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La désinformation climatique est devenue l’un des phénomènes politiques les plus structurants du monde anglo-saxon. Aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Australie, un réseau de médias conservateurs et de lobbies industriels a réussi, en quelques décennies, à instaurer un discours climatosceptique. Alors que le Forum économique mondial classe la désinformation parmi les risques mondiaux les plus graves pour la deuxième année consécutive, une question s’impose : comment le climatoscepticisme s’est-il institutionnalisé dans le monde anglophone, et quelles formes prend-il aujourd’hui ?

La fabrique du doute : une industrie née de l’industrie fossile

Du tabac au CO₂ : le même playbook

L’histoire du climatoscepticisme anglo-saxon commence avec le tabac. Dans les années 1960, après que le Surgeon General américain a établi le lien entre cigarette et cancer du poumon, l’industrie du tabac a financé une campagne massive pour semer le doute. Non pas en affirmant que le tabac était inoffensif, mais en répétant que « the science is not settled », et que le débat restait ouvert.

C’est exactement ce playbook qu’a repris l’industrie fossile à partir des années 1990.

Le réseau des think tanks : quand le doute se professionnalise

L’argent de l’industrie fossile finance en partie un réseau dense de think tanks conservateurs (Heartland Institute, Cato Institute) dont la fonction est de produire des publications pseudoscientifiques destinées à brouiller le consensus climatique. Selon le Climate Reality Project, environ 90 % des articles climatosceptiques publiés aux États-Unis proviennent de ces think tanks de droite.

Ce qu’il faut bien saisir, c’est que ces think tanks ne sont pas de simples groupes d’opinion. Ils cherchent à créer le doute. Par ailleurs, ils rédigent aussi des propositions de loi pour les élus. Le résultat est redoutable : en 2016, une enquête du Pew Research Center révélait que moins de 30 % des Américains savaient que la quasi-totalité des climatologues s’accorde sur l’origine humaine du réchauffement. Le doute a fait son travail sur l’opinion publique.

Les relais médiatiques : l’empire Murdoch et la chambre d’écho conservatrice

Fox News, Sky News, The Australian : un écosystème transnational

L’empire médiatique de Rupert Murdoch joue un rôle central dans la diffusion de ce discours climatosceptique. Fox News aux États-Unis, The Australian et Sky News en Australie permettent de diffuser ce discours.

Le cas australien est un très bon exemple à utiliser. Lors des Black Summer bushfires de 2019-2020, les incendies les plus dévastateurs de l’histoire du pays, les médias Murdoch ont systématiquement minimisé le lien avec le changement climatique. Ce n’était pas un accident éditorial. C’est une ligne rédactionnelle.

Un même narratif est partagé dans les différents pays. « The climate has always changed », « Scientists are alarmists » sont des phrases souvent entendues sur ces médias.

Don’t Look Up : quand Netflix met en scène la mécanique du déni

Cette mécanique de l’aveuglement volontaire a été décrite dans Don’t Look Up (Adam McKay, 2021). Le film, devenu l’un des plus regardés de l’histoire de Netflix avec plus de 152 millions d’heures de visionnage en une semaine, met en scène deux scientifiques (Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence) tentant d’alerter le monde qu’une comète fonce vers la Terre. Personne ne les écoute. La présidente des États-Unis lance un slogan de campagne glaçant : « Don’t Look Up. »

Lors d’interviews, Adam McKay a expliqué que ce film faisait écho au changement climatique. Ce film décrit parfaitement la réalité. On y retrouve des médias plus intéressés par le buzz que par les faits, un milliardaire tech (Mark Rylance, inspiré d’Elon Musk et Jeff Bezos) qui propose d’exploiter la comète plutôt que de la détruire.

Au-delà du déni : les nouvelles formes de la désinformation climatique

Du denial au delay : l’évolution des narratifs

Le discours climatosceptique n’est pas simplement de nier le changement climatique. Cela est impossible. Plusieurs chercheurs, notamment au sein du Climate Action Against Disinformation, identifient aujourd’hui quatre grandes catégories de désinformation. D’abord, le denial (déni pur, de plus en plus rare), le delay (reconnaître le problème, mais plaider pour l’inaction), la deflection (reporter la responsabilité sur d’autres : la Chine, les individus plutôt que les entreprises) et le doom (affirmer qu’il est trop tard, donc inutile d’agir).

Cette dernière catégorie mérite de s’y intéresser. Dire que tout est trop tard, légitime l’inaction. De fait, le doomisme climatique participe à la désinformation climatique. Le doomisme climatique et le climatoscepticisme classique convergent vers le même effet : la paralysie.

Les réseaux sociaux et le business model de la désinformation

Les réseaux sociaux ont radicalement amplifié la désinformation. La désinformation climatique est désormais un business model. Produire du contenu sensationnaliste est rapide, bon marché et fait souvent des milliers de vues, grâce aux algorithmes.

L’abandon par Meta de son programme de fact-checking aux États-Unis, annoncé début 2025, montre comment les GAFAM ne cherchent pas à lutter contre cette tendance dangereuse.

Conclusion

La désinformation climatosceptique dans le monde anglo-saxon n’est ni un accident ni une simple divergence d’opinions. C’est une stratégie industrielle qui est devenue un projet politique.

Quelques heures après l’investiture de Trump, le site officiel de la Maison-Blanche a supprimé ses pages consacrées aux questions environnementales, une décision considérée comme hautement symbolique par la plupart des observateurs. Trump a choisi deux climatosceptiques successifs à la tête de l’EPA (Agence de protection de l’environnement), Scott Pruitt et Andrew Wheeler. Trump a fréquemment rejeté les conclusions des scientifiques et a souvent affirmé que le changement climatique était un canular inventé par la Chine (denial) pour nuire à l’économie américaine. Le discours climatosceptique est donc maintenant incarné par Trump et son gouvernement.

Durant une khôlle, tu pourrais mettre en avant le paradoxe fondamental des démocraties anglophones. Comment, dans des sociétés disposant des institutions scientifiques les plus avancées au monde, le discours climatosceptique est-il si puissant ? Comment la science peut-elle prévaloir sur ce discours ?

Pour approfondir encore plus tes connaissances, n’hésite pas à lire notre article sur les actions pour lutter contre le changement climatique.

Vocabulaire

  • climatoscepticisme = climate skepticism/climate denialism
  • désinformation = disinformation (intentionnelle)/misinformation (non intentionnelle)
  • gaz à effet de serre = greenhouse gases (GHGs)
  • énergies fossiles = fossil fuels
  • groupe de pression, lobby = interest group/lobby
  • astroturfing = astroturfing (faux mouvement citoyen financé par des intérêts privés)
  • argent opaque = dark money
  • retrait réglementaire = regulatory rollback
  • constatation de danger = endangerment finding
  • déni, retardement, détournement = denial, delay, deflection