Le peuple kurde est un peuple iranien sans État, présent entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie. Héritier d’une histoire millénaire, il incarne aujourd’hui la quête d’autodétermination la plus emblématique du Moyen-Orient. Explore son identité, ses luttes politiques et son rôle central dans les dynamiques géopolitiques régionales.
L’émergence de la question kurde
Qui sont les Kurdes ?
Les Kurdes sont un peuple iranien, majoritairement de confession musulmane sunnite. Ce peuple rassemblerait entre 42 et 48 millions de personnes. Depuis un siècle, certains Kurdes luttent pour leur autodétermination, qui se matérialiserait notamment en la création d’un État indépendant : le Kurdistan. Ce dernier s’étendrait sur des pans du territoire turc, irakien, iranien et syrien.
L’histoire du peuple kurde
Un peuple historiquement persécuté
Après avoir participé au génocide des Arméniens, les Kurdes font eux-mêmes l’objet de persécutions au XXe siècle. Le découpage de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale provoque la fragmentation du Kurdistan ottoman entre l’Irak, la Syrie et la Turquie. Le peuplement kurde est transfrontalier : Sud-Est de la Turquie, Nord de l’Irak, Ouest de l’Iran, Nord de la Syrie.
Le peuple kurde fait donc l’objet d’une assimilation forcée dans de nouveaux États-nations voulant affirmer leur unité. L’assimilation est aussi bien culturelle que linguistique. Dans certains pays, les Kurdes sont aussi déportés. Par exemple, l’Union des républiques socialistes soviétiques déporte de nombreux Kurdes vers l’Asie centrale.
Des reconnaissances internationales brèves
Tout d’abord, le projet d’un Kurdistan indépendant n’est pas nouveau. Dès le milieu du XIXe siècle, l’émir kurde Bedir Khan établit une principauté s’affranchissant de la Turquie ottomane. Cette dernière s’étend de la Perse au Tigre et aspire à devenir un Kurdistan indépendant. Cependant, elle ne dure que deux années, entre 1844 et 1846.
La question d’un État kurde indépendant se repose au début du XXe siècle. En effet, les traités de paix de la Première Guerre mondiale sont l’occasion de rebattre les cartes du jeu régional oriental. En 1920, le traité de Sèvres, tout en prévoyant la division de l’Empire ottoman, garde envisageable la création d’un État kurde indépendant.
Cependant, la révision du traité de Sèvres en traité de Lausanne en 1923, à la demande de Mustafa Kemal, revient sur cette possible autonomie. Le traité de Sèvres reste malgré tout une référence de l’indépendantisme kurde.
La forte identité du peuple kurde
La place de la religion
Bien qu’il soit majoritairement musulman sunnite, le peuple kurde abrite aussi des minorités juives et chrétiennes et des courants, tels que le yârsânisme (pratiqué exclusivement par les Kurdes) ou encore l’alévisme. Les Kurdes sont en effet plutôt tolérants vis-à-vis de la diversité religieuse.
Une identité culturelle forte : le cas de la place des femmes
La question de la place des femmes est un bon exemple pour appréhender la forte identité culturelle des peuples kurdes. Traditionnellement, les femmes sont au même rang que les hommes chez les Kurdes.
La rudesse du climat dans les montagnes du Kurdistan et la difficulté du travail à accomplir (culture des champs, garde du bétail…) rendait impossible le seul travail de l’homme au sein du foyer. Les femmes participaient donc tout autant que les hommes aux tâches permettant de subvenir aux besoins du foyer. La contribution de tous au travail a ainsi permis d’ancrer la solidarité et des idées progressistes au sein des peuples kurdes.
L’organisation politique et militaire du peuple kurde
Si les Kurdes semblent partager le même but de créer un État indépendant, ils se divisent en réalité en une multitude de groupes armés et de partis politiques luttant dans les différentes zones de peuplement kurde.
En Irak
Les partis politiques kurdes présents en Irak sont le PDK et l’UPK. L’UPK défend une conception laïque et moderne de la société kurde. Le PDK est plus traditionnel et conservateur. Ces deux partis forment le GRK (Gouvernement régional du Kurdistan), région autonome dans le nord de l’Irak. Son président commande l’armée des combattants kurdes nommés peshmergas. Actuellement le PDK est le parti majoritaire au sein du GRK.
En Turquie
Le parti politique kurde de Turquie est le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Abdullah Öcalan le fonde à la fin des années 1970, dans un climat de répression turque. Le PKK se fonde sur une idéologie marxiste et un nationalisme kurde fort. Son but est d’obtenir l’indépendance des Kurdes de Turquie. En mai 2025, sa dissolution a été annoncée, sans pour autant confirmer sa réelle disparition.
En Syrie
Le PYD (Parti de l’Union démocratique) est considéré comme la branche syrienne du PKK, bien qu’il soit indépendant de ce dernier. En mars 2025, il contrôle le Kurdistan syrien, appelé Rojava. Le PYD dispose de branches militaires : le YPG et le YPJ, qui est la version féminine du YPG.
En Iran
L’union politique kurde en Iran se concentre au sein du PJAK. Ce dernier naît en 2004 et dispose d’une branche armée, sans pour autant privilégier l’option militaire.
Une émancipation contrariée par le jeu régional et la répression
L’expression du mouvement kurde a été dépendante des circonstances politiques en fonction des États disposant de minorités kurdes plus ou moins importantes. Au cœur des jeux géopolitiques régionaux, les minorités kurdes font l’objet d’une instrumentalisation par les régimes centraux, tout en parvenant parfois tout de même à tirer leur épingle du jeu.
Traitons des cas de la Turquie, de la Syrie et de l’Irak.
La Turquie et le rejet historique de la kurdicité
La répression turque à l’égard des Kurdes est ancienne. La discrimination dont le peuple fait l’objet pousse Öcalan à créer le PKK en 1978. La prise du pouvoir turc par les militaires en 1980 poursuit la persécution des Kurdes. Ces derniers sont maintenus dans une situation de sous-développement économique, tandis que certains enfants kurdes font l’objet d’une assimilation forcée dans des pensionnats.
La dépendance de la situation kurde aux manœuvres géopolitiques turques s’illustre de différentes manières. Par exemple, durant les années 2000, la Turquie envisage de rentrer dans l’UE. Elle doit donc se montrer plus tolérante vis-à-vis de la minorité kurde. À l’inverse, Erdogan se sert souvent des Kurdes comme carte à jouer pour obtenir des gains géopolitiques. Il accuse notamment le PKK d’être à l’origine des attentats du 13 novembre 2022, une accusation que le PKK réfute, mais qu’Erdogan utilise dans un contexte d’approche des élections.
Dernièrement, la relation entre la Turquie et le PKK a évolué. Quelques mois après avoir annoncé un cessez-le-feu, le PKK annonce sa dissolution en mai 2025. Dès octobre, le PKK communique sur le retrait de ses unités en Turquie et le déplacement de ces dernières en Irak. Le geste est très symbolique, mais appelle aussi Ankara à prendre sans délai les mesures juridiques nécessaires pour avancer dans le processus de paix entamé.
La place du peuple kurde en Irak
Les années 1980 constituent des années noires pour les Kurdes d’Irak. Le gouvernement de Saddam Hussein commandite en effet en 1988 des crimes contre les Kurdes, faisant usage de l’arme chimique. Plus de 200 000 soldats irakiens lancent des campagnes de nettoyage ethnique des Kurdes. La guerre entre l’Iran et l’Irak en 1988 est l’occasion d’une instrumentalisation des Kurdes à des fins de déstabilisation de l’ennemi. L’Irak soutient en effet la rébellion kurde en Iran, tandis que l’Iran fait de même en Irak.
Cependant, les Kurdes parviennent aussi à tirer parti de l’instabilité géopolitique que subit l’Irak pour tirer leur épingle du jeu. À la suite de la défaite de Sadam Hussein lors de la première guerre du Golfe, les Kurdes mettent en place une administration autonome de fait dans le nord du pays. Le pouvoir y est partagé entre le PDK et l’UPK et évoluera vers la création du GRK.
Cependant, le référendum que le GRK organise en 2017 pour décider de l’indépendance du Kurdistan irakien ne porte pas ses fruits. Bien que le « oui » l’emporte à 93 %, Bagdad rejette ce résultat, envoyant son armée pour reprendre des zones disputées.
La relation ambivalente à la Syrie
La création du PYD remonte à 2003. La révolte contre le régime syrien de Bachar al-Assad, dès 2011, constitue un bon exemple de l’instrumentalisation des Kurdes par le pouvoir central. En effet, l’opposition au régime syrien est proche du régime turc. Or, le régime turc combat le PKK, très proche du PYD. Ainsi, le PYD respecte une sorte de pacte tacite de non-agression vis-à-vis du régime de Bachar al-Assad. En retour, ce dernier redonne la nationalité syrienne à près de 300 000 Kurdes.
Dès 2012, les difficultés de la Syrie à contrôler son territoire permettent aux Kurdes de prendre le contrôle du Rojava, dans le Nord de la Syrie. Cette manœuvre alimente les tensions avec la Turquie, le Rojava partageant une frontière avec cette dernière.
La chute du régime de Bachar al-Assad à la fin d’année 2024 est l’occasion pour les Kurdes de chercher à garantir leurs droits. Ils revendiquent une reconnaissance linguistique et une autonomie. L’accord du 10 mars 2025 entre le gouvernement intérimaire syrien et les Forces démocratiques syriennes marque une reconnaissance inédite de l’identité kurde.
Pour autant, la situation demeure très tendue. En effet, dans la nuit du 6 au 7 octobre 2025, les troupes de la nouvelle armée syrienne ont affronté les Kurdes. Les forces gouvernementales accusent en effet les membres kurdes d’une coalition militaire syrienne d’introduire illégalement des armes dans le pays.
L’émancipation du peuple kurde contrariée par des rivalités internes
Les difficultés du peuple kurde à obtenir des gains géopolitiques ne sont pas seulement dues à la répression ou à leur instrumentalisation par les gouvernements régionaux. En effet, force est de constater que l’organisation politique et militaire kurde est extrêmement divisée. Les partis kurdes sont multiples, tout comme leurs idéologies et intérêts.
Des divergences idéologiques entre partis kurdes
Premièrement, les partis politiques kurdes ne partagent pas toujours les mêmes idéologies. Reprenons le cas de la prise de contrôle du Rojava par le PYD en 2012. Le GRK irakien ne voit pas cette dernière d’un bon œil. En effet, le Kurdistan irakien est plutôt prospère grâce à ses bonnes relations avec la Turquie depuis la fin des années 2000. Plus encore, le GRK ne partage pas la même idéologie que le PYD.
D’un point de vue idéologique, le PDK et l’UPK sont des partis kurdes nationalistes. Par ailleurs, la population d’Irak les perçoit, à cette époque, de moins en moins comme des partis libérateurs. Ils apparaissent davantage comme des partis corrompus et autoritaires.
D’autre part, le PYD syrien, comme le PKK, abandonne petit à petit le marxisme au profit d’un communalisme libertaire et écologiste. La dimension nationaliste s’y estompe. Cette idéologie prône une société égalitaire et respectueuse des minorités. Les idéologies et les intérêts diffèrent, de quoi susciter des tensions.
Des rivalités entre factions kurdes
Ensuite, au sein d’un même pays, des rivalités entre partis kurdes existent. Reprenons l’exemple du GRK. Si le PDK et l’UPK le constituent, l’entente entre ces deux partis n’est historiquement pas toujours allée de soi. Comme mentionné précédemment, la défaite de Sadam Hussein dans la première guerre du Golfe est l’occasion pour le PDK et l’UPK de s’installer dans le nord du pays.
Dès 1994 pourtant, les milices de chacun des deux partis s’affrontent. Ces combats durent jusqu’en 1998, date à laquelle la zone fait clairement l’objet d’une séparation entre un espace sous autorité de l’UPK et un autre sous celle du PDK.
Conclusion
Le peuple kurde incarne depuis un siècle la quête inachevée d’un État et d’une reconnaissance politique durable. Dispersés entre plusieurs pays, les Kurdes ont su préserver une identité forte, marquée à la fois par la résistance, la diversité et la solidarité. Pourtant, leurs aspirations à l’autodétermination restent freinées par les rivalités régionales, la répression des régimes centraux et leurs propres divisions internes.



