Avec des hausses atteignant jusqu’à + 40 % en un an sur les carburants, la facture s’alourdit lourdement pour les Français. Si l’exécutif multiplie les aides d’urgence et promet de ne pas s’enrichir sur la TVA, la hausse des prix à la pompe ne trouve pas seulement sa source dans les caisses de l’État. Des marges « stratosphériques » des raffineurs aux tensions majeures dans le détroit d’Ormuz, en passant par la guerre en Ukraine, retour sur les raisons de cette flambée des prix à la pompe et les conséquences économiques pour les ménages et entreprises.
Envolée des prix des carburants : à qui la faute ?
Entre septembre 2025 et septembre 2026, le prix du diesel aurait bondi de 40 %, tandis que celui du sans-plomb 95 a progressé de 22 %, selon le site spécialisé Roole Data.
Pourquoi l’État ne s’enrichit pas sur ton plein ?
La crise met les Français en difficulté, dont certains accusent l’État de tirer profit de l’envolée des prix, à travers la TVA ou l’accise sur les carburants (ex-TICPE). Pourtant, à y regarder de plus près, les choses semblent moins évidentes. Oui, une augmentation du prix des carburants accroît le montant de la TVA au litre.
Mais parallèlement, la demande baisse, entraînant en partie une chute des recettes, notamment celle sur les carburants, fixée à 60 centimes pour le diesel et à 69 centimes pour l’essence, et des certificats d’économies d’énergie. Contrairement à la TVA, qui varie selon le prix à la pompe, ces deux taxes restent stables. Ainsi, si la consommation baisse, le montant perçu par l’État baisse également.
Sur 75 centimes d’augmentation du prix du litre de diesel, la TVA ne participe qu’à 10 centimes de cette augmentation, tandis que le reste est réparti entre le raffinage (41 centimes) et la hausse du prix du baril de pétrole (24 centimes). L’accise sur les carburants et le certificat d’économie d’énergie applicable au carburant restent quant à eux figés quel que soit le niveau des prix, s’agissant d’un montant fixé au litre.
Au final, la balance entre les gains et les pertes liés d’un côté à la hausse du prix des carburants et de l’autre à la baisse de la consommation fait ressortir un solde négatif de 407 millions d’euros par rapport à la même période il y a un an.
Qu’en est-il des raffineurs ?
Michel-Édouard Leclerc, président du groupement Leclerc, invité de BFMTV et RMC le 15 septembre dernier, accusait les raffineurs d’être responsables de la crise actuelle. Le PDG de Coopérative U, Dominique Schelcher, ajoutait sur LCI que les marges des raffineurs avaient atteint des niveaux « stratosphériques ».
Selon le gouvernement, la marge des raffineurs sur le continent européen serait passée de 41 euros en février 2026 à 281 euros la tonne en septembre 2026, soit une hausse de 585 %.
Selon Philippe Casbas, président de l’Union française des industries pétrolières énergies et mobilités, ce phénomène s’explique par des difficultés d’approvisionnement en produits raffinés dues aux tensions géopolitiques. Les raffineurs craignent des tensions d’approvisionnement sur les produits raffinés en raison de capacités de raffinage restreintes dans la région après des frappes sur des raffineries au Moyen-Orient ou même en Russie.
Les mesures du gouvernement
Le gouvernement prolonge jusqu’au 31 décembre les aides destinées aux « grands rouleurs » de 100 euros tout en l’élargissant à 5,5 millions de personnes. Proposition fustigée par Sophie Binet, Secrétaire générale de la CGT, qui qualifie cette mesure « d’usine à gaz ». En effet, près de la moitié des personnes éligibles ne la réclame pas. L’exécutif promet aussi de ne pas laisser tomber les entreprises en difficulté et prolonge par la même occasion les aides destinées aux agriculteurs, aux pêcheurs ou encore aux entreprises du BTP.
Autre mesure annoncée, cette fois-ci pour assurer l’approvisionnement des stations-service, est d’autoriser la vente du gazole d’été jusqu’au 15 novembre, alors que généralement le gazole d’hiver, plus résistant au froid, doit être vendu à compter du 1er novembre. Les distributeurs devront toutefois assurer leur responsabilité quant aux problèmes liés à l’utilisation du gazole d’été vendu entre le 1er et le 15 novembre, précise l’arrêté ministériel. Ils devront aussi avertir les clients sur les risques possibles. Les départements sensibles aux gelées et les zones montagneuses sont particulièrement touchés par le risque de gel précoce pouvant endommager le gazole d’été.
Parallèlement, le gouvernement serait en train de négocier avec Bruxelles pour assouplir certaines règles européennes qui concernent les raffineries.
Interrogé par France 2 et TF1, le 24 septembre, Emmanuel Macron souhaite convaincre ces pays de libérer une partie de leur stock stratégique pour « détendre le marché ».
La TVA au cœur des débats
Le gouvernement promet de ne pas toucher un centime de la crise. Sébastien Lecornu envisage d’inscrire dans le projet de loi de finances 2027 la neutralisation et la restitution aux Français à la pompe des éventuels surplus de TVA liés à la hausse des prix des carburants. « Depuis le début de la crise, le gouvernement a posé le principe que l’État ne devait pas profiter de la hausse des carburants pour accroître ses recettes », a rappelé le Premier ministre.
Ce surplus de TVA n’est toutefois pas acquis : encore faudrait-il que les prix à la pompe continuent de monter, et que les Français, déjà contraints de réduire leur consommation, ne puissent pas la restreindre davantage.
Réduire la TVA pour baisser le prix à la pompe ?
L’idée séduit plusieurs partis, mais le Conseil des prélèvements obligatoires, institution dépendante de la Cour des comptes, met en garde. La TVA sur les carburants a rapporté 14,8 milliards d’euros en 2025 ; la ramener de 20 % à 5,5 % coûterait plus de 10 milliards au budget de l’État, à l’heure où la France cherche difficilement 50 milliards d’euros d’économies pour 2027.
Et, selon le rapport, rien ne garantit que la baisse se répercuterait durablement sur les prix à la pompe, alors même qu’elle fragiliserait au passage la politique environnementale visant à réduire la consommation d’hydrocarbures pour limiter le réchauffement climatique.
Le rapport pointe deux autres faiblesses, et pas des moindres : cette mesure ne ciblerait pas spécifiquement les ménages qui en ont le plus besoin. Et une fois actée, il serait difficile de revenir en arrière.
TotalEnergies plafonne les prix du litre dans ses stations
TotalEnergies a récemment prolongé le plafonnement de ses prix à la pompe dans ses stations-service à 2,25 € pour le gazole et à 1,99 € pour l’essence. Contrairement aux stations-service indépendantes ou à la grande distribution, TotalEnergies peut se le permettre, car le groupe français maîtrise sa chaîne de valeur, de l’extraction de pétrole à la distribution en passant par le raffinage.
Ce plafonnement des prix représenterait pour le groupe un manque à gagner de 300 millions d’euros depuis février 2026. Une mesure qui fragilise toutefois les stations-service indépendantes qui réclament une régulation des prix par l’État.
De son côté, Sophie Binet plaide pour bloquer les prix sur les carburants et surtout les marges des pétroliers en rappelant que « depuis le début de la guerre en Iran, TotalEnergies a généré plus de 10 milliards d’euros de bénéfice ».
Crise des carburants : une question géopolitique avant tout
Le pétrole n’est extrait puis raffiné en quantité suffisante que dans une poignée de régions : le Moyen-Orient, la Russie, les États-Unis. Or, depuis février 2026 et les frappes américaines et israéliennes, plusieurs raffineries du Moyen-Orient ont été mises hors service. Résultat : les capacités mondiales de raffinage sont passées de 85 millions de barils traités par jour en 2025 à 81 millions en août 2026.
Une baisse inférieure à 5 %, mais qui suffit à déstabiliser l’économie mondiale. Car le cauchemar des raffineurs ne s’arrête pas là. Une fois raffiné, le pétrole doit encore être exporté. Et le détroit d’Ormuz par lequel transitait la grande majorité des produits pétroliers exportés subit désormais des perturbations régulières. Certains pétroliers ont ainsi choisi de le contourner ; d’autres s’y risquent malgré tout, au prix de la sécurité des navires et de retards dans les approvisionnements.
Au total, on estime que les exportations de produits pétroliers ne représentent plus que 60 % de leur niveau d’avant février 2026.
L’autre guerre qui impacte les prix à la pompe
Le Moyen-Orient n’explique pas tout. La guerre en Ukraine pèse aussi sur les prix. Après les frappes russes sur ses infrastructures énergétiques qui ont contraint les Ukrainiens à vivre dans le froid, sans chauffage et à moitié dans le noir, l’Ukraine riposte depuis plusieurs mois en envoyant des drones en profondeur sur le territoire russe, jusqu’à Moscou, visant notamment des raffineries. La production russe s’en ressent : 10 millions de barils par jour en 2020, 9,2 millions en 2024, 8,9 millions en juillet 2026.
La population russe et les entreprises doivent ainsi en faire les frais. Dès 2026, la Russie a connu de nombreuses pénuries d’essence, de diesel ou encore de gazole dans ses stations-service, un peu partout sur son territoire, amenant certaines régions à rationner le carburant.
Pour approvisionner son marché intérieur et maintenir les prix, Moscou a interdit dès avril les exportations d’essence, puis de diesel en juillet. Mais bien que l’Europe n’importe presque plus de pétrole russe, cette décision impacte le marché mondial. La Russie continuait d’exporter vers d’autres régions du monde, qui doivent désormais trouver de nouvelles sources d’approvisionnement ; or, le prix du pétrole et de leurs dérivés est indexé au marché global. Si la quantité offerte sur le marché mondial baisse alors que la demande se maintient, les prix grimpent mécaniquement.
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Les États-Unis menacent de couper le robinet
Les prix ne flambent pas qu’en Europe, les États-Unis comme d’autres régions du monde sont également touchés par cette hausse du prix des carburants. Et il semble que l’administration Trump a trouvé une nouvelle parade pour réduire ses prix à la pompe : interdire les exportations de gazole et de diesel.
L’idée semble intéressante, mais les conséquences pour le reste du monde mais aussi pour les Américains eux-mêmes à long terme devraient se faire sentir. À court terme, les prix à la pompe baisseront aux États-Unis. En effet, le gazole actuellement exporté restera sur le sol américain, augmentant instantanément l’offre sur le marché intérieur.
Parallèlement, les prix risquent de continuer leur envolée en Europe. Le diesel américain représenterait la moitié des importations européennes. À long terme, les experts craignent que les raffineries soient obligées de ralentir leur cadence de production, faute de débouchés à l’export.
La France importe la moitié du gazole qu’elle consomme
En 50 ans, la France a perdu les trois quarts de ses raffineries en raison de sa désindustrialisation. Il n’en reste aujourd’hui que six. Résultat, l’Hexagone importe désormais la moitié du gazole qu’elle consomme. Or, plus d’un tiers de ses importations de gazole proviennent des pays du golfe, à savoir l’Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats arabes unis, et 12 % des États-Unis.
Les prix vont-ils revenir à la normale ?
Pour l’instant, difficile à dire quand les prix retrouveront un niveau normal. Une chose est sûre : le prix dépend en partie de la capacité de raffinage et d’exportation des pays producteurs. Or, actuellement, plusieurs raffineries sont endommagées ou détruites. Il pourrait falloir plusieurs mois, voire plusieurs années pour mener à terme ces chantiers.
Encore faut-il que les guerres au Moyen-Orient et en Ukraine cessent pour rouvrir certaines voies d’approvisionnement, comme le détroit d’Ormuz, et retrouver une forme de stabilité à l’échelle mondiale pour rassurer les marchés.
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Les notions abordées
- En économie : la fiscalité, la loi de l’offre et de la demande, l’élasticité-prix de la demande, l’inflation, les marges, la dépendance énergétique et la souveraineté économique, le trilemme de la politique économique, l’interventionnisme des pouvoirs publics, le protectionnisme, le commerce mondial, la chaîne de valeur.
- En géopolitique : la dépendance stratégique des États, les conséquences des conflits sur l’économie, la géopolitique de l’énergie.
Pour t’exercer
Si la hausse des prix à la pompe se poursuit, ce sujet pourrait surtout tomber en note de synthèse, bien que l’article puisse également être mobilisable en dissertation d’économie ou QRA.
Sujets potentiellement envisageables dans lesquels mobiliser cet article :
En économie
- L’État dispose-t-il encore des leviers nécessaires pour protéger le pouvoir d’achat face aux chocs exogènes ?
- La souveraineté énergétique est-elle une condition sine qua non de la réindustrialisation ?
En géopolitique
- L’énergie : arme de guerre ou facteur de coopération internationale ?
- Le contrôle des voies de transit maritimes, cœur ou marge des rivalités géopolitiques contemporaines ?
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