Cet article s’intéresse à la géopolitique de la mer Noire. Beaucoup d’acteurs jouent leur partition au sein de cet endroit stratégique. Par exemple, en novembre dernier, une attaque de drones ukrainienne a visé les infrastructures russes en mer Noire. Cette attaque s’inscrit dans une conclictualité permanente dans la zone, imposée par le conflut russo-ukrainien. Focus sur la géopolitique d’un espace maritime, la mer Noire, aussi stratégique que conflictuel !
Mer Noire – Définition, contexte historique et géographie
La mer Noire, anciennement appelée Pont-Euxin, ou « mer amicale », est une mer d’une superficie de 417 000 kilomètres carrés (auxquels il faut ajouter 37 600 km2 pour la mer d’Azov). Onze millions d’habitants répartis dans six pays (Turquie, Géorgie, Russie, Ukraine, Roumanie, Bulgarie) vivent à moins d’un kilomètre de ses rives.
Trois fleuves principaux alimentent cet espace maritime : le Danube, le Don et le Dniepr. Bordée par la péninsule anatolienne au sud, le Caucase et la Russie à l’est, l’Ukraine au nord et des pays européens à l’ouest, la mer Noire, longtemps sous influence ottomane, est un carrefour stratégique, à mi-chemin entre l’Europe, le Moyen-Orient et l’Asie, qui a âprement été disputé au cours de l’histoire. Comme le dit Serge Sur dans la revue Questions internationales, la mer Noire est un « espace de confins sous domination grecque, romaine puis byzantine, lieu mythique de la Toison d’or, le Pont-Euxin a été aussi bien cul-de-sac des empires que champ d’affrontement entre eux, et objet de vagues successives d’invasions ».
Une interface commerciale stratégique
À l’écart des grandes routes maritimes du commerce mondial, cul-de-sac entre l’Europe et l’Asie, la mer Noire demeure un espace important pour le commerce mondial. En effet, elle est l’exutoire des productions céréalières russes et ukrainiennes. La sécurité alimentaire d’une grande partie du monde en dépend.
Les navires marchands acheminent par la mer Noire près de 40 % de la production mondiale de céréales. A cela s’ajoute une large proportion d’engrais minéraux et de gaz naturel. Selon la FAO, « près de cinquante pays dépendent de la Russie et de l’Ukraine pour au moins 30 % de leurs besoins en blé d’importation. Ce pourcentage atteint même 50 % pour vingt-six de ces pays ».
De plus, les détroits des mers Noire et d’Azov constituent un accès aux eaux fluviales de la Russie et à la mer Caspienne. Prenons l’exemple du canal Don-Volga. Ce dernier relie ces deux fleuves et joue un rôle primordial dans le transit fluvial russe. Il fait partie du corridor de transport international Nord-Sud, qui relie Saint-Pétersbourg à Bombay.
L’enjeu des détroits du Bosphore et des Dardanelles
Au XIXe siècle, le tsar Nicolas I souhaite profiter des tensions religieuses entre catholiques et orthodoxes sur la protection des lieux saints pour s’emparer des détroits des Dardanelles et du Bosphore. Ceux-ci sont alors des possessions ottomanes. Ce faisant, il s’assurerait un accès aux « mers chaudes ».
Ainsi, la France, l’Angleterre et l’Empire ottoman s’allient en 1853 contre cette poussée expansionniste russe lors de la guerre de Crimée. Le traité de Paris, signé en 1856 et qui met fin à ce conflit, entérine entre autres la défaite russe ainsi que la neutralisation et la démilitarisation de la mer Noire. En 1918, à la suite de la défaite de l’Empire ottoman, les détroits du Bosphore et des Dardanelles sont placés sous contrôle international. Le traité de Lausanne de 1923 instaure la démilitarisation et la liberté de circulation au sein du détroit.
La convention de Montreux de 1936 régit dès lors les bases du fonctionnement de ces détroits. En temps de guerre, les navires des belligérants n’ont pas le droit de circuler dans le détroit sauf pour regagner leurs ports d’attache. C’est à la Turquie que revient le contrôle de ces voies stratégiques. La libre circulation des navires de guerre peut dès lors être suspendue si la Turquie s’estime menacée ou si les détroits deviennent des interfaces stratégiques dans le cadre d’un conflit. Ce fut le cas le 28 février 2022, soit quatre jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, empêchant ainsi la flotte russe d’être renforcée dans le bassin de la mer d’Azov, mais également les navires occidentaux de passer.
Croquis de la mer Noire et de la mer d’Azov
L’activisme russe en mer Noire
Ce n’est que sous Pierre le Grand que l’Empire russe a accédé à la mer Noire et a ensuite progressé dans le Caucase, où il a affronté pour la première fois la Perse puis la Turquie. Après une série de guerres avec l’Empire ottoman, la Russie a réussi à prendre pied dans la région de la mer Noire, en s’emparant notamment de la péninsule de Crimée, mais aussi des côtes est et ouest. Ces conquêtes lui ont permis de créer pour la première fois une puissante flotte navale.
Après 1991, Moscou n’a conservé qu’une petite partie de la côte de la mer Noire avec le port de Novorossiysk. Au milieu des années 2000, trois des six États riverains de la mer Noire, à savoir la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie, étaient membres de l’OTAN. Tandis que l’Ukraine et la Géorgie commençaient à se rapprocher de l’organisation en vue d’une éventuelle adhésion. La Russie a perçu le sommet de l’OTAN à Bucarest en 2008 comme la provocation de trop. Si la promesse d’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’Alliance faite lors de ce sommet est tenue, le Kremlin verrait la mer Noire se transformer en un « lac otanien ».
Aujourd’hui, la Russie reste, outre en Crimée, tout de même très présente autour du bassin de la mer Noire

Une présence qui est d’abord et avant tout militaire. C’est le cas en Transnistrie, dans le port de Sébastopol, et en Abkhazie. Puis il y a Sébastopol, au sud de la Crimée. C’est le port le plus important et le mieux placé stratégiquement de la mer Noire. Il se trouve en Ukraine. Mais il est resté une base de la marine russe après la chute du communisme. À la suite de la division de l’URSS, l’Ukraine, au terme d’un long conflit territorial l’opposant à la Russie, qui concernait d’ailleurs toute la Crimée, a accepté que cette dernière forme une « république autonome » de langue russe et a laissé à la Russie l’accès au port militaire.
La Russie considérait que le port de Sébastopol, base militaire créée par la Russie, n’avait jamais vraiment appartenu à l’Ukraine. Les deux nations signent un contrat en 1997. Celui-ci avait prévu un bail de vingt ans, pour un montant de 100 millions de dollars par an. En 2010, l’Ukraine a accepté de prolonger le bail de la Russie sur une partie du port de Sébastopol jusqu’en 2042. En s’emparant de la péninsule, Moscou s’assure le contrôle de ses meilleurs ports ainsi qu’une présence militaire massive dans la base de Sébastopol.
Le rôle de l’Union européenne en mer Noire
L’Union européenne soutient en 1992 la création de l’Organisation de coopération économique de la mer Noire. C’est une organisation internationale régionale qui se donne pour principales missions la coopération multilatérale entre les 13 États membres (Albanie, Arménie, Azerbaïdjan, Bulgarie, Géorgie, République de Macédoine du Nord, Grèce, Moldavie, Roumanie, Russie, Serbie, Turquie et Ukraine), dans les domaines politique et économique.
L’organisation a notamment mis en place la banque de commerce de la mer Noire. Celle-ci a pour but de soutenir les projets d’investissements d’infrastructures, de transports et de télécommunications. À plus large échelle, la stratégie européenne pour la mer Noire repose sur le projet « synergie de la mer Noire – Une nouvelle initiative de coopération régionale ». Ce projet, lancé en 2008, s’inscrit dans la politique européenne de voisinage.
Les mers, espaces de plus en plus territorialisés ?
L’intérêt européen pour la mer Noire date des années 1990 avec de multiples enjeux. Il s’agissait alors de préparer l’élargissement de l’Union européenne, de promouvoir la démocratie libérale dans l’environnement européen et de diversifier les approvisionnements énergétiques. C’est que, pour Bruxelles, la région de la mer Noire a besoin de politiques actives et de solutions durables. Les défis transnationaux à relever sont en effet de taille. En effet, de noùbreux conflits actifs, enlisés ou gelés fragilisent la région. La plupart proviennent de la dislocation de l’URSS en 1991. La question de la Transnistrie, en suspens depuis la guerre du Dniestr en 1992, territoire russophone de l’est de la Moldavie sécessionniste et désireux de se rattacher à la Russie, n’est pour le moment pas réglée.
Étude de cas : les litiges territoriaux roumano-ukrainiens
La conférence de paix de Paris a défini les frontières fixes de la région en 1947. Cependant, l’URSS profite de la vassalisation de la Roumanie dans le contexte bipolaire de guerre froide. Elle annexe quelques territoires roumains. Parmi eux, cinq îlots sur le Danube, ainsi que l’île des Serpents au large de la mer Noire.
1991 signe la fin du communisme et l’indépendance de l’Ukraine. C’est désormais auprès de cette dernière que la Roumanie fait pression pour récupérer ces six îles. L’Ukraine ayant hérité de ces territoires. En 1997, la Roumanie devient intéressée à l’idée de rejoindre l’OTAN. Mais elle se voit contrainte par l’organisation de régler son différend frontalier avec l’Ukraine. Elle doit renoncer notamment à sa souveraineté sur les cinq îles. De plus, elle doit en partager les eaux territoriales de l’île des Serpents. Les deux pays courtisent ces îles pour leur richesse en gaz et en pétrole. La Cour internationale de justice de La Haye intervient alors et attribue les îles à l’Ukraine. Tandis que les eaux autour de l’île des Serpents furent partagées.
Enjeux géopolitiques de la mer Noire aujourd’hui
| Enjeu | Acteurs clés | Impact stratégique | État actuel |
|---|---|---|---|
| Contrôle des détroits (Bosphore, Dardanelles) | Turquie, Russie, OTAN | Accès maritime stratégique entre Méditerranée et mer Noire | Turquie applique la Convention de Montreux, limitant l’accès aux navires de guerre étrangers en temps de guerre |
| Blocage des ports ukrainiens (Odessa, Mer d’Azov) | Ukraine, Russie | Impact sur les exportations de céréales et la sécurité économique de l’Ukraine | La Russie tente de contrôler ces zones, mais l’Ukraine résiste activement |
| Présence militaire russe en mer Noire | Russie, Ukraine, OTAN | Capacité de projection de puissance et de contrôle naval | La flotte russe subit des pertes significatives, mais reste une menace potentielle |
| Ressources énergétiques sous-marines | Russie, Ukraine, Union européenne | Accès aux gisements de pétrole et de gaz naturel | Les tensions persistent autour de l’exploitation de ces ressources |
| Routes commerciales céréalières | Ukraine, Russie, pays importateurs | Sécurité alimentaire mondiale, notamment pour les pays dépendants des exportations ukrainiennes | Les corridors maritimes sont menacés par les conflits en cours |
L’enjeu environnemental en mer Noire
La mer Noire présente à la fois une grande richesse biologique et une importante fragilité. Elle est très fréquentée et bordée par de nombreuses installations industrielles. Mais elle fait face à diverses sources de pollution. C’est le cas des rejets fluviaux des principaux fleuves qui se jettent dans la mer (Danube, Dniepr et Don), des marées noires, de l’accumulation de plastiques ou de mercure, affectant des écosystèmes particulièrement remarquables (à l’instar du delta du Danube) qui se retrouvent dès lors piégés dans cette mer quasi fermée.
Le développement rapide de la « morve de mer » depuis la mer de Marmara inquiète les autorités turques et menace gravement la biodiversité côtière en Turquie. En effet, cette mousse visqueuse est un danger pour les écosystèmes en tant qu’elle bloque la lumière du soleil et prive la faune et la flore sous-marine d’oxygène. Malgré la signature de la convention de Bucarest en 1992 pour protéger la mer Noire, les enjeux environnementaux restent pour le moment largement au second plan.
Te voilà maintenant au point sur la géopolitique de la mer Noire.



