Pendant des décennies, l’Arabie saoudite a construit sa puissance sur une ressource aussi abondante que stratégique : le pétrole. Il a financé les infrastructures, les dépenses publiques et une grande partie du développement économique du royaume. Mais cette richesse a aussi créé une dépendance. Lorsque les cours du pétrole baissent ou que la production est réduite, ce sont directement les recettes publiques et la capacité d’investissement de l’État qui sont affectées.
L’Arabie saoudite face au défi de la diversification
En 2016, le royaume a lancé un projet à la hauteur de ses ambitions : Vision 2030. Portée par le prince héritier Mohammed ben Salmane, cette stratégie entend transformer en profondeur l’économie et la société saoudiennes afin de préparer le pays à un avenir où les hydrocarbures ne constitueraient plus l’unique source de croissance.
Le pari est considérable. Riyad veut simultanément développer le tourisme, l’industrie, la logistique, les technologies, les services financiers, le divertissement et les énergies renouvelables, tout en attirant davantage d’investissements étrangers et en transformant son image internationale.
Les premiers résultats sont encourageants, mais un paradoxe demeure : l’Arabie saoudite cherche à préparer l’après-pétrole tout en utilisant encore largement les revenus du pétrole pour financer cette transformation. La question est donc de savoir si la Vision 2030 parviendra réellement à créer une économie durablement diversifiée et moins dépendante des hydrocarbures.
Une économie qui cherche à sortir de la dépendance pétrolière
Une richesse devenue vulnérabilité
Le problème saoudien ne réside pas dans l’absence de richesse, mais précisément dans sa concentration.
Pendant des décennies, les hydrocarbures ont permis au royaume d’accumuler des ressources financières considérables. Cette rente a rendu possible un modèle économique dans lequel l’État occupe une place centrale et où les revenus pétroliers financent une grande partie des investissements publics.
Or, cette situation expose l’économie saoudienne aux fluctuations du marché mondial de l’énergie. Une baisse durable des prix du pétrole peut ainsi réduire les recettes publiques, tandis qu’une diminution de la demande mondiale à long terme pourrait fragiliser le modèle économique traditionnel. Le choc de 2014-2015 en fournit une illustration concrète : l’effondrement des cours du pétrole avait alors entraîné une baisse de 51 % des recettes pétrolières de l’État en seulement un an, tandis que le déficit budgétaire passait de 3,4 % du PIB en 2014 à 15,9 % en 2015. Cet épisode a rappelé à Riyad qu’une économie aussi dépendante des hydrocarbures reste directement exposée aux soubresauts du marché mondial.
La Vision 2030 repose donc sur une idée relativement simple : utiliser la richesse pétrolière actuelle pour construire les sources de richesse de demain.
Le royaume cherche ainsi à développer des secteurs capables de produire de la croissance en dehors des hydrocarbures : tourisme, industrie manufacturière, logistique, technologies, divertissement, services financiers ou encore énergies renouvelables.
La transformation est déjà perceptible. Le Fonds public d’investissement, le PIF, joue un rôle central dans cette stratégie : ses actifs sous gestion dépassaient 900 milliards de dollars en 2025 et le fonds estime avoir contribué à plus de 342 milliards de dollars au PIB non pétrolier réel entre 2021 et 2025.
La diversification n’est donc plus seulement un objectif théorique. Elle commence à modifier la structure productive du royaume.
Transformer l’économie, mais aussi la société
La Vision 2030 ne cherche pas seulement à développer de nouveaux secteurs : elle veut également augmenter la participation des Saoudiens au marché du travail. La progression de l’emploi des femmes en est l’un des exemples les plus visibles. Alors que leur taux de participation au marché du travail était inférieur à 20 % en 2016, il a dépassé 35 % en 2025, bien au-delà de l’objectif initial de 30 % fixé par la Vision 2030.
Cette évolution répond à un enjeu économique concret : pour réduire sa dépendance au pétrole, l’Arabie saoudite doit aussi mieux utiliser sa propre main-d’œuvre. L’augmentation de la participation des femmes permet ainsi d’élargir la population active et d’alimenter les nouveaux secteurs développés dans le cadre de la Vision 2030.
Du pétrole au tourisme : fabriquer une nouvelle image du royaume
La diversification économique suppose également de transformer la perception internationale de l’Arabie saoudite.
Pendant longtemps, le royaume était principalement associé au pétrole, aux grandes réserves d’hydrocarbures et aux lieux saints de l’islam. Aujourd’hui, Riyad cherche à ajouter une nouvelle dimension à cette image : celle d’une destination touristique, culturelle et économique mondiale.
Le divertissement au cœur de la transformation économique
Le développement de Riyadh Season illustre particulièrement bien cette stratégie.
Lancé en 2019, le programme rassemble concerts, spectacles, événements sportifs, restaurants et attractions. Le divertissement devient ainsi plus qu’un simple outil de communication : il constitue progressivement un véritable secteur économique.
Cette politique répond à plusieurs objectifs. Elle vise à développer une consommation intérieure davantage tournée vers les loisirs, à attirer des visiteurs étrangers mais aussi à améliorer l’attractivité du pays auprès des investisseurs et des talents internationaux.
Le tourisme occupe d’ailleurs une place croissante dans cette stratégie. L’Arabie saoudite cherche désormais à faire du royaume une destination internationale capable de concurrencer les autres pôles touristiques du Golfe.
Le royaume ne cherche donc plus seulement à exporter ses ressources vers le monde, mais également à attirer le monde en Arabie saoudite, en faisant du tourisme et de l’investissement étranger de nouveaux moteurs de croissance.
NEOM : vitrine technologique ou pari gigantesque ?
Cette ambition trouve son expression la plus spectaculaire dans NEOM. Dans le nord-ouest du royaume, l’Arabie saoudite développe une vaste région destinée à accueillir des activités dans la technologie, l’industrie, l’énergie, la logistique et le tourisme. Le projet s’étend sur environ 26 500 km² et comprend plusieurs développements, dont The Line et Oxagon.
NEOM possède donc une fonction économique, mais également une fonction symbolique. Économique, parce que le projet doit attirer des capitaux, des entreprises et des compétences internationales. Symbolique, parce qu’il cherche à montrer qu’une puissance historiquement associée aux hydrocarbures peut également se positionner sur l’intelligence artificielle, les énergies renouvelables, l’industrie avancée ou les nouvelles formes d’urbanisme.
Mais c’est précisément ici que se trouve l’une des principales difficultés de Vision 2030 : la transformation est extrêmement coûteuse.
Le paradoxe saoudien : préparer l’après-pétrole grâce au pétrole
Transformer en profondeur une économie demande du temps, mais surtout des capitaux. Sur ce point, l’Arabie saoudite dispose d’un avantage considérable : les revenus tirés du pétrole lui permettent de mobiliser des ressources financières très importantes pour préparer l’avenir. Le principal instrument de cette stratégie est le Public Investment Fund (PIF), le fonds souverain saoudien. Entre 2021 et 2025, le PIF indique avoir investi plus de 199 milliards de dollars dans de nouveaux projets en Arabie saoudite.
Ces investissements doivent permettre de faire émerger des activités qui étaient encore limitées dans le royaume il y a quelques années : tourisme, infrastructures, technologies, industrie, divertissement ou encore énergies renouvelables. Le PIF joue ainsi un rôle d’accélérateur. En investissant massivement dans ces secteurs, l’État cherche à créer les infrastructures et les entreprises nécessaires à l’apparition de nouveaux marchés.
Cette stratégie présente toutefois une difficulté majeure. L’argent public peut permettre de construire un projet, mais il ne garantit pas que ce projet sera rentable. Un hôtel peut être construit, mais encore faut-il qu’il attire suffisamment de visiteurs. Une nouvelle infrastructure peut être financée, mais elle doit ensuite être suffisamment utilisée pour générer des revenus. De la même manière, une entreprise soutenue par des capitaux publics doit progressivement être capable de trouver ses clients et de se développer au-delà du soutien de l’État.
C’est donc une étape essentielle de la Vision 2030 : passer d’une économie où l’État finance la diversification à une économie où les nouvelles activités peuvent progressivement fonctionner par elles-mêmes. Le véritable succès ne se mesurera pas seulement à la taille des investissements réalisés, mais à la capacité de ces investissements à créer, sur le long terme, des entreprises rentables, des emplois et de nouvelles sources de revenus.
Des ambitions confrontées à la réalité
Le gigantisme a ses limites
L’un des principaux défis de la Vision 2030 est désormais de faire passer des projets extrêmement ambitieux du papier à la réalité. Depuis son lancement, le royaume a annoncé des investissements et des projets d’une ampleur exceptionnelle. Mais leur taille, leur coût et leur complexité rendent leur réalisation plus difficile que prévu.
NEOM en est l’exemple le plus visible. The Line, imaginée comme une ville de 170 kilomètres de long pouvant accueillir plusieurs millions d’habitants, devait devenir l’un des symboles de la nouvelle Arabie saoudite. Le projet a toutefois connu des retards et une révision de certaines de ses ambitions, alors que Riyad cherche à concentrer ses ressources sur les projets jugés prioritaires.
D’autres projets illustrent des difficultés différentes. Les grands projets touristiques de la mer Rouge, par exemple, nécessitent la construction simultanée d’hôtels, d’infrastructures de transport et de nouveaux services dans des zones encore peu développées. Quant aux projets liés aux énergies nouvelles, ils doivent encore trouver leur modèle économique dans un secteur où les coûts de production et la demande mondiale restent incertains.
Ces exemples montrent que le défi de la Vision 2030 n’est plus seulement d’avoir de grandes ambitions. Il est désormais de déterminer quels projets peuvent être réalisés dans des délais raisonnables, à quel coût et avec quelle capacité à générer une activité économique durable.
À l’approche de 2030, la logique évolue donc progressivement : il ne s’agit plus seulement d’annoncer ce que l’Arabie saoudite pourrait construire, mais de démontrer que ces investissements peuvent réellement fonctionner. Le véritable défi est désormais de transformer le gigantisme des projets en résultats économiques concrets.
Construire des emplois plutôt que simplement des infrastructures
La réussite de la Vision 2030 ne dépend pas seulement des infrastructures construites, mais aussi des emplois qu’elle permet de créer. Une économie diversifiée doit offrir de nouvelles perspectives à une population saoudienne relativement jeune.
Or, les secteurs développés par le royaume nécessitent des compétences nouvelles : ingénieurs et développeurs dans les technologies, analystes dans la finance, techniciens dans l’industrie ou encore professionnels dans le tourisme et l’hôtellerie.
Le défi est donc double : créer de nouvelles activités, mais aussi disposer des travailleurs capables de les faire fonctionner. Former ces compétences prendra du temps et sera déterminant pour que les investissements réalisés se transforment réellement en emplois durables.
Construire l’économie de l’après-pétrole implique finalement de construire aussi les compétences de l’après-pétrole.
Riyad veut devenir une puissance économique mondiale
La Vision 2030 dépasse finalement la seule question de la diversification. L’objectif est aussi de repositionner l’Arabie saoudite dans l’économie mondiale et de faire de Riyad un centre d’échanges, d’investissements et de services à l’échelle internationale.
Le royaume bénéficie pour cela d’une position géographique stratégique, à la croisée de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique. Cette situation lui permet également de renforcer ses liens avec les économies émergentes du Sud global, notamment en Asie et en Afrique. L’Arabie saoudite cherche ainsi à multiplier ses partenariats et à jouer un rôle d’intermédiaire entre plusieurs grands pôles de l’économie mondiale.
Cette ambition explique les investissements massifs dans les infrastructures, les transports, les ports et la logistique. Le développement de ces secteurs doit permettre au royaume de ne plus seulement exporter des hydrocarbures, mais aussi de devenir un point de passage pour les marchandises, les capitaux et les entreprises.
Riyad cherche également à renforcer son attractivité grâce aux grands événements internationaux. L’Exposition universelle de 2030 et la Coupe du monde de football de 2034 doivent notamment contribuer au développement des infrastructures et à la visibilité internationale du pays.
Le sport, le tourisme et le divertissement deviennent ainsi des secteurs économiques à part entière, tout en participant au rayonnement international du royaume.
L’enjeu n’est donc plus seulement de produire davantage hors pétrole. Il s’agit de faire de l’Arabie saoudite une plateforme reliant plusieurs régions du monde et capable d’attirer capitaux, entreprises, touristes et talents.
Conclusion
Dix ans après son lancement, la Vision 2030 a déjà profondément transformé l’image et une partie de l’économie saoudiennes. Le tourisme, le divertissement, les infrastructures, les technologies et l’industrie occupent désormais une place beaucoup plus importante dans la stratégie du royaume. Le PIF est devenu l’un des principaux instruments de cette transformation, avec plus de 900 milliards de dollars d’actifs sous gestion et une contribution croissante à l’économie non pétrolière.
Mais le véritable bilan de Vision 2030 ne pourra pas être établi uniquement à partir du nombre de projets construits ou des milliards investis.
Le véritable défi est de transformer une richesse pétrolière exceptionnelle en une économie capable de prospérer lorsque cette richesse pèsera moins lourd.
Cette vision repose finalement sur trois piliers fondamentaux : « A Vibrant Society, a Thriving Economy, an Ambitious Nation » : une société dynamique, une économie prospère et une nation ambitieuse. Au-delà de la diversification économique, c’est donc une transformation plus profonde que le royaume cherche à accomplir : changer son modèle, son image et sa place dans le monde.
Succès ou Echec de la Vision 2030 ?
Voici un tableau qui résume les arguments en faveur du succès et les principales limites de la Vision 2030: tu pourras t’en servir pour réviser avant une prochaine colle ou un examen.
| Arguments en faveur d’un succès | Limites à ne pas oublier |
| Diversification économique (activités non pétrolières ≈ 55 % du PIB) | Pétrole encore indispensable (finance une grande partie de la transformation) |
| Emploi féminin en forte progression (35 % en 2025 vs 22,8 % en 2016) | Mégaprojets très coûteux (plusieurs projets de NEOM ont été réévalués ou ralentis) |
| Tourisme en plein essor (304 milliards de riyals de dépenses en 2025) | Investissements étrangers à renforcer (l’État ne peut pas tout financer) |
| Transformation des villes (métro, quartiers, infrastructures touristiques) | Emplois qualifiés : un défi (nouvelles compétences nécessaires) |
| Nouvelle image internationale (sport, Riyadh Season, ouverture au tourisme) | Écart entre ambition et réalisation (la Vision 2030 imaginée en 2016 était extrêmement ambitieuse, et certains objectifs doivent désormais être ajustés |
Vocabulaire
- La dépendance au pétrole : الاعتماد على النفط
- La Vision 2030 : رؤية السعودية 2030
- La rente pétrolière : الريع النفطي
- Une économie diversifiée : اقتصاد متنوع
- Un relais de croissance : محرّك جديد للنمو
- Les investissements : الاستثمارات
- Les capitaux étrangers : رؤوس الأموال الأجنبية
- Un fonds souverain : صندوق سيادي
- Actifs sous gestion : أصول تحت الإدارة
- Les économies émergentes : الاقتصادات الناشئة
- Le Sud global : الجنوب العالمي
- Un carrefour stratégique : مركز استراتيجي
- Les fluctuations des prix du pétrole : تقلبات أسعار النفط
- Une société dynamique : مجتمع حيوي
- Une économie prospère : اقتصاد مزدهر
- Une nation ambitieuse : أمة طموحة
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