Manifestant tenant une pancarte "Our rights are not up for debate" lors d'une culture war

La culture war est l’un des clivages les plus structurants de la vie politique dans les pays anglo-saxons. Ce conflit culturel oppose différents groupes sociaux autour de valeurs, de croyances et de modes de vie, sur des sujets aussi variés que l’avortement, l’identité de genre, le multiculturalisme ou la mémoire coloniale. Aux États-Unis en particulier, la culture war est devenue le clivage politique majeur, opposant républicains et démocrates sur des questions qui dépassent largement l’économie ou la politique étrangère traditionnelle.

Mais la culture war ne se limite pas aux États-Unis. Le Royaume-Uni et le Canada connaissent eux aussi leurs propres versions de ce conflit culturel, qu’il s’agisse du Brexit, des statues controversées ou de la mémoire des peuples autochtones. Dans tous les cas, la culture war révèle des tensions profondes entre des visions du monde difficilement conciliables.

Cet article explore les origines de la culture war, ses manifestations concrètes dans les pays anglo-saxons, et le débat plus large sur sa réalité même : certains chercheurs estiment que ce concept exagère une polarisation qui serait en fait moins marquée qu’on ne le pense.

Définition de la « culture war »

Il s’agit d’un conflit culturel entre différents groupes sociaux. Elle fait référence à la lutte pour la domination de leurs valeurs, croyances et pratiques. Les sujets brûlants sur lesquels il existe un désaccord sociétal général et une polarisation des valeurs se trouvent fréquemment au cœur des « culture wars » dans le monde contemporain.

Plus précisément, le terme de « culture war » est communément utilisé aux États-Unis pour décrire la politique contemporaine de la puissance mondiale. En effet, les thèmes de l’avortement, de l’homosexualité, du multiculturalisme et d’autres conflits culturels fondés sur des oppositions de valeurs, de mode de vie, constituent le clivage politique majeur.

Pays Sujets clés Exemples emblématiques
États-Unis Avortement, port du masque, BLM, hymne national, climat, Obamacare, droits LGBT Statue de Junipero Serra retirée, bannissement d’Amazon Rekognition à San Francisco
Royaume-Uni Brexit, immigration, mémoire coloniale, génération Windrush Statue d’Edward Colston déboulonnée, controverse autour de Cecil Rhodes à Oxford
Canada Politique envers les peuples autochtones Statue de John A. Macdonald renversée en août 2020

 


Tout savoir sur le wokisme : de Martin Luther King à la cancel culture

 

Les manifestations de la « culture war » dans les pays anglo-saxons

Aux États-Unis

Les manifestations de la « culture war » aux États-Unis se sont intensifiées au cours des dernières années. L’aspect multiculturel de la société américaine est en effet très propice à l’éclosion de débats sociétaux, qui se retrouvent rapidement au cœur du débat politique.

Ainsi, au début de la pandémie mondiale, la Covid-19 est devenue le principal sujet de débat aux États-Unis, en moins de deux mois. Le parti conservateur défendait les droits constitutionnels des Américains, qu’il considérait violés par les obligations de port du masque et les confinements répétitifs.

Au contraire, le parti libéral s’y opposait virulemment, considérant que les libertés individuelles devaient être sacrifiées au nom de la santé publique. Le gouverneur du Dakota du Nord, Doug Burgum, avait même déclaré que l’opposition au port du masque n’était qu’une « senseless culture war » qui mettait en danger la santé des Américains.

Une opposition accrue entre les républicains et les démocrates

Plus généralement, aux États-Unis, depuis le début des années 2000, la « culture war » s’est transformée en une opposition accrue entre les républicains et les démocrates. Les enjeux associés à la « culture war » se sont élargis dans les années 2010 avec le mouvement Black Lives Matter, les protestations contre l’hymne national américain (le 23 février 2019, huit joueurs de l’équipe masculine de basket Ole Miss ont mis un genou à terre pendant l’hymne), le débat autour du changement climatique, la politique de santé dont l’Obamacare, les droits des personnes LGBT (ce qui a notamment fait débat en 2017), le rôle de la religion, etc.

De nombreux exemples de manifestations de la « culture war » aux États-Unis peuvent encore être cités, mais un des faits les plus marquants, à l’échelle mondiale, concerne les renversements de statues à répétition. Par exemple, la statue de Junipero Serra, grand évangélisateur des peuples indigènes de Californie, a été enlevée du Golden Gate Park de San Francisco. En 2019, dans la même ville, la plateforme de reconnaissance faciale d’Amazon, Rekognition, a été bannie après avoir été contestée par des militants qui craignaient que ce type de surveillance se retourne contre eux et soit vendue aux gouvernements.


Les mouvements de protestation aux États-Unis à connaître absolument !

 

Au Royaume-Uni

La « culture war » qui règne au Royaume-Uni diffère de celle qui a dominé aux États-Unis depuis des décennies. La politique britannique, en dehors de l’Irlande du Nord, n’est pas emprisonnée dans un conservatisme religieux. Elle laisse place à un plus large consensus social et politique en faveur de l’égalité des homosexuels, ce qui était autrefois impensable. De même, le droit légal à l’avortement n’est pas aussi fragile qu’aux États-Unis.

Le Brexit a révélé un clivage fondamental entre individualistes et communautaristes. En effet, la culture politique britannique a toujours été conflictuelle et contradictoire. À cela s’ajoutent les nombreux conflits culturels et identitaires qui ressassent des blessures passées telles que celles de la génération Windrush, ou encore de l’esclavagisme.

Ainsi, la statue d’Edward Colston, un marchand d’esclaves, a été déboulonnée à Londres par des manifestants et remplacée par celle d’une manifestante du BLM (Black Lives Matter). La statue de Cecil Rhodes à Oxford fait également polémique. Homme d’affaires et homme politique en Afrique du Sud, l’héritage colonial du riche philanthrope est terrible au regard des normes éthiques actuelles. Mais on ne peut ignorer ses dons à l’Université d’Oxford, sans lesquels des milliers d’étudiants n’auraient pas pu payer leurs études.

Les clivages sur les questions culturelles (immigration, multiculturalisme, intégration, terrorisme, sécurité nationale, etc.) continueront de définir le discours politique national post-Brexit pendant un certain temps.

Au Canada

Une statue de John Macdonald, le Premier ministre du Canada qui a unifié le pays, a été renversée en août 2020 à la suite des manifestations du BLM. Il est aujourd’hui critiqué pour sa politique ciblant les enfants indigènes (organisation de la famine pour exclure les Indiens de leurs terres et les rassembler dans des réserves).

Un débat qui s’intensifie

Les divisions sociétales découlant de telles oppositions remettent en question la validité et la légitimité des « culture wars ». En effet, de nombreux actes ont été assimilés à la très critiquée « cancel culture ». La « cancel culture » fait référence à la pratique populaire consistant à retirer son soutien aux personnalités publiques et aux entreprises après qu’elles ont fait quelque chose de répréhensible ou offensant.

En été 2020, parallèlement au mouvement BLM, un débat a éclaté sur ce type d’activisme. Le féminisme et les personnes luttant contre le racisme utilisent souvent cette technique pour boycotter, blâmer des personnalités publiques. Cette pratique est néanmoins réprimée par les défenseurs de la liberté d’expression, comme l’illustre la lettre ouverte publiée dans Harper’s magazine signée par 173 écrivains.

La « cancel culture » conduirait à la restriction des libertés individuelles, à des débats baveux qui ne tolèrent qu’une opinion. Ainsi, Bari Weiss a démissionné du NY Times en juin 2020, affirmant que le journal ne permettait pas correctement à différentes opinions de s’épanouir et contribuait, à sa manière, à la propagation de la « cancel culture ».

La « culture war », une réalité ?

Certains théoriciens avancent l’idée que le terme de « culture war » n’a été inventé que pour créer des « in-groups » et des « out-groups » dans un but politique : exploiter les différences et les griefs.

En 2005, Morris P. Fiorina a ainsi critiqué la notion même de « culture war », la qualifiant de mythe. Selon lui, les Américains sont moins polarisés qu’avant. D’après les statistiques, depuis 1970, la proportion d’Américains s’identifiant comme démocrates ou républicains a largement baissé, prouvant que l’électorat est moins partisan. Les États-Unis se distinguent des autres nations, car « eux seuls ont fait de l’expérience des immigrés une partie de leur identité nationale ».

la culture war depuis 2024 : un nouveau chapitre

Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 a profondément transformé la culture war aux États-Unis. Ce qui relevait auparavant de débats sociétaux est devenu une politique d’État. Dès le 21 janvier 2025, Trump a signé un décret supprimant tous les programmes DEI (Diversity, Equity and Inclusion) dans les agences fédérales. D’autres décrets ont suivi, retirant les formations sur la diversité dans l’armée et rebaptisant des lieux symboliques comme le golfe du Mexique en “Gulf of America”.

Pour les partisans de Trump, ces mesures corrigent les excès d’une décennie de progressisme institutionnel. Pour leurs opposants, elles constituent une forme de culture war inversée, où l’État impose désormais sa propre vision culturelle au lieu de rester neutre.

Au Royaume-Uni, la culture war a pris une tournure différente après les émeutes anti-immigration de l’été 2024. Le débat s’est déplacé vers la question de la liberté d’expression en ligne, avec l’Online Safety Act, et vers la place de l’immigration dans l’identité nationale britannique, deux thèmes que le gouvernement Starmer peine à désamorcer.

Ce nouveau chapitre confirme une tendance de fond : la culture war ne s’apaise pas avec l’alternance politique. Elle change simplement de camp, et parfois de visage.


Accéder à toutes nos ressources en anglais