet 2009 par le groupe Minsk de l’OSCE, les principes de Madrid établissent six principes fondamentaux pour aboutir à une résolution pacifique et durable du conflit du Haut-Karabakh. En s’appuyant sur le droit international et en se fondant sur l’Acte final d’Helsinki (1975), leur objectif est de respecter le principe d’intégrité territoriale et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes :
- Le retour des territoires occupés autour du Haut-Karabakh à l’Azerbaïdjan.
- Un statut provisoire pour le Haut-Karabakh, visant à garantir sa sécurité et son autonomie.
- La création d’un corridor reliant le Haut-Karabakh à l’Arménie.
- La détermination du statut final du Haut-Karabakh via un processus juridique contraignant (référendum ou accord).
- Le droit au retour de tous les réfugiés et déplacés.
- Des garanties internationales de sécurité incluant une opération de maintien de la paix (OMP).
Malgré l’absence de guerre totale, les incidents frontaliers sont fréquents. En avril 2016, la « guerre des quatre jours » fait plusieurs centaines de morts. Cette escalade montre la montée en puissance militaire de l’Azerbaïdjan, désormais riche en hydrocarbures et soutenu par la Turquie et l’Israël.
Quant aux équilibres régionaux, la Russie demeure la puissance garante du statu quo. Elle continue tout de même à vendre des armes aux deux pays. L’Arménie, isolée diplomatiquement, dépend de Moscou pour sa sécurité. L’Azerbaïdjan, lui, s’intègre dans les alliances turco-azéries et renforce son armée.
La deuxième guerre du Haut-Karabakh (2020)
Après plusieurs décennies de tensions, le conflit du Haut-Karabakh reprend en septembre 2020. L’Azerbaïdjan, qui a considérablement modernisé son armée depuis les années 2000, lance une offensive éclair pour « libérer » les territoires perdus en 1994. Fort du soutien militaire de la Turquie, Bakou utilise des drones fournis par Ankara et des systèmes israéliens, qui modifient radicalement le rapport de force. Les troupes arméniennes, figées sur leurs positions depuis près de trente ans, sont rapidement submergées. Les bombardements intensifs touchent aussi bien les positions militaires que les zones civiles, entraînant de lourdes pertes humaines.
Les alliances régionales jouent un rôle déterminant dans cette guerre. La Turquie fournit des conseillers militaires, du matériel et, selon plusieurs sources, des mercenaires syriens déployés sur le terrain. La Russie, pourtant alliée de l’Arménie via l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), choisit de rester prudente. Occupée par d’autres priorités géopolitiques, notamment en Syrie et en Ukraine, Moscou n’intervient qu’à la fin du conflit pour imposer un cessez-le-feu.
Le 9 novembre 2020, un accord trilatéral est signé entre Erevan, Bakou et Moscou. Il met fin aux hostilités après six semaines de combats. L’Arménie doit rendre plusieurs territoires situés autour du Haut-Karabakh et accepter le déploiement de 2 000 soldats russes dans le corridor de Latchine, afin d’assurer la liaison entre l’Arménie et les zones arméniennes restantes du Karabakh.

Cette victoire militaire de l’Azerbaïdjan redéfinit les équilibres régionaux. Bakou retrouve la majorité des territoires perdus en 1994, tandis que l’Arménie, humiliée, traverse une grave crise politique. En effet, des manifestations éclatent à Erevan, réclamant la démission du Premier ministre Nikol Pachinian, accusé d’avoir capitulé.
Les développements récents (2021-2023)
Depuis 2021, la situation autour du Haut-Karabakh demeure hautement instable. Le principal axe humanitaire, le corridor de Latchine reliant l’Arménie au Haut-Karabakh, est bloqué. Ceci provoque une crise humanitaire majeure. En effet, la population arménienne locale, isolée, souffre de pénuries alimentaires, médicales et d’un manque d’accès aux infrastructures essentielles.
En septembre 2023, la région connaît un tournant décisif lorsque les autorités locales annoncent leur dissolution à la suite d’une nouvelle offensive éclair de l’Azerbaïdjan. Le Haut-Karabakh est alors réintégré de facto au territoire azerbaïdjanais, mettant fin à trente-cinq ans d’existence autonome.
Sur le plan diplomatique, un progrès notable est enregistré en mars 2025 : l’Arménie et l’Azerbaïdjan conviennent des termes d’un accord de paix visant à mettre fin définitivement au conflit. Ce processus aboutit à la signature, le 8 août 2025 à Washington, d’un protocole tripartite incluant également les États-Unis.
Cet accord repose sur plusieurs principes : la reconnaissance mutuelle de la souveraineté, le respect de l’intégrité territoriale des États et la normalisation des relations diplomatiques. Néanmoins, la mise en œuvre de ces engagements reste fragile. La question du retour des déplacés, la sécurisation des minorités et la délimitation définitive des frontières demeurent en suspens.
Enjeux actuels, défis et perspectives
Statut politique et droits des populations
Depuis 2023, le Haut-Karabakh n’existe plus juridiquement. Son intégration complète dans l’Azerbaïdjan met fin à toute forme d’autonomie politique. Plus de 100 000 Arméniens ont fui vers l’Arménie, craignant des représailles et la perte de leur identité culturelle.
De nombreuses ONG internationales dénoncent des violations des droits humains. On dénote des arrestations arbitraires, des disparitions forcées, des destructions de monuments religieux et culturels, et une politique d’« effacement » de la présence arménienne dans la région.
Le gouvernement azerbaïdjanais promet une réintégration pacifique des habitants restants, mais la méfiance et les blessures du conflit rendent ce processus extrêmement fragile.
Dimension géopolitique et stratégique
Sur le plan régional, la Turquie sort considérablement renforcée. En soutenant militairement Bakou, elle s’impose comme une puissance incontournable du Caucase. De plus, elle renforce son influence dans le domaine énergétique, notamment sur les corridors reliant la mer Caspienne à l’Europe.
La Russie, longtemps arbitre de la région, voit au contraire son influence s’affaiblir, particulièrement depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine. Son contingent de maintien de la paix n’a pas réussi à empêcher la reconquête azérie.
De son côté, l’Iran s’inquiète du renforcement de l’axe turco-azéri, qu’il perçoit comme une menace pour ses frontières et son équilibre interne. Il tente d’imposer une présence diplomatique plus visible, cherchant à préserver ses voies commerciales vers le Caucase.
Ainsi, le Caucase du Sud redevient un espace de rivalités énergétiques et stratégiques, notamment autour du corridor transcaspien, essentiel pour l’acheminement du gaz et du pétrole vers l’Europe.

Scénarios pour l’avenir
L’avenir du Haut-Karabakh demeure incertain. Une paix durable suppose la mise en place de garanties internationales permettant le retour des réfugiés et la protection des droits des minorités, deux conditions encore loin d’être réunies.
Cependant, les nationalismes persistants, la méfiance mutuelle et la militarisation des frontières entravent tout espoir de normalisation. Malgré des tentatives de médiation européennes, notamment par la France et l’Union européenne, le dialogue entre Erevan et Bakou reste fragile.
L’avenir du Caucase dépendra de la capacité des deux États à transformer cette rivalité historique en coexistence. Sans compromis réel, la région risque de rester marquée par une instabilité chronique, symbole des fractures du monde postsoviétique.
Conclusion
Le conflit du Haut-Karabakh illustre la complexité des héritages historiques et identitaires dans le Caucase. Né d’enjeux territoriaux, culturels et géopolitiques, il témoigne de la fragilité des équilibres dans cette région stratégique entre Europe et Asie. Plus de trente ans après les premiers affrontements, la paix reste fragile.
Ce conflit met en lumière les limites du droit international, partagé entre le respect de l’intégrité territoriale et la reconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le Haut-Karabakh reste ainsi le reflet d’un Caucase en tension. Les logiques de puissance continuent trop souvent de l’emporter sur la réconciliation et la stabilité durable.
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