GAFAM

Durant la période électorale américaine de 2024, on a assisté à une symbiose entre Elon Musk et Donald Trump. Musk ayant fait don de plus de 75 millions de dollars à la campagne de Trump et ce dernier lui ayant confié la responsabilité du DOGE (Department of Government Efficiency). Cet exemple, loin d’être isolé, montre les liens entre les géants de la Tech et le corps politique. En 2026, le secteur des nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) représente près de 1,61 billion de dollars. De plus, les métiers issus de la Tech sont de plus en plus valorisés socialement. On peut donc penser l’existence d’une nouvelle classe sociale dominante.

Quelques définitions

Au sens littéral, GAFAM est l’acronyme de Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, les plus grosses entreprises de la Tech. Mais ce secteur évolue très vite avec beaucoup de nouvelles entreprises, des start-up et des licornes. Cette définition étant trop restrictive, on considérera que les GAFAM représentent les géants de la Tech, de la Silicon Valley, leurs dirigeants mais aussi leurs employés.

Une classe sociale est un regroupement d’individus qui partagent une position socioéconomique commune au sein de la société. Il y a trois principaux critères d’appartenance à une classe sociale :

  • une position commune dans le système productif ;
  • un mode de vie partagé ;
  • une conscience de classe.

 

Ainsi, une classe sociale dominante est un regroupement d’individus qui se situent dans les strates hautes de la société et qui exercent une domination sur les autres classes.

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Les GAFAM représentent en effet une classe dominante

Un groupe homogène

On peut considérer que les membres des GAFAM forment une nouvelle classe sociale. En effet, ils partagent une même position dans le processus productif. Les géants de la Tech sont dans le secteur tertiaire, c’est-à-dire qu’ils produisent majoritairement des services.

Leurs employés sont parmi les plus qualifiés dans leur domaine et sont souvent issus des plus prestigieuses universités américaines, comme Stanford (proche de la Silicon Valley), Harvard ou encore MIT. En 2024, près de 28 % des adultes habitant à la Silicon Valley ont un master ou un Professional degree, contre 15 % aux États-Unis.

Par ailleurs, les « techies », catégorie indigène utilisée pour désigner les professionnels hautement qualifiés du secteur des nouvelles technologies, sont aussi parmi les plus rémunérés (voir le tableau) des États-Unis. À titre de comparaison, la moyenne américaine est de 60 000 dollars par an.

Niveau de rémunération moyen selon la catégorie d’activités professionnelles au sein de la Silicon Valley
Titre Software developer Product Manager Data Analyst Sales manager Designer
Salaire 119 500 $ 114 000 $ 83 100 $ 82 250 $ 71 600 $
Bonus 5 000 $ 5 000 $ 2 000 $ 30 000 $  NR

Source : Indeed (2021)

Les membres des GAFAM vivent aussi dans des espaces proches, des Gated Communities. Ce qui favorise l’émergence d’une conscience de classe. Une Gated Community, ou quartier résidentiel fermé, est un quartier homogène socialement, généralement habité par des populations aisées, clos et accessible par un nombre minimal d’entrées gardées par un personnel privé.

En effet, l’homogénéité sociale des espaces urbains renforce la cohésion interne du groupe et confère une identité au territoire. Ce qui permet de développer une conscience de classe. Les propriétés offertes par le quartier (présence de nombreux espaces verts, établissements scolaires prestigieux, existence de commerces de luxe) entretiennent et accroissent le prestige de ses habitants (distinction sociale). L’adresse procure un prestige de rang et contribue à traduire spatialement les microdistinctions entre les différentes strates de la grande bourgeoisie et des classes supérieures, renvoyant à des positions différentielles de classe au sein de l’élite.

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon reprennent aussi cette idée plus en profondeur dans Les Ghettos du gotha, publié en 2007. Ils observent que la grande bourgeoisie entretient un entre-soi social et spatial grâce à la fréquentation de quartiers, établissements scolaires, clubs et cercles mondains réservés. Cette proximité favorise la constitution de réseaux de solidarité et de relations, mais aussi la transmission des normes, des goûts et des comportements propres à ce groupe. Selon eux, cet entre-soi contribue ainsi directement à la reproduction des positions sociales dominantes d’une génération à l’autre.

Des signes d’appartenance multiples

Olivier Alexandre montre que les techies sont caractérisés par leur technicité. Les signes ostentatoires de richesse sont absents des univers professionnels. On pourrait penser aux présentations de Steve Jobs où il est habillé avec simplicité. Il y a aussi une culture « geek » commune, avec une importance donnée aux comics et à la science-fiction. Les salariés d’Uber, par exemple, nomment leur siège à San Francisco « l’Étoile noire », référence à la décoration en noir et blanc du site, à l’univers de Star Wars et à l’agressivité concurrentielle établie comme stratégie par les dirigeants de l’époque.

Ainsi, les membres des GAFAM semblent, donc, former une classe sociale dominante. En effet, ils sont dans les catégories dominantes dans les quatre capitaux au sens de Bourdieu :

  • Le capital économique : ils sont parmi les mieux payés des États-Unis.
  • Le capital social : le monde des GAFAM forme un microcosme où tous se connaissent et nouent des liens extrêmement forts.
  • Le capital culturel : ils ont une culture propre, mais sont aussi très proches de la culture « traditionnelle ». S’ajoute à cela un fort capital culturel incorporé, c’est-à-dire des titres scolaires et universitaires.
  • Le capital symbolique : les techies occupent actuellement des métiers très valorisés dans nos sociétés.

 

Cependant, certains auteurs, comme Robert Dorschel, considèrent que les travailleurs de la Tech ont une identité de classe contradictoire. Une majorité d’entre eux se montrent très critiques du capitalisme contemporain. Ils se distancient du néolibéralisme alors même qu’ils en incarnent les principes.

Robert Dorschel pense que ces travailleurs veulent réinventer le capitalisme actuel, mais que cette classe est ambivalente. Ces travailleurs ont par ailleurs un pouvoir considérable, car ils codent et conçoivent les nouvelles technologies, créent les algorithmes. Le développement de l’IA a encore renforcé ce pouvoir, ils sont parmi les seuls à avoir les compétences pour coder l’IA et la comprendre. Ils ont donc le pouvoir d’influencer les sociétés.

Il est aussi important de noter l’existence d’un réseau militant pour les travailleurs de la Tech : Tech Workers Coalition (TWC). Ce réseau, créé en 2014, cherche à rapprocher les différents types de travailleurs du secteur. L’existence d’un syndicat montre bien une sorte de conscience de classe avec la nécessité de s’organiser ensemble.

On a donc montré que les membres des GAFAM forment une classe dominante, on peut maintenant se demander si cette classe est nouvelle, et si oui, quelles sont ses caractéristiques.

Cette classe dominante est-elle créée par les GAFAM et quelles sont ses caractéristiques ?

Une classe nouvelle

Il est difficile de trouver de la documentation sur l’origine sociale des travailleurs de la Tech. Mais sur les professionnels les plus suivis sur Twitter et LinkedIn par les dirigeants des 1 000 principales entreprises de la Silicon Valley spécialisées dans les secteurs des nouvelles technologies, près de la moitié d’entre eux ont des pères médecins (17 %), entrepreneurs (13 %), chercheurs (10 %) et ingénieurs (8 %). Cela laisse penser à une forme de reproduction sociale.

Ainsi, cette classe n’est pas si nouvelle que cela. Pour autant, la Tech est un des rares secteurs qualifiés où l’autodidaxie et la reconversion existent réellement, ce qui la rend un peu moins fermée que le droit ou la finance, laissant donc une place à la méritocratie. Il y a souvent, dans la Tech, l’idée d’entrepreneurs qui vont réussir grâce à leur charisme. Cette idée permet donc de considérer une classe sociale dominante nouvelle et créée par ses acteurs, et non par reproduction sociale.

Les caractéristiques de cette nouvelle classe dominante

Une des caractéristiques majeures de cette nouvelle classe sociale est sa position dans le cycle de production : le secteur tertiaire. Les anciennes classes dominantes se situaient dans le secteur primaire puis secondaire, ce qui permettait d’avoir un grand contrôle sur la main-d’œuvre.

Cette nouvelle classe, qui s’inscrit dans le tertiaire, a donc assez peu de contrôle sur la main-d’œuvre, ce qui en fait une caractéristique essentielle. On risque de ne pas avoir les mêmes rapports dans la société avec cette classe sociale, car elle n’exploite clairement personne, même si on peut considérer qu’elle nous exploite tous grâce à la collecte de nos données.

« Le relâchement vestimentaire est un vecteur de domination symbolique. » Olivier Alexandre

Olivier Alexandre montre qu’il y a un renversement des normes dans ce secteur. Il prend notamment l’exemple de l’habillement, les tee-shirts, pulls à capuche et baskets représentent un standard chez les travailleurs et travailleurs des nouvelles technologies, même chez les hauts dirigeants.

Cela permet en quelque sorte d’égaliser les statuts, car le secteur nécessite la collaboration entre tous les acteurs. Le fait de s’habiller simplement permet de suspendre les jugements hiérarchiques et de maintenir une confiance et une collaboration entre les différents acteurs. Olivier Alexandre montre que le « relâchement vestimentaire est un vecteur de domination symbolique », car cela essaie d’effacer les marques d’appartenance culturelle.

Conclusion

Les GAFAM créent une nouvelle classe dominante, de par la position dans le système productif et leur maîtrise des différents capitaux. Cédric Durand analyse cette domination plus en profondeur avec son concept de Technoféodalisme qui est l’idée qu’à cause de la technologie, on est devenus des serfs des seigneurs du numérique qui captent nos données et en tirent une rente.