L’eau recouvre près des trois quarts de la surface terrestre. Et pourtant, l’eau douce demeure une ressource rare, nulle part plus qu’au sein du monde arabe, l’une des régions les plus exposées au stress hydrique de la planète. À peine 1 % des ressources mondiales en eau douce revient à cette zone, qui concentre pourtant près de 10 % des terres émergées et environ 6 % de la population mondiale. Un déséquilibre que la démographie ne fait qu’aggraver : partout dans le monde arabe, la quantité d’eau disponible par habitant recule.

Sous le seuil critique : une région structurellement frappée par le stress hydrique

L’ONU fixe le seuil de pénurie hydrique à 1 000 m³ par personne et par an. Le monde arabe se situe déjà, en moyenne, en deçà de ce seuil, et certains pays s’en éloignent de façon vertigineuse : la Jordanie ne dispose ainsi que d’environ 61 m³ par habitant et par an. Au total, 13 des 20 pays les plus pauvres en eau au monde se trouvent dans cette région.

Mais réduire cette crise à un simple manque de ressources naturelles serait une erreur. Croissance démographique, agriculture, gaspillage et mauvaise gestion se conjuguent pour aggraver la pénurie au point, parfois, de transformer l’eau en instrument de puissance entre États.

Une région naturellement sous pression

Une géographie peu clémente

La première contrainte est géographique. Environ 70 % des terres du monde arabe sont arides ou semi-arides, avec des précipitations faibles et très inégalement réparties. En Jordanie, elles ne dépassent guère 200 mm par an dans de nombreuses régions, ce qui en fait l’un des pays les plus secs de la planète.

Le changement climatique aggrave cette fragilité. En 2024, la température moyenne de la région arabe a dépassé de 1,08 °C la moyenne de la période 1991-2020, faisant de cette année la plus chaude jamais enregistrée dans la région. Les vagues de chaleur se prolongent et plusieurs pays ont enregistré des températures supérieures à 50 °C.

Les projections sont tout aussi préoccupantes. Le réchauffement pourrait atteindre plus de 5 °C dans certaines parties de la région d’ici la fin du siècle.

Toujours plus de besoins, toujours moins d’eau

À cette contrainte naturelle s’ajoute la pression démographique, qui accroît les besoins en eau pour les villes, l’industrie et surtout l’agriculture. Les pays affichant aujourd’hui le stress hydrique le plus critique au monde : Koweït, Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Libye, Qatar,  sont tous arabes, et 83 % de la population de la région MENA vit déjà sous stress hydrique.

Finalement, les besoins grimpent, l’eau, elle, se raréfie.

Une pénurie aggravée par les activités humaines

La nature n’explique pourtant pas tout. Si l’eau est rare dans le monde arabe, elle est également souvent mal utilisée.

L’agriculture, au cœur du paradoxe

L’agriculture est de loin le secteur qui consomme le plus d’eau dans le monde arabe. Elle représente environ 85 à 91 % des prélèvements d’eau, selon les pays et les sources. Cette forte consommation s’explique principalement par l’irrigation, indispensable dans une région où les précipitations sont souvent faibles.

Pourtant, l’eau utilisée n’est pas toujours efficacement exploitée. L’efficacité moyenne des systèmes d’irrigation dans les pays arabes n’atteint qu’environ 30 %, contre près de 45 % à l’échelle mondiale. Une partie importante de l’eau se perd donc avant même d’être réellement utilisée par les cultures.

La situation crée un véritable paradoxe. Les États doivent produire davantage de nourriture pour renforcer leur sécurité alimentaire, mais cette production agricole exerce une pression croissante sur une ressource déjà rare. Certaines cultures, particulièrement gourmandes en eau, sont ainsi difficiles à maintenir dans les régions les plus touchées par le stress hydrique.

Le problème ne s’arrête d’ailleurs pas aux frontières. Certains pays arabes continuent d’exporter des fruits et légumes vers des régions où l’eau est plus abondante. À travers ces produits agricoles, ils exportent donc indirectement une partie de leur « eau virtuelle », c’est-à-dire l’eau nécessaire à leur production.

Le Maroc, un équilibre difficile entre eau et agriculture

Le Maroc illustre particulièrement bien cette contradiction. La disponibilité en eau par habitant est passée d’environ 2 500 m³ en 1960 à 650 m³ aujourd’hui, sous l’effet notamment de la croissance démographique et de la succession des sécheresses. Les réserves des barrages ont également fortement diminué.

Pourtant, l’agriculture reste essentielle à l’économie marocaine et fait vivre une grande partie de la population rurale. Le pays ne peut donc pas simplement réduire fortement sa production agricole pour économiser l’eau. Il doit au contraire chercher à produire autant, voire davantage, avec moins d’eau, en modernisant l’irrigation et en privilégiant des cultures mieux adaptées au climat.

Une ressource encore trop souvent gaspillée

Des réseaux de distribution vieillissants laissent fuir une eau précieuse. Les nappes phréatiques sont parfois pompées plus vite qu’elles ne se renouvellent. Les eaux usées, quant à elles, restent largement sous-traitées : plus de 43 % des eaux usées domestiques et industrielles des pays arabes échappent à tout traitement. Une partie de l’eau disponible se perd donc avant même d’avoir pu être utilisée.

La crise hydrique est ainsi, tout autant, une crise de gestion et de gouvernance : produire davantage ne suffira pas tant que les États continueront de gaspiller une part de leurs ressources.

L’eau, une ressource au cœur des rapports de force

La question se complique encore lorsque les ressources franchissent les frontières. Une large part de l’eau dont dépendent les pays arabes prend sa source hors de leur territoire : le Nil, le Tigre et l’Euphrate en offrent les exemples les plus frappants. Les États situés en aval se retrouvent alors à la merci des décisions prises en amont.

L’Égypte face à la bataille du Nil

L’Égypte incarne ce cas de figure de façon presque frappante : plus de 90 % de ses ressources en eau proviennent du Nil. Avec une population qui dépasse désormais 100 millions d’habitants, ses besoins sont colossaux, alors même qu’elle ne contrôle pas l’ensemble du bassin fluvial.

La construction, par l’Éthiopie, du Grand barrage de la Renaissance a ainsi ravivé de fortes tensions entre les deux pays. Pour Addis-Abeba, l’ouvrage doit produire de l’électricité et soutenir le développement économique national. Pour Le Caire, le Nil reste une question de survie.

L’Irak : le Tigre et l’Euphrate sous pression

L’Irak illustre un autre visage de cette dépendance. Le Tigre et l’Euphrate ont façonné la Mésopotamie durant des millénaires ; aujourd’hui, leurs débits s’amenuisent. La sécheresse et le changement climatique y jouent un rôle certain, mais les politiques hydrauliques des pays en amont pèsent tout autant.

La Turquie a multiplié les barrages sur les deux fleuves, notamment dans le cadre de son projet GAP (Grand projet d’Anatolie du Sud-Est), destiné à produire de l’électricité et à développer l’irrigation sur son propre territoire, souvent au détriment du débit reçu par la Syrie et l’Irak. L’Iran mène, de son côté, des projets similaires, qui pèsent eux aussi sur les volumes d’eau disponibles en aval.

Pour l’Irak, les conséquences sont lourdes : agriculture fragilisée, zones humides menacées, accès à l’eau de plus en plus incertain. Ce cas montre qu’un pays peut subir une crise hydrique dont une partie des causes lui échappe totalement, au-delà de ses propres frontières.

La Tunisie face à la pénurie

La crise hydrique ne se joue toutefois pas uniquement à l’échelle des grands fleuves et des relations internationales. En Tunisie, des années de sécheresse répétées ont contraint les autorités à instaurer, dès 2024, des coupures d’eau quotidiennes dans certaines zones afin d’en limiter la consommation.

La crise hydrique n’est donc plus seulement une affaire de diplomatie ou de stratégie nationale. Elle touche aussi, très concrètement, l’accès quotidien des populations à une ressource essentielle

Quelles solutions face à cette pénurie ?

La situation est préoccupante, mais les États arabes ne sont pas sans ressources pour tenter d’alléger la pression qui pèse sur leur eau.

Le dessalement : une réponse technologique

Les monarchies du Golfe ont fait le pari du dessalement à grande échelle. Leurs territoires, largement désertiques, manquent cruellement d’eau douce naturelle, mais ils bénéficient d’un accès direct à la mer et de moyens financiers et énergétiques considérables. Les pays du Golfe produisent aujourd’hui environ 40 % de l’eau dessalée dans le monde, l’Arabie saoudite en assurant à elle seule une part majeure.

Le dessalement permet ainsi de convertir une ressource abondante, l’eau de mer, en eau utilisable. Mais la solution a ses limites : elle reste énergivore, coûteuse, et demeure impuissante à couvrir, seule, les besoins colossaux de l’agriculture.

Mieux gérer plutôt que produire toujours plus

La technologie ne doit pas faire oublier une solution autrement plus simple : économiser l’eau déjà disponible.

Moderniser les systèmes d’irrigation, réparer les réseaux, réduire les fuites, développer le traitement des eaux usées : autant de leviers qui permettraient de préserver une part significative des ressources existantes. Il faudrait, de surcroît, adapter les politiques agricoles aux réalités climatiques locales, et privilégier des cultures moins gourmandes en eau dans les régions les plus vulnérables.

Enfin, la coopération régionale sera incontournable. Les fleuves ignorent les frontières politiques ; pays en amont et pays en aval devront donc parvenir à des accords durables sur le partage de la ressource.

La véritable solution ne consiste pas seulement à trouver plus d’eau, mais à apprendre à mieux utiliser et mieux partager celle qui existe déjà.

Conclusion

La crise de l’eau dans le monde arabe ne se réduit pas au climat : elle naît de la rencontre entre une géographie aride, une démographie croissante et une gestion souvent défaillante. Ni la technologie ni le dessalement ne suffiront seuls, la vraie réponse tient dans la sobriété et le partage.

À retenir : 4 chiffres clés 

  • 1 % — part approximative des ressources mondiales en eau douce dont disposent les pays arabes.
  • 85 à 91 % — part des prélèvements d’eau consacrée à l’agriculture dans le monde arabe.
  • 650 m³ — eau disponible par habitant et par an au Maroc aujourd’hui, contre environ 2 500 m³ en 1960.
  • 13 sur 20 : nombre de pays arabes parmi les 20 pays les plus pauvres en eau.

Vocabulaire :

  • La pénurie d’eau : شُحّ المياه
  • Le stress hydrique : الإجهاد المائي
  • Un barrage : سدّ
  • Les ressources hydriques : الموارد المائية
  • L’irrigation : الريّ
  • Le Tigre : دجلة
  • L’Euphrate : الفرات
  • Le Grand Barrage de la Renaissance : سد النهضة الكبير
  • Les eaux souterraines : المياه الجوفية
  • Le dessalement : تحلية مياه البحر
  • Le gaspillage de l’eau : هدر المياه

 

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