Chemin des migrants cubains jusqu’aux Etats Unis. Depuis plusieurs années, de nombreux Cubains ont quitté leur pays afin d’avoir plus d’opportunités, en allant aux États-Unis par exemple. Or, cela s’est rapidement converti en un marché lucratif pour réaliser des profits. Derrière ces départs, un véritable réseau s’est créé, impliquant États, compagnies aériennes et réseaux de passeurs.
Le désespoir des migrants cubains
Un contexte économique et politique tendu
Il faut savoir que la situation de Cuba demeure particulièrement complexe. Cela remonte à la guerre froide, et ces tensions ne se sont malheureusement pas améliorées. Cuba est sous embargo américain depuis le 3 février 1962, et ce dernier s’est encore plus renforcé en 1992 avec les lois Torricelli (1992) et Helms-Burton (1996). Ce faisant, le contexte politique et économique étant particulièrement complexe pour la population cubaine, il devient alors naturel pour cette dernière d’émigrer afin de trouver de meilleures opportunités. La majeure partie des émigrations cubaines s’orientent vers les États-Unis (80%, en partie en Floride), l’Espagne (environ 250 000 personnes) et d’autres pays en Amérique latine ou en Europe.
Si tu souhaites en savoir plus sur la crise à Cuba, tu peux consulter cet article.
Comment entrer aux États-Unis face à cet embargo ?
Naturellement, puisqu’il existe très peu de vols à destination des États-Unis et face à la politique xénophobe de Donald Trump, il faut trouver un pays qui permettrait de rentrer aux États-Unis. Mais où peuvent alors passer les migrants Cubains ? Le pays qui apparaît alors comme une des principales portes d’entrée pour rejoindre les Etats Unis est le Nicaragua. Bien que celui-ci n’est pas à proximité des Etats-Unis, l’obligation de visa été supprimée en 2021. Cela constitue un éventail de possibilités pour les cubains souhaitant rentrer aux Etats- Unis et profiter du Cuban Adjustment Act. Ce dernier offre un statut privilégié aux migrants cubains pour demander la résidence permanente. Il explique d’ailleurs une importante partie de l’émigration cubaine vers les États-Unis.
Quel trajet pour rejoindre les États-Unis depuis Cuba ?
Contourner la route périlleuse
Passer par le Nicaragua permet d’éviter le fameux « Tapón del Dárien » (qui signifie littéralement : bouchon du Darién). Cette route a la réputation d’être l’une des routes migratoires les plus dangereuses du continent américain. En effet, c’est une région de jungle dense et marécageuse d’environ 100 km. Elle s’étend de la frontière entre la Colombie et le Panama, reliant l’Amérique du Sud à l’Amérique centrale. C’est l’un des seuls points du continent américain sans aucune route carrossable. Ce faisant, le trajet jusqu’aux États-Unis se traduit par le chemin suivant :
Cela permet donc d’éviter le chemin périlleux du bouchon de Darién, bien que la route n’en demeure pas moins dangereuse.
Les risques de la route jusqu’aux Etats Unis
Même si cette route peut sembler a priori plus sûre, elle comporte de nombreux dangers. Selon des chercheurs mexicains, les routes employées pour le trafic de migrants se sont presque calquées sur celles utilisées par le narcotrafic. Ce sont donc les cartels qui régulent le passage des migrants cubains, comme s’ils n’étaient que des marchandises. Cela peut très vite se dégrader en cas de violation des règles imposées par les cartels : enlèvement, massacre voire même réseaux de traite. Le trajet implique aussi de nombreuses routes dangereuses, avec des tronçons de montagnes isolés dont la traversée est particulièrement difficile, des barrages de polices qui entravent la circulation des migrants ainsi que des traversées de rivières sur des radeaux de fortune.
Des événements tragiques lors de cette traversée
De nombreux événements témoignent de la dangerosité de ce périple jusqu’aux États-Unis. On peut entre autre citer :
- Le massacre de San Fernando : survenu au Mexique en août 2010, cet événement est l’un des plus emblématiques des dangers auxquels sont exposés les migrants. 72 migrants ont été kidnappés et assassinés lorsqu’ils essayaient de rejoindre les États-Unis. Des membres du Zetas, un cartel, utilisait les migrants pour les recruter comme tueurs à gages. Un quelconque refus entrainait une exécution immédiate, selon le témoignage d’un survivant. Je t’invite à lire cet article si tu souhaites en savoir plus sur les gangs en Amérique Latine.
- « La Bestia » : une partie des migrants qui remontent le Mexique le font en s’accrochant à des trains de marchandises surnommés « La Bestia ». C’est un mode de transport extrêmement dangereux qui a coûté la vie à de nombreuses personnes au fil des années, entre chutes, amputations et attaques de gangs postés le long des voies. Selon une étude récente, 304 événements de mort ou de blessure impliquant des migrants utilisant le train entre 2019 et 2025.
Mais en quoi cela constitue-t-il un marché lucratif ?
Le mécanisme historique
Comme tu l’as vu ci-dessus, depuis 2021, après les manifestations anti-gouvernementales du 11 juillet à Cuba, le régime de Daniel Ortega a supprimé l’obligation de visa pour les migrants cubains. Ce geste constitue un soutien à son allié La Havane. Résultat : plus de 400 000 Cubains ont atterri au Nicaragua depuis lors, la plupart supposés se diriger ensuite vers les États-Unis. Par ailleurs, cela mène au fait que le pays accueille de nombreux citoyens de pays considérés « à risque » pour rejoindre les États-Unis.
La mise en place d’un marché rentable
Ce système est décrit par de nombreux analystes comme une manne financière. Le gouvernement tire des revenus des taxes aéroportuaires, des frais de visa ainsi que d’autres services liés à cet afflux de migrants. Cette méthode, que l’on pourrait qualifier d’« économie du désespoir » s’opère par le biais de deux compagnies aériennes : Air Century et Conviasa.
Air Century et les vols charters vers Managua
Pour commencer, un vol charter est simplement un vol affrété, organisé pour répondre à une demande particulière, contrairement à une liaison régulière. Ces vols se sont accentués avec la popularité croissante de la nouvelle route migratoire entre Cuba et le Nicaragua. Air Century a organisé des vols charters reliant plusieurs villes cubaines à Managua. Ces liaisons répondaient directement à la demande croissante des migrants cubains souhaitant rejoindre les États-Unis. Les billets pouvaient coûter de 2 000 à 5 000 dollars, malgré le niveau de vie particulièrement faible à Cuba. Certains migrants acceptaient pourtant ces prix pour quitter rapidement l’île.
Conviasa et le Venezuela
Conviasa, une compagnie vénézuélienne a également joué un rôle majeur dans l’instauration aérienne régionale. Cependant, son rôle demeure radicalement différent de celui d’Air Century. Conviasa, compagnie aérienne publique vénézuélienne, reliait notamment Caracas, La Havane et Managua. Ces liaisons facilitaient les déplacements entre Cuba, le Venezuela et le Nicaragua. Elle constituait un élément majeur dans l’instauration d’un corridor aérien, devenu presque essentiel pour les migrants cubains. Son rôle illustre l’implication du Venezuela dans l’organisation de cette route migratoire.
Une stratégie à la fois économique et géopolitique
Une véritable économie de la migration
Le développement de ces vols a progressivement créé une véritable économie autour du transit migratoire. Les migrants dépensaient d’importantes sommes pour rejoindre Managua. Le gouvernement nicaraguayen pouvait également bénéficier de cette situation grâce aux taxes et aux différents services liés aux arrivées. Les migrants devaient ensuite payer leur transport, leur hébergement et parfois différents services nécessaires pour poursuivre leur route. Le transit migratoire devenait ainsi une source importante de revenus. Cette situation est particulièrement frappante pour les migrants cubains. Leur désespoir face à la situation économique et politique de Cuba alimentait directement ce marché migratoire.
Une tactique géopolitique contre les États-Unis
La politique migratoire du Nicaragua possède également une dimension géopolitique importante. Daniel Ortega entretient des relations étroites avec Cuba et le Venezuela. Le régime nicaraguayen est également un adversaire politique des États-Unis. Faciliter le passage des migrants pouvait donc exercer une pression supplémentaire sur Washington. Le Nicaragua disposait ainsi d’un moyen indirect d’influencer un dossier particulièrement sensible pour les États-Unis. La migration devenait alors également un instrument de rapport de force. Cette stratégie explique pourquoi Washington a progressivement renforcé sa pression contre les acteurs facilitant ces déplacements. Les États-Unis ont notamment ciblé certaines compagnies et certains responsables.
Photo du président cubain Miguel Díaz-Canel et du dictateur Daniel Ortega
La fermeture de la route cubaine en 2026
Cette politique a finalement changé le 8 février 2026. Le Nicaragua a supprimé l’entrée sans visa pour les citoyens cubains. Cette décision a considérablement réduit l’accès à la route migratoire passant par Managua. Elle intervient suite à la pression politique intense menée par Donald Trump. Celle-ci a lié la facilitation de la migration irrégulière à une campagne plus large de sanctions économiques. La capture de Nicolás Maduro, allié du gouvernement nicaraguayen, a également eu une grande importance. Cela marque donc la fin d’une période exceptionnelle commencée en 2021.
Conséquence : certains migrants se tournent désormais vers d’autres points d’entrée comme la Guyane, ou tentent des traversées maritimes périlleuses vers la côte de Floride.
Conclusion :
Le cas du Nicaragua montre ainsi comment la migration peut devenir une véritable ressource économique pour un État. Il révèle également les liens entre migration, transport aérien, économie et géopolitique en Amérique centrale. Le désespoir des migrants cubains a ainsi contribué à créer une économie du transit, dont Managua a largement bénéficié.
Vocabulaire utile
- Un mercado lucrativo : un marché lucratif
- Competir por los trozos de un pastel : Se disputer les parts d’un gâteau
- Una artimaña : ruse, stratagème
- Una mercancía : une marchandise
- Las compañías aéreas : les compagnies aériennes
- Un impuesto aeroportuario : un impôt aéroportuaire
- Sacar provecho : tirer profit
- Lucrar : tirer profit
- Cobrar : faire payer
- El destino : le destin, la destination
- Desesperanza/Desesperación : le désespoir
- Llenarse los bolsillos : s’en mettre plein les poches
- Sin empacho : sans scrupule
- Fuente financiera : manne financière
- El tráfico : le trafic
- Un boleto aéreo : un billet d’avion
- Peligrosidad : dangerosité
- Un contrabandista : un passeur
- La selva : la jungle
- Un sicario : un tueur à gages
- Montaña aislada : montagne isolée
- Adversario político : un adversaire politique




