En 2023, dans le cadre de la réforme des retraites françaises, l’opposition française multiplie les accusations d’« illibéralisme » à l’encontre du gouvernement Macron. Yannick Jadot évoquait ainsi la « dérive illibérale » du président. Il dénonce le recours répété aux articles 49.3 et 47.1 de la Constitution française. Alors que les principales puissances semblent être touchées par les symptômes de l’illibéralisme, les démocraties européennes ne font pas figure d’exceptions et pourraient bel et bien être mises en déroute par cette épidémie.
Qu’est-ce que l’illibéralisme ?
Selon Marlène Laruelle, l’illibéralisme peut se définir comme un « univers idéologique de droite qui estime que le libéralisme, entendu comme un projet politique centré sur la liberté individuelle et les droits humains, est allé trop loin ».
Des figures européennes telles que V. Orban, G. Meloni ou M. Le Pen incarnent cette tendance. Elle se caractérise par la défense du souverainisme et s’appuie surtout sur le slogan de défense de la majorité silencieuse, oppressée par les minorités. L’illibéralisme se base sur une conception homogène de la nation.
Ce terme est d’abord utilisé par P. Rosanvallon. Il est ensuite théorisé par F. Zakaria, dans un article datant de 1997, publié dans Foreign Affairs. Il y met en garde contre « la montée des démocraties illibérales ». Sa mise en garde s’inscrit dans un contexte particulier : la dérive autoritaire des pays de l’ancien bloc de l’Est, qui s’étaient pourtant libéralisés, et la campagne américaine des Mid-terms.
Cette notion interroge, puisqu’elle remettrait en cause le caractère fondamentalement libéral de la démocratie. Il s’agirait alors d’une vision occidentalo-centrée de la démocratie, pensée comme nécessairement libérale.
D’où vient l’illibéralisme ?
Généralement, ce sont des dirigeants fascinés par des figures telles que M. Thatcher, ainsi que les économistes de l’École de Chicago (M. Friedman, par exemple) qui dirigent les régimes concernés par les tendances illibérales.
Au sortir de la Guerre froide, les pays d’Europe de l’Est ont été contraints d’imposer des thérapies de choc à leurs économies. L’objectif était de se sortir de l’économie dirigée, suivant le modèle polonais notamment. Ces stratégies se caractérisaient par la suppression des soutiens à la consommation, qui résultaient en l’explosion des prix, ainsi que par des vagues massives de privatisations.
Le cas de la Russie
La Russie, qui n’avait jamais connu de culture du marché libre, s’est différenciée par l’implantation d’un régime quasiment kleptocratique. De fait, les vagues de privatisation s’y sont transformées en pillage des anciennes propriétés de l’État par ceux que l’on appelle désormais oligarques russes et qui se trouvaient être des proches du parti au pouvoir.
La population russe a donc fait ses premiers pas dans le monde du post-autoritarisme dans ces conditions, qui lui étaient décrites comme celles de la démocratie libérale. Or, il y avait bien entendu de grosses différences entre les modèles occidentaux de démocratie libérale et le nouveau régime russe. Ces peuples ont donc immédiatement peu apprécié ce nouveau régime qu’on leur décrivait comme une démocratie libérale, et qui ne l’était pas, du moins au sens occidental. Ils ont ainsi développé un certain dégoût pour le libéralisme et l’économie de marché, qu’ils n’ont finalement jamais connus.
Ces populations ont donc progressivement rejeté le principe de libéralisme économique et politique. Cela a conduit à l’élection de figures profondément illibérales, sinon autoritaires, à l’instar de Poutine, Orban et Kaczynski. Ces nouveaux gouvernements des pays d’Europe de l’Est ont progressivement appliqué des politiques qui amenuisent les libertés fondamentales, à des échelles différentes cependant. Si la Russie connaît un basculement total vers l’autoritarisme depuis février 2022 et le début de la guerre d’Ukraine, la situation est plus nuancée en Pologne ou en Hongrie.
L’illibéralisme se limite-t-il à l’Europe de l’Est ?
Les États-Unis : technocratie ou tyrannie de la majorité ?
Alors que les États-Unis furent l’un des foyers du libéralisme, en raison d’un système de stricte hiérarchie sociale et raciale, le pays pourrait finalement être l’un des premiers exemples de bascule vers l’illibéralisme. Dans son ouvrage Le Peuple contre la Démocratie, Mounk explique comment les États-Unis auraient basculé vers la technocratie, autrement dit un libéralisme antidémocratique.
Revenons d’abord brièvement sur la thèse de son ouvrage. Mounk remet en cause le principe ancré dans l’imaginaire collectif que démocratie et libéralisme feraient inévitablement la paire. Or, selon le politologue, la démocratie et le libéralisme peuvent finir par s’affronter. En effet, il considère que le dysfonctionnement de l’un entraîne le dysfonctionnement de l’autre, et inversement. Ces dysfonctionnements en chaîne conduiraient ensuite la démocratie et le libéralisme à s’affronter.
Cela entraîne deux risques majeurs :
- L’établissement d’une technocratie, autrement dit un libéralisme antidémocratique : un régime dominé par des élites intellectuelles, dans lequel le pouvoir échappe aux élus et les pouvoirs publics sont marqués par une profonde déconnexion vis-à-vis de leurs citoyens.
- La tyrannie de la majorité, autrement dit une démocratie illibérale, dans laquelle la volonté exprimée par les urnes peut supplanter les règles démocratiques de limitation de l’exercice du pouvoir.
Les États-Unis se trouvent précisément dans la première situation, en raison du pouvoir de la Cour suprême qui étouffe complètement les élus. Toutefois, la récente élection de Trump et ses discours interrogent aussi sur une bascule américaine vers la tyrannie de la majorité. On retrouve en effet dans un certain nombre d’allocutions de campagne, ou désormais présidentielles, des propos qui rappellent la dialectique illibérale, de défense d’une majorité silencieuse, étouffée par les minorités.
La désillusion des populations d’Europe occidentale
Néanmoins, force est de constater que cette tendance n’épargne pas les pays d’Europe occidentale. Si le Royaume-Uni fut l’un des pionniers en matière de libéralisme, aux côtés des États-Unis, l’essor de certains partis laisse présager des dérives illibérales.
Dans le cas de l’Europe occidentale, Mounk étudie à partir de quel moment s’est produit le schisme entre aspirations populaires et ambitions politiques. Il l’établit au moment de la crise des dettes souveraines de 2010, et notamment à la signature de l’accord entre la Grèce et l’UE. Si les citoyens européens se lassaient auparavant d’une personnalité politique ou d’un parti, ils se laissent désormais gagner par la désillusion face aux insuffisances du système de démocratie libérale.
L’Europe occidentale est sujette, ces dernières années, à la montée en puissance de nombreux partis d’extrême droite, à échelles nationales. Leurs discours s’inscrivent souvent dans la dialectique illibérale, bien que cela reste souvent ambigu.
Quelques exemples
Voici quelques exemples :
- Le RN français, sous la figure de Marine Le Pen. Les discours des figures de l’extrême droite française sont souvent marqués par la défense de la primauté nationale (sur le droit européen notamment, mais également international) et une vision majoritaire de la démocratie. Leurs propos à l’égard des contre-pouvoirs sont souvent ambigus, avec plusieurs propositions de révisions constitutionnelles.
- L’AfD allemand, d’Alice Weidel. Les critiques contre les institutions européennes ponctuent ses discours. Aux caractéristiques partagées avec le RN français, citées ci-dessus, s’ajoute le positionnement identitaire renforcé.
- Reform UK, de Nigel Farage. Tout comme ses homologues européens, cités ci-dessus, ce parti ne fait pas exception : primauté majoritaire, souveraineté absolue, critique des contre-pouvoirs, politiques migratoires très restrictives.
- Fratelli d’Italia, au pouvoir en Italie sous la figure de Georgia Meloni. Concrètement, la Première ministre italienne a soutenu une réforme institutionnelle renforçant les prérogatives de son gouvernement. Elle a aussi durci ses positions vis-à-vis de l’UE et réduit les droits de certaines minorités, notamment dans leur accès à la citoyenneté.
La démocratie européenne en fin de course ?
Gare à ne pas noircir le tableau ! Les pays d’Europe demeurent parmi les plus démocratiques du monde. D’ailleurs, les populations restent l’un des principaux garde-fous d’une bascule vers l’autoritarisme, parfois pas très loin. C’est ce qu’ont montré les grandes mobilisations en Europe de l’Est, durant les périodes d’élections, en 2025, notamment en Pologne. Bien que certaines catégories de la population soutiennent ces régimes peu démocratiques, il ne s’agit pas de l’intégralité. Ces populations se polarisent, et c’est justement ce qui est recherché par les puissances illibérales, voire autoritaires, perturbatrices, à l’image de la Russie.
Ainsi, les populations se mobilisent et empêchent, ou du moins, limitent ces tendances à l’illibéralisme. Ce fut le cas en 2018, en Roumanie. Jusqu’alors, la Constitution roumaine évoquait le mariage sans spécifier de caractère mixte nécessaire. Le lobbying de l’Église orthodoxe a poussé pour une réforme constitutionnelle à ce sujet, dans un contexte global, et surtout européen, de reconnaissance croissante des droits LGBT. Le gouvernement roumain a sauté sur l’occasion, allant jusqu’à abaisser le seuil de validation d’un référendum de 50 % à 30 %. Cependant, la mobilisation active de la population roumaine a induit un phénomène massif d’abstention. Cela a conduit à une approbation citoyenne de seulement 20 %, ne permettant pas la validation de la réforme.
De plus, les systèmes européens sont de véritables échafaudages institutionnels, au sens notamment de l’économiste politique D. North, qui reposent sur la séparation stricte des pouvoirs. Cette architecture institutionnelle constitue un véritable pare-feu. En outre, les médias européens restent globalement libres, surtout en Europe occidentale, et l’alternance politique y est maintenue. Enfin, les partis aux tendances illibérales évoqués ci-dessus ne sont pas encore parvenus au pouvoir (à l’exception de Meloni), malgré des progrès majeurs.
Quand l’illibéralisme se mue en autoritarisme et déstabilise les démocraties
Un danger majeur réside dans l’influence exercée par les régimes illibéraux, voire autoritaires, nuisible aux démocraties. C’est évidemment l’objet de la politique menée par le Kremlin. La Russie était encore illibérale jusqu’à 2022. Elle s’inscrit désormais clairement sur la liste des régimes autoritaires. Cependant, cela ne s’arrête pas là, puisque Poutine déploie une politique de déstabilisation des démocraties libérales occidentales. La guerre en Ukraine constitue presque une guerre de civilisations, de modèles politiques, au cours de laquelle s’exerce la métapolitique.
C’est notamment ce qu’a étudié G. da Empoli. À travers la métaphore du fil de fer, il explique comment les régimes illibéraux font leur propagande dans les régimes démocratiques libéraux. Tout comme un fil de fer que l’on doit tordre dans tous les sens pour être rompu, ces régimes prêchent tout et son contraire dans leurs pays cibles. En effet, le Kremlin soutient des opinions certes proches des siennes, mais aussi des opinions contraires.
Par exemple, aux États-Unis, la Russie pousse les communautés pro-Trump les plus radicales. En parallèle elle soutient les communautés woke ou LGBT les plus extrémistes. Il s’agit, selon Da Empoli, de « mettre en avant les idées les plus radicales pour aboutir à une polarisation maximale et augmenter le niveau de polarisation interne ». L’objectif de ces puissances perturbatrices est d’instiller un doute permanent, qui conduit les populations à ne plus savoir que croire. Il ne s’agit plus seulement de convaincre, mais de créer un désenchantement.
D’ailleurs, ces stratégies passent généralement par des voies apolitiques. Par la création de pages web (type conseils de beauté, astrologie…) consultées par des publics peu intéressés par l’information traditionnelle, elles s’introduisent dans les opinions publiques et propagent des fake news.
Conclusion
Finalement, l’Europe semble en effet se fracturer, avec des États sur des pentes plus glissantes que d’autres. L’illibéralisme est bel et bien une tendance qui se propage en Europe, et pas seulement. Les États d’Europe de l’Est semblent être aujourd’hui les plus directement concernés, avec la figure bien connue d’Orban, qui a déclaré lui-même être à la tête d’une démocratie illibérale.
L’introduction de ce terme remet toutefois en cause un principe ancré dans les opinions publiques : la démocratie n’irait pas sans libéralisme, et inversement. L’illibéralisme met finalement en lumière le caractère très ethnocentré de notre conception de la démocratie. Elle pourrait finalement exister autrement, si l’on en croit les discours provenant de l’Est.
Cependant, n’est-ce pas précisément ce que ces pays recherchent ? Perturber les opinions d’Europe occidentale, les mettre sens dessus dessous pour favoriser le désordre, propice à la polarisation des sociétés et à la bascule autoritaire.



