Le déclin du retour sur investissement de l’éducation supérieure bouleverse aujourd’hui les États-Unis et le Royaume-Uni. Le diplôme, autrefois moteur d’ascension sociale, cesse progressivement de remplir sa promesse. Point sur la crise de l’éducation supérieure et du modèle de la méritocratie adjacent.

I / L’éducation supérieure ne garantit plus la mobilité sociale

Un modèle historique en crise

Pendant des décennies, l’université représentait la clef de l’ascension sociale. Si au Royaume-Uni l’éducation supérieure a toujours été considérée comme un privilège, aux États-Unis, c’était la pierre angulaire du modèle du “American Dream“. En effet, étudier à l’université était la promesse certaine d’obtenir des carrières plus stables, des salaires plus élevés, un accès accéléré aux classes moyennes. Ce modèle reposait sur un principe simple : s’endetter aujourd’hui pour obtenir demain un meilleur avenir.

Ce pacte est aujourd’hui en crise. La promesse de la méritocratie universitaire s’est envolée à cause de l’inflation, la stagnation salariale, l’explosion des coûts étudiants et un marché du travail saturé. Aux États-Unis, les salaires d’entrée stagnent autour de 50 000 dollars, un niveau qui ne permet pas d’absorber des dettes étudiantes supérieures à 100 000 dollars. Au Royaume-Uni, l’écart salarial entre diplômés et non-diplômés n’a jamais été aussi faible. Après cinq ans, certains diplômés d’un master gagnent à peine 5 % de plus qu’un bachelor.

Le pacte de la méritocratie universitaire s’effondre

À cela s’ajoute une dimension structurelle que souligne l’expert David Brooks : les universités ont profondément transformé le modèle de mobilité au XXᵉ siècle, en remplaçant l’idéal du “Well-Bred Man” par celui du “Cognitive Elite”, sélectionné selon l’intelligence testée et les performances scolaires. Ce basculement visait à démocratiser l’accès aux élites mais il a eu pour effet paradoxal de renforcer le rôle de l’université comme point tournant de mobilité : l’opportunité de mobilité dépend de plus en plus de l’obtention d’un diplôme, entraînant une course au diplôme le plus prestigieux possible. Par conséquent, le nombre d’étudiants inscrits dans des universités n’a cessé de progresser. Or, cette massification universitaire tend à baisser la valeur des diplômes, ce qui contribue en partie au déclin du retour sur investissement de l’éducation supérieure. Autrefois pensé pour ouvrir les portes à tout le monde, le pacte de la méritocratie s’effondre et tend aujourd’hui à les fermer.

II / Le poids écrasant des coûts : un système devenu inégalitaire

Explosion des coûts directs

La crise s’explique d’abord par l’explosion des coûts. Aux États-Unis, les frais de scolarité augmentent depuis trente ans trois fois plus vite que les salaires. Un master coûte couramment entre 60 000 et 120 000 dollars, auxquels s’ajoutent logement, assurances, transports, matériel académique : la facture totale dépasse forcément 100 000 dollars. De ce fait, le pays atteint un record de 1 740 milliards de dollars de dette étudiante privée. Il est donc difficile de toujours considérer l’éducation supérieure comme un service public. Au Royaume-Uni, même si les frais sont encadrés, l’endettement total atteint facilement les 60 000 livres, avec des salaires de sortie autour de 25 000 livres. À ces coûts directs s’ajoutent les coûts d’opportunité. Deux années d’études, c’est deux années sans salaire, sans progression professionnelle, sans indépendance financière. Pour les étudiants issus de familles modestes, l’effort n’est plus soutenable, voire même plus rentable.

Un système devenu socialement régressif

David Brooks, dans “How the Ivy League broke America“, montre à quel point le système est structurellement biaisé. Les familles du top 1 % investissent massivement dans l’éducation de leurs enfants : écoles privées, cours particuliers, SAT prep… Ce surplus éducatif qui sécurise l’admission dans les meilleures universités est un privilège exclusivement réservé aux plus riches. C’est pourquoi les enfants du top 1 % sont 77 fois plus susceptibles d’intégrer une université de l’Ivy League que tous les autres étudiants. Alors désormais, ce n’est plus le talent qui détermine l’accès aux diplômes les plus valorisés, mais le capital. L’éducation supérieure devient un amplificateur d’inégalités.

III / Les diplômes qui ne valent plus le coût : un choc pour les humanités

Un effondrement de la valeur salariale des masters en humanités

La chute du retour sur investissement dans l’éducation supérieure touche particulièrement les humanités. Un master en langues, en histoire, en géographie ou en arts se traduit souvent par un gain de 2 000 dollars annuels par rapport à un bachelor, alors que le coût du diplôme peut dépasser 80 000 dollars. Les diplômes de master en humanités n’ont donc aucune prime salariale liée à leur niveau d’études, et se retrouvent souvent incapables de rembourser leur dette étudiante croissante.

La fracture entre masters “rentables” et “non rentables”

Le fossé se creuse entre diplômes “rentables” — data, ingénierie, santé, IA, computer science — et diplômes “non rentables”. Les débouchés saturés et les contrats précaires touchent principalement les humanités, et sous la pression financière, les étudiants se dirigent vers les études avec la meilleure rentabilité immédiate. Aujourd’hui, avec cette fracture de rentabilité qui dévalorise les humanités, le système universitaire fragilise ses propres fondations culturelles et politiques.

IV / Quel rôle pour l’État ? Une réforme nécessaire de la méritocratie

Orienter davantage les étudiants

Les gouvernements se doivent d’être transparents sur les retours sur investissement procurés par les différents diplômes. Ils doivent être actifs dans la diffusion d’informations relatives à l’employabilité, salaires à cinq et dix ans, coût total réel d’une filière. C’est d’ailleurs une initiative déjà entreprise par certains Etats Américains, qui publient des “degree value reports”. Ensuite, la question du financement doit être repensée, notamment aux États-Unis où les frais de scolarité sont vertigineux. Au Royaume-Uni, comme l’éducation supérieure est pensée comme un privilège, le gouvernement ne finance pas les études supérieures, il plafonne les frais. Or, Ainsi, comme une baisse des plafonds serait trop pénalisante pour la capacité de financement des universités, difficile pour le gouvernement d’agir. Nonobstant, le gouvernement pourrait élargir l’allocation de bourses sur critères sociaux afin d’alléger le poids massif des dettes pour les étudiants modestes.

Envisager une réforme conceptuelle du mérite

Mais la réflexion peut aller plus loin, jusqu’à revoir la conception même du mérite. Aujourd’hui, le système récompense principalement les compétences cognitives mesurées par des tests standardisés. Or, ces critères capturent mal les compétences réellement utiles dans la vie professionnelle (créativité, intelligence sociale, adaptabilité…). Il faudrait donc développer un nouveau système d’admission mettant l’évaluation de ces compétences en avant. En parallèle, il faudrait déstigmatiser les parcours non académiques pouf diversifier les voies de réussite. L’enjeu est de reconstruire une méritocratie qui valorise non seulement le cerveau, mais ce que Brooks nomme les “qualités plus démocratiquement distribuées”.

V / Conclusion : une crise qui dépasse l’université

La crise de l’éducation supérieure révèle une transformation plus profonde. L’université ne joue plus son rôle d’ascenseur social ; Ceux qui pouvaient déjà monter montent encore , mais ceux qui comptaient sur le diplôme pour changer de classe se retrouvent piégés par un trop faible retour sur investissement. Par conséquent, la contrat social fondé sur l’effort éducatif s’effrite et la reproduction sociale progresse. Par extension, le déclin du retour sur investissement de l’éducation supérieure révèle une crise plus vaste : celle d’un modèle de société fondé sur la promesse que l’école suffit à produire l’égalité.

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