L’affirmative action est l’un des sujets les plus débattus de la politique sociale contemporaine. Née aux États-Unis dans le contexte du mouvement des droits civiques, cette politique de discrimination positive désigne l’ensemble des mesures visant à favoriser des groupes historiquement marginalisés, qu’ils soient définis par leur origine ethnique, leur genre, leur handicap ou leur statut social, afin de rétablir une égalité réelle des chances là où l’égalité formelle ne suffit pas.
Le terme lui-même est révélateur : là où le français parle de “discrimination positive”, expression jugée paradoxale voire contradictoire, l’anglais choisit affirmative action, soit une action affirmative, volontaire, orientée vers la correction d’un déséquilibre structurel. Ce glissement sémantique dit beaucoup sur la manière dont les deux cultures appréhendent la question : d’un côté, une logique universaliste qui tend à refuser toute distinction fondée sur l’appartenance à un groupe, de l’autre, une logique communautariste qui reconnaît la réalité des inégalités systémiques et cherche à les corriger par des mesures ciblées.
Depuis les premières politiques mises en place dans les années 1960 sous la présidence de John F. Kennedy, puis développées par Lyndon B. Johnson, l’affirmative action a connu une histoire longue et conflictuelle, jalonnée de décisions judiciaires majeures, de référendums et de revirements politiques. Le débat a connu un tournant décisif en juin 2023, lorsque la Supreme Court a invalidé les politiques d’admission fondées sur la race à Harvard et à l’Université de Caroline du Nord, mettant fin à 45 ans de jurisprudence. Comprendre ce qu’est l’affirmative action, c’est comprendre l’une des tensions les plus profondes des sociétés démocratiques contemporaines : celle entre égalité de traitement et égalité des résultats.
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Histoire de la discrimination positive
Le terme affirmative action vient des États-Unis. Il a été créé en faveur des descendants d’esclaves, mais également pour tous les citoyens victimes d’une quelconque discrimination, en plein Civil Rights Movement. En effet, le premier à utiliser cette expression a été le président américain John Fitzgerald Kennedy, reprise ensuite par Lyndon B. Johnson.

Néanmoins, la discrimination positive a été remise en cause dès la fin des années 1970. En 1978, la Supreme Court condamne les quotas de la faculté de médecine de l’Université de Californie par l’arrêt Bakke. En 1996, un référendum d’initiative populaire met fin à la discrimination positive dans les universités publiques en Californie (Proposition 209), puis en Floride, dans l’État de Washington, au Michigan ou au Nebraska.
« Vous aviez besoin de cet emploi et vous étiez le plus qualifié. Mais ils l’ont offert à une personne de couleur en raison d’un quota racial. Est-ce vraiment juste ? », interroge ainsi un spot électoral célèbre du Parti républicain lors de la campagne législative de 1990, illustrant ce débat qui fait rage aux États-Unis.
Ces principes de discrimination positive se sont par la suite étendus au reste du monde, et notamment à l’Europe. Par exemple, depuis le 10 juillet 1987, en France, la loi impose à toute entreprise de 20 salariés ou plus d’employer au minimum 6 % de travailleurs handicapés.
Application de l’affirmative action
Pour certains, la discrimination positive est justifiée : elle permet de mettre fin à long terme aux préjugés qui entretiennent l’exclusion sociale. Mais d’autres critiquent ces mesures, qu’ils jugent au contraire stigmatisantes envers les catégories qu’elles entendent promouvoir, et donc inefficaces pour mettre fin aux préjugés.
Débat sur la discrimination positive dans plusieurs secteurs
- Éducation : l’instruction étant la base de l’insertion dans la société, elle consiste en la mise en place de quotas d’inscriptions universitaires. C’est surtout le cas en Angleterre et en France, où par exemple le concours d’entrée à l’IEP de Paris est très polémique.
Cependant, même si elle accroît la mixité, cette forme de discrimination peut dévaloriser les diplômes obtenus. Leur valeur décroît également pour les entreprises, qui peuvent mettre à part les personnes issues d’un groupe « discriminé positivement ». L’action positive ne va pas non plus vers l’idéal de méritocratie, car de telles mesures peuvent mettre de côté certains étudiants plus méritants.
Dans La grande nurserie, Mathieu Laine prend l’exemple de Stefen L. Parker qui, après avoir été refusé de Harvard, a reçu la lettre commençant par les mots suivants : « Nous ne savions pas que vous étiez noir et nous serions en réalité ravis de vous recevoir parmi nous ». Il est évident que les politiques de discrimination positive sont passées par là. Cette affaire a créé un tollé médiatique et a été à la base des premières critiques envers la discrimination positive.
- Emploi : quotas à l’embauche pour se créer une place sur le marché du travail. Cependant, cette forme d’action positive n’empêche pas la discrimination au sein de l’entreprise.
- Fiscalité : moyen privilégié dans de nombreux pays, comme la France. Cette forme d’action positive permet de rendre l’emploi plus rentable pour certaines catégories de personnes. L’employeur rationnel est donc encouragé à embaucher ces catégories pour maximiser ses profits. Cependant, cela peut créer des tensions entre les différentes catégories sociales et socioprofessionnelles.

Il explique finalement que l’affirmative action incite les populations qui en bénéficient à se reposer sur ces quotas. C’est la raison pour laquelle, selon lui, les Portoricains s’en sont moins bien sortis que les autres immigrés sud-américains non aidés. Il prend également l’exemple des Irlandais, qui, sans quotas et grâce à la liberté de travail, ont rattrapé les autres communautés.
Daniel Sabbagh, spécialiste de la discrimination positive et directeur de recherche au Centre de recherches internationales (CERI), considère que les politiques de discrimination positive sont efficaces à court terme, permettant aux étudiants issus des minorités ethniques d’être plus nombreux dans les universités.
Aux États-Unis par exemple, entre 1971 et 2002, le nombre des femmes noires exerçant des fonctions à responsabilités est ainsi passé de 0,4 % à 2 %, et celui des hommes de 1 % à 3,1 %. De même, la présence des minorités au sein des conseils d’administration des entreprises a augmenté, 76 % d’entre eux n’étant plus uniformément composés de personnes blanches. Entre 1970 et 1990, 41 % des postes d’officiers de police ont été obtenus par des Afro-Américains dans le pays, alors que le nombre de pompiers noirs a été presque multiplié par cinq.
Useful vocabulary on affirmative action
| Terme anglais | Traduction française | Contexte d’utilisation |
|---|---|---|
| affirmative action | discrimination positive / action positive | Politique de faveur envers des groupes marginalisés pour rétablir l’égalité des chances |
| racial bias | préjugés raciaux | Biais conscient ou inconscient fondé sur la race |
| segregation | ségrégation | Séparation légale ou de fait de groupes raciaux |
| desegregation | déségrégation | Processus d’abolition de la ségrégation |
| hate speech | propos haineux / discours de haine | Propos racistes, discriminatoires ou incitant à la haine |
| racial tensions | tensions raciales | Conflits ou crispations entre groupes raciaux dans la société |
| to suffer a wrong | subir une injustice | Être victime d’un traitement inéquitable |
| to feel alienated | se sentir exclu / aliéné | Éprouver un sentiment de mise à l’écart de la société |
| a scapegoat | un bouc émissaire | Personne ou groupe rendu responsable des problèmes d’autrui |
| a debatable issue | un sujet controversé | Question sujette à débat et à opinions divergentes |
| equal opportunity | égalité des chances | Principe selon lequel chacun doit avoir accès aux mêmes opportunités |
| systemic inequality | inégalité systémique | Inégalité structurelle ancrée dans les institutions et les pratiques sociales |
| quota system | système de quotas | Dispositif fixant un nombre minimum de représentants d’un groupe |
| Equal Protection Clause | clause d’égale protection | Disposition du 14e amendement américain interdisant les discriminations par l’État |
| diversity | diversité | Représentation équilibrée de différents groupes au sein d’une institution |
| merit-based | fondé sur le mérite | Système d’attribution des places ou des postes selon les seules compétences |
| underrepresented minority | minorité sous-représentée | Groupe présent en proportion inférieure à sa part dans la population générale |
Conclusion sur l’affirmative action
L’affirmative action reste l’une des politiques les plus clivantes de l’histoire sociale et juridique américaine. Depuis ses origines dans le Civil Rights Movement des années 1960 jusqu’à l’arrêt Students for Fair Admissions v. Harvard rendu par la Supreme Court le 29 juin 2023, elle a traversé six décennies de débats sans jamais trouver de consensus stable. Cette décision invalide 45 ans de jurisprudence et interdit désormais aux universités américaines de prendre en compte la race comme facteur dans leurs admissions, au nom de la clause d’égale protection du 14e amendement.
Les arguments des défenseurs restent solides : sans mesures correctives, les inégalités systémiques héritées de siècles de discrimination perdurent structurellement. Pour les opposants, dont Thomas Sowell est la figure intellectuelle la plus rigoureuse, ces politiques créent des effets pervers durables : dépendance aux quotas, stigmatisation des bénéficiaires et détérioration des relations interraciales.
Ce débat, loin d’être uniquement américain, irrigue aujourd’hui l’ensemble des sociétés occidentales confrontées à la question de la représentation et de l’égalité réelle. Maîtriser les contours de l’affirmative action, ses arguments, son histoire et son vocabulaire, c’est se donner les outils pour penser l’un des grands enjeux politiques et sociaux de notre époque.




