Draghi

Le 9 septembre 2024, la rend public le rapport Draghi. Fruit d’un an de travail mené par l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, ce document de 400 pages dresse un bilan morose de la compétitivité européenne. L’écart avec les autres grandes puissances se creuse. Cet article propose de rappeler quelques points cruciaux du rapport et de faire son bilan plus d’un an après sa publication.

Il faut rattraper l’écart de productivité

Le rapport rappelle que l’Europe dispose des bases nécessaires pour être une économie hautement compétitive. Avec 17 % du PIB mondial, l’Union est une économie ouverte de 440 millions de consommateurs et de 23 millions d’entreprises. Par conséquent, sa force provient notamment du haut niveau d’éducation de ses habitants relativement aux États-Unis et à la Chine. Les systèmes d’éducation et de formation en Europe permettent d’atteindre un niveau d’éducation élevé, puisqu’un tiers des adultes européens ont achevé des études supérieures.

Toutefois, la croissance dans l’UE a ralenti, sous l’effet d’un affaiblissement de la croissance de la productivité, ce qui compromet la capacité de l’Europe à réaliser ses ambitions. L’écart de produit intérieur brut (PIB) entre les États-Unis et l’UE, aux prix de 2015, s’est progressivement creusé. Il est passé d’un peu plus de 15 % en 2002 à 30 % en 2023. Sur la base de la parité de pouvoir d’achat (PPA), l’écart atteint 12 %.

Enfin, environ 70 % de l’écart de PIB par habitant avec les États-Unis est expliqué par une productivité plus faible en Europe. On observe donc un ralentissement actuel de la croissance. Autre fait l’illustrant : la productivité du travail de l’UE a convergé de 22 % du niveau des États-Unis en 1945 à 95 % en 1995, mais a depuis ralenti et est retombée en dessous de 80 % du niveau des États-Unis.

À cela s’ajoute la difficulté du déclin démographique. La croissance du produit intérieur brut (PIB) ne sera plus soutenue par une croissance nette de la population active. En effet, d’ici 2040, la population active de l’UE devrait diminuer d’environ deux millions de travailleurs par an, tandis que le ratio de travailleurs-retraités devrait passer de 3:1 à 2:1.

Par conséquent, si l’UE maintient son taux de croissance de la productivité du travail actuel de 0,7 % depuis 2015, cela ne sera suffisant que pour maintenir le PIB constant jusqu’en 2050. Cela pourrait rendre les niveaux de dette publique insoutenables et forcer l’Europe à abandonner certains objectifs.

L’écart technologique

De nombreux chiffres illustrent le retard concernant le développement de l’intelligence artificielle. Par exemple, environ 70 % des modèles fondamentaux d’IA ont été développés aux États-Unis depuis 2017. Trois fournisseurs de cloud américains représentent plus de 65 % du marché mondial et européen du cloud.

Cinq des dix principales entreprises technologiques mondiales en matière d’investissement quantique sont basées aux États-Unis et quatre en Chine. Aucune n’est basée dans l’UE. Il n’y a pas d’entreprise européenne avec une capitalisation boursière supérieure à 100 milliards d’euros créée au cours des cinquante dernières années. En comparaison, aux États-Unis, les six entreprises valorisées à plus d’un trillion d’euros ont été créées au cours de cette période.

On assiste en outre à une augmentation de l’écart de productivité dans les technologies numériques. Parmi les 50 entreprises les plus performantes dans le domaine de la technologie, seules quatre sont européennes. Si, en matière de productivité technologique, l’UE a divergé par rapport aux États-Unis dans les années 1990 – l’Europe n’étant pas parvenue à capitaliser la première révolution numérique (Internet) –, la croissance de productivité de l’UE pendant ces 20 dernières années est équivalente à celle des États-Unis. Toutefois, dans les technologies numériques de rupture, l’Europe est à la traîne.

Le rapport Draghi exhorte à réduire les dépendances stratégiques

Les risques de fragmentation géopolitique et de rapport diplomatique asymétrique

L’UE serait au premier rang des victimes dans le cas d’une fragmentation géopolitique. En effet, environ 40 % des importations européennes proviennent d’un petit nombre de fournisseurs difficiles à remplacer, et 50 % de ces importations proviennent de pays non alignés stratégiquement.

Le rapport précise toutefois que le danger porte moins sur la fragmentation géopolitique, qui demeure improbable (la Chine dépendant de l’acheteur européen pour vendre ses capacités industrielles en technologies propres), que sur la coercition diplomatique. Bien qu’une relation de dépendance entre deux États soit réciproque, en ce qui concerne les superpuissances chinoises et étasuniennes, l’Union est la plus vulnérable. Ouvrant la possibilité à une position de soumission en cas de coercitions diplomatiques.

Élément à relever : le climat d’incertitude qui naîtrait de ces attaques diplomatiques pourrait en outre nuire aux investissements des entreprises.

Dépendance relative aux terres rares

Un exemple phare de la dépendance européenne est celui des terres rares. L’Europe dépend de fournisseurs externes pour des matières premières critiques (CRM) et des technologies avancées. En 2023, l’UE importait 98 % de ses terres rares de Chine, ainsi que 97 % de ses batteries lithium-ion et 93 % de son magnésium.

C’est pourquoi naît l’initiative du Critical Raw Materials Act (CRMA) pour renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement en matériaux critiques. Il s’agit concrètement d’atteindre au moins 10 % de la consommation annuelle de l’UE pour l’extraction. Au moins 40 % de la consommation annuelle de l’UE pour la transformation. Ainsi qu’au moins 15 % de la consommation annuelle de l’UE pour le recyclage et pas plus de 65 % de la consommation annuelle de chaque matière première stratégique à un stade de transformation donné en provenance d’un seul pays.

Le rapport appelle ainsi à un approfondissement et une rapide mise en œuvre du CRMA, couvrant toutes les étapes de la chaîne d’approvisionnement des CRM. Créer une plateforme pour agréger la demande et coordonner les achats conjoints de matières premières critiques est aussi une possibilité.

Dépendance relative aux technologies numériques

Les dépendances stratégiques s’étendent également aux technologies critiques pour la numérisation de l’économie européenne. L’UE dépend de pays étrangers pour plus de 80 % de ses produits, services, infrastructures et propriété intellectuelle numériques. Les dépendances sont toutefois particulièrement prononcées dans le domaine des semi-conducteurs, en raison de la structure de l’industrie, qui est dominée par un petit nombre de grands acteurs. Les États-Unis se sont spécialisés dans la conception de semi-conducteurs, la Corée du Sud, Taïwan et la Chine dans leur fabrication. L’Europe possède peu de capacités nationales dans de nombreuses parties de la chaîne d’approvisionnement.

Par exemple, l’UE ne dispose actuellement d’aucune fonderie produisant des nœuds de processus d’une taille inférieure à 22 nanomètres et dépend de l’Asie pour 75 à 90 % de sa capacité de fabrication de plaquettes (comme les États-Unis). L’Europe est également devenue dépendante de pays tiers pour la conception, l’emballage et l’assemblage des semi-conducteurs.

Cette dépendance se déploie en outre sur d’autres domaines, comme celui des processeurs les plus avancés. L’industrie européenne de l’IA dépend de matériel informatique produit essentiellement par une seule entreprise établie aux États-Unis. De manière analogue, la dépendance de l’Europe à l’égard des services en nuage développés et gérés par des entreprises américaines est considérable.

Pour les plateformes d’informatique quantique, l’UE présente six dépendances critiques dans 17 technologies, composants et matériaux clés. La Chine et les États-Unis détiennent une avance technologique pour la plupart de ces éléments essentiels.

Dépendance militaire

Les dépenses de défense sont insuffisantes : la Commission estime qu’environ 500 milliards d’euros d’investissements supplémentaires sont nécessaires pour la défense au cours de la prochaine décennie. Subsistent deux problèmes majeurs : une faible demande globale et un retard sur l’innovation.

Premièrement, la demande globale est plus faible : les dépenses totales consacrées à la défense dans l’UE représentent environ un tiers de celles des États-Unis. Deuxièmement, les dépenses de l’UE sont moins axées sur l’innovation. La défense est une industrie hautement technologique caractérisée par une innovation de rupture. Être à la pointe de la technologie signifie pouvoir rivaliser stratégiquement avec ses adversaires.

Or, depuis 2014, les États-Unis ont privilégié les dépenses dans l’innovation. En 2023, ils ont alloué 130 milliards d’euros (140 milliards de dollars) aux activités de recherche, de développement, d’essais et d’évaluation, ce qui représente environ 16 % des dépenses totales dans le domaine de la défense. Cette catégorie a également enregistré la plus forte augmentation relative en pourcentage dans le budget de la défense. En Europe, le financement total de la R&D dans le domaine de la défense s’est élevé à 10,7 milliards d’euros en 2022, soit à peine 4,5 % des dépenses totales.

Recommandations et pistes de solutions

Une nécessité de financements

L’UE a besoin de financements dans un contexte de faible investissement productif. Le budget de l’UE est très petit (1 % du PIB de l’UE, et pas alloué aux priorités stratégiques). Pour y remédier, la solution consiste à mobiliser les financements privés et publics à grande échelle. Par exemple, un investissement supplémentaire annuel de 750 à 800 milliards d’euros, soit 4,5 % du PIB de l’UE en 2023 est nécessaire pour atteindre les objectifs.

Le rapport appelle à ce que l’UE construise une véritable CMU (Capital Markets Union) soutenue par un régulateur unique. Cela en raison des fragmentations des marchés de capitaux et une absence de régulateur unique. L’Union doit également s’inspirer du NextGenerationEU pour financer des projets d’investissement conjoints militaires ou autres entre les États membres.

Un plan conjoint de décarbonation et de compétitivité est nécessaire

En ce qui concerne les énergies traditionnelles, les prix élevés de l’énergie (manque de ressources naturelles, capacité de négociation collective insuffisante) ont des conséquences sur les entreprises européennes : 50 % des entreprises européennes voient les coûts énergétiques comme un obstacle majeur, contre 20 % pour les entreprises américaines. Les principales industries énergivores ont subi une baisse de production de 10-15 % depuis 2021 dans l’UE.

En ce qui concerne le secteur des technologies propres : l’Europe peine à traduire son avantage dans les technologies propres en supériorité manufacturière. Cela en partie du fait de la domination chinoise. La Chine domine les exportations de technologies propres grâce à des subventions quatre fois plus élevées. Mais aussi en raison d’une capacité de production qui devrait doubler la demande mondiale d’ici 2030 pour les panneaux solaires et les batteries.

Les technologies de pointe pourraient contribuer à décarboner l’Europe. Les entreprises européennes font face à des prix de l’électricité deux à trois fois plus élevés et des prix du gaz naturel quatre à cinq fois plus élevés que ceux des États-Unis. La décarbonation pourrait être une opportunité pour l’Europe, mais nécessite une stratégie cohérente pour tous les aspects de la décarbonation.

Une partie des solutions réside dans l’intégration de l’IA dans l’industrie européenne

C’est ce qu’illustre le secteur pharmaceutique. L’IA pourrait transformer le secteur pharmaceutique via des « produits combinés » – produits thérapeutiques et diagnostiques combinant médicaments, dispositifs et composants biologiques – qui intégreraient des systèmes de livraison de médicaments avec des algorithmes d’IA et traiteraient les données de retour en temps réel.

Des gains de 60 à 110 milliards de dollars par an sont estimés à partir des cas d’utilisation de l’IA dans la santé et l’énergie.

Le secteur de l’énergie déploie déjà massivement l’IA, avec plus de 50 cas d’utilisation aujourd’hui allant de la maintenance du réseau à la prévision de la charge. Les estimations de la valeur marchande pour les futures applications de l’IA dans le secteur atteignent 13 milliards de dollars.

Cette solution pose néanmoins d’autres questions d’ordre environnemental (coût en eau) et stratégique (il importe de construire les data centers associés sur le sol européen…).

Bilan : un an plus tard, comment l’UE avance-t-elle ?

Progrès déclarés par la Commission européenne

Première mesure : la boussole pour la compétitivité, véritable traduction des recommandations du rapport en politiques concrètes. En ce qui concerne l’IA et l’innovation : 220 milliards d’euros mobilisés pour investir dans l’IA. Cela comprend les gigafabriques d’IA. On peut citer le programme TechEU levant 70 milliards d’euros pour soutenir les entreprises innovantes.

Dans le domaine de la défense et la sécurité, le programme SAFE (Security Action for Europe) a récolté 150 milliards d’euros de financement. Concernant les industries propres, le Pacte pour une industrie propre (Clean Industrial Deal) est parvenu à lever plus de 100 milliards d’euros.

En réaction à la répression contre la science aux États-Unis, Ursula von der Leyen lance le programme « Choisir l’Europe » (Choose Europe). À la clé : 500 millions d’euros pour attirer les meilleurs chercheurs, les start-up et les scale-up. Pour l’amélioration de l’efficacité, six trains de mesures de simplification permettent déjà aux entreprises de réaliser 8,4 milliards d’euros d’économies.

Cette approche commence à porter ses fruits. Le PIB de l’UE devrait croître de 1,1 % en 2025 et de 1,5 % en 2026. Le taux de chômage devrait baisser à 6,2 %. L’Europe est en bonne voie pour réaliser 75 % des propositions de Draghi d’ici la fin 2025.

Rapport Draghi : la mise en œuvre réelle fait débat

À rebours du bilan chargé d’espérance visible sur le site Commission européenne se dessine un autre bilan.

Selon le décompte effectué par le groupe de réflexion European Policy Innovation Council, le 4 septembre 2025, sur l’ensemble des recommandations ciblées, seulement un peu plus de 11 % d’entre elles ont commencé à être mises en œuvre.

De la même manière, la Joint European Disruptive Initiative (une agence visant à faire émerger en Europe les technologies de rupture et qui vient de lancer un Draghi Tracker) ne se montre guère plus optimiste. Elle estime que seulement 14 % des préconisations ont commencé à être appliquées.

Le 22 août dernier, Mario Draghi a prononcé un discours très critique sur ce bilan. Il y a dressé un constat amer : « L’Union a cru que sa dimension économique s’accompagnait d’un pouvoir géopolitique et d’une influence dans les relations commerciales internationales. Cette année restera dans les mémoires comme celle où cette illusion s’est dissipée. »

Conclusion

Les failles que désigne ce rapport ne sont pas nouvelles. Ce bilan n’est pas de parfait augure. Toutefois, l’ébauche démarrée atteste d’une volonté – aussi mince soit-elle – de changer un minimum le constat géopolitique de Draghi. Si, comme le disait le père fondateur Jean Monnet, « l’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises », il faut espérer que ce retard crisogène constitue un appel suffisant pour susciter un réveil européen de grande envergure.

Sources

Le rapport Draghi

Le bilan positif

Le bilan négatif rapporté par un article du site internet Toute l’Europe – Comprendre l’Europe

 

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