gerrymandering

Aux États-Unis, dessiner une carte électorale peut suffire à gagner une élection. Le gerrymandering – ou l’art de découper les circonscriptions à des fins partisanes – suscite depuis longtemps des critiques, tant il semble contourner le principe fondamental d’une démocratie : l’égalité du vote. Mais est-il réellement une menace pour la démocratie ?

Comprendre le gerrymandering aux États-Unis

Une exception américaine dans le découpage électoral

Découpage électoral aux États-Unis
Source: Wikipedia

Aux États-Unis, les membres de la Chambre des représentants (l’équivalent de l’Assemblée nationale) sont élus tous les deux ans dans 435 circonscriptions. Chaque district (circonscription) élit un seul representative (député) : le candidat arrivé en tête, même sans majorité absolue, l’emporte. 

Or, contrairement à la France où les circonscriptions électorales sont définies par une autorité centrale indépendante, ce sont les state legislatures – les parlements des États – qui, dans la majorité des cas, dessinent elles-mêmes les cartes électorales après chaque recensement décennal. Composées d’élus partisans, ces assemblées peuvent manipuler les découpages à leur avantage, au profit de leur propre camp politique : c’est ce qu’on appelle le gerrymandering.

Elbridge Gerry et la naissance d’un vice électoral à l’américaine

Nick Seabrook's gerrymandering history 'One Person One Vote'
Source : Los Angeles Times

Et c’est exactement ce qu’a compris Elbridge Gerry, gouverneur du Massachusetts au début du XIXe siècle, considéré comme l’ancêtre du gerrymandering. En 1812, il valide une nouvelle carte électorale découpée pour favoriser son parti, les Républicains-Démocrates. L’un des districts, aux contours particulièrement biscornus, fait penser à une créature monstrueuse : un journaliste le compare à une salamandre. Une célèbre caricature publiée dans la presse de Boston représente alors la circonscription sous les traits d’un animal fantastique. En fusionnant les mots Gerry et salamander, le terme gerrymander est né. 

D’abord une moquerie, il est devenu le symbole d’une stratégie politique toujours d’actualité. En témoigne l’exemple de la Pennsylvanie en 2012. Cette année-là, les démocrates ont obtenu plus de voix que les républicains – 50,3 % contre 48,8 % –, mais ils n’ont remporté que 5 sièges sur 18, soit à peine 27,8 % des sièges. 

Packing et cracking : la mécanique du déséquilibre

Cracking and Packing
Source : Urban Milwaukee

Comment est-ce possible ? Le gerrymandering repose principalement sur deux techniques redoutablement efficaces : le packing et le cracking. La première consiste à entasser (pack) un maximum d’électeurs d’un même parti dans quelques circonscriptions qu’ils remportent facilement, pour limiter leur impact dans les autres. La seconde, le cracking, vise à disperser (crack) ces électeurs dans plusieurs circonscriptions, de façon à ce qu’ils y soient systématiquement minoritaires – mais de justesse –, afin que leurs voix soient perdues sans influencer le résultat final. 

L’enjeu est de maximiser le nombre de votes « gaspillés » par l’opposition – ce que l’on appelle en anglais les wasted votes, c’est-à-dire des voix exprimées mais sans impact sur l’issue du scrutin.

Conséquences sur les résultats électoraux

Gagner sans majorité : une logique antidémocratique

Derrière des lignes tracées sur une carte, c’est l’équilibre démocratique qui vacille. Quand les circonscriptions sont manipulées, le poids électoral de certains citoyens est volontairement réduit, voire neutralisé. En manipulant les frontières des circonscriptions, un parti peut obtenir une majorité de sièges tout en réunissant moins de voix que son adversaire à l’échelle de l’État. 

Cette manipulation électorale prend une dimension encore plus inquiétante lorsqu’elle sert à affaiblir certains segments de l’électorat. Dans de nombreux cas, le gerrymandering cible délibérément certaines populations pour affaiblir leur pouvoir politique. C’est ce qu’a reconnu la Cour suprême des États-Unis en juin 2023, lorsqu’elle a ordonné à la législature républicaine de l’Alabama de redessiner sa carte électorale jugée contraire au Voting Rights Act. En 2021, l’État avait adopté une carte ne comportant qu’un seul district à majorité noire sur sept, alors que les Afro-Américains représentent 27 % de la population en âge de voter.

Gerrymandered Districts Aren't Always Ugly
Source : The New York Times

Qui plus est, pour favoriser leur camp, les partis tracent parfois des circonscriptions aux formes totalement incohérentes, découpant sans scrupule villes ou quartiers. Ces découpages affaiblissent la représentativité : les élus ne représentent plus une communauté cohérente, mais une mosaïque hétérogène taillée pour gagner.

Un cercle vicieux de verrouillage électoral

Non seulement le problème persiste, mais il s’amplifie au fil des cycles électoraux. Un véritable cycle d’autorenforcement s’installe : un parti qui parvient à prendre le contrôle d’une législature redessine les cartes électorales à son avantage, ce qui lui permet de conserver, voire d’accroître son pouvoir, et donc d’exercer un contrôle encore plus fort sur les redécoupages à venir. Le gerrymandering devient ainsi un outil de verrouillage du pouvoir, qui affaiblit progressivement les mécanismes de l’alternance démocratique.

Texas Gov. Abbott endorses Trump at campaign stop on southern border
Source : PBS News

Ce mécanisme de manipulation électorale atteint son paroxysme à l’approche des midterms de 2026 ; les efforts de gerrymandering se sont intensifiés dans plusieurs États républicains clés. Au Texas, les républicains, sous l’impulsion de Donald Trump et avec le soutien du gouverneur Greg Abbott, ont adopté une nouvelle carte visant à ajouter jusqu’à cinq sièges GOP au Congrès, portant leur total à 30 sièges sur 38. Malgré l’opposition, cette manœuvre vise à neutraliser l’influence des électeurs noirs et latinos, déjà inégalement répartis politiquement.

Face à ces avancées, la Californie, bastion démocrate, a choisi une riposte stratégique. Le gouverneur, Gavin Newsom, envisage une élection spéciale en novembre 2025 pour soumettre au vote une nouvelle carte, afin de contrecarrer les effets du gerrymandering texan.  « Si le Texas veut écraser la démocratie, la Californie doit montrer comment on la défend », a-t-il déclaré.

Peut-on y mettre fin ?

Des mécanismes correctifs émergents, mais minoritaires

Face à l’instrumentalisation croissante du découpage électoral, une question cruciale se pose : le gerrymandering est-il une fatalité du système américain ou peut-on y mettre un terme ? Si certains États, comme le Texas ou l’Ohio, en font un outil assumé de verrouillage politique, d’autres ont tenté d’y résister en instaurant des mécanismes de contrôle plus transparents. 

La Californie, l’Arizona, le Michigan ou encore le Colorado ont ainsi mis en place des commissions indépendantes de redécoupage, composées de citoyens et soumises à des règles strictes de neutralité, de transparence et de participation publique. Ces initiatives restent cependant minoritaires : sur les 50 États, 33 confient encore cette tâche à leur législature, souvent à majorité partisane. Seuls six ont adopté un modèle réellement indépendant, tandis que les 11 autres s’appuient sur des commissions mixtes ou consultatives. 

Au-delà des commissions, certains États tentent de limiter le gerrymandering par des règles constitutionnelles plus strictes. Plusieurs juridictions ont inscrit dans leur législation ou dans leur Constitution des critères contraignants. L’exemple le plus marquant est celui de l’Arizona, où la commission indépendante est tenue de dessiner des districts « compacts, contigus et respectueux des communautés d’intérêts », tout en interdisant formellement de favoriser un parti. 

Des initiatives citoyennes pour une démocratie participative

D’autres pistes explorent des formes de régulation plus démocratiques, centrées sur la transparence et l’inclusion. Dans certains États, des outils numériques, comme Districtr.org ou Dave’s Redistricting App, permettent désormais aux citoyens de proposer leurs propres cartes électorales, de consulter les propositions en cours et de commenter les projets officiels. 

Mais toutes les interventions sur le découpage électoral ne visent pas à neutraliser l’influence politique : certaines cherchent à la corriger et se veulent réparatrices. C’est le cas du gerrymandering racial « positif », mis en œuvre notamment dans les années 1990 aux États-Unis, avec la création de circonscriptions à majorité afro-américaine (majority-minority districts), afin de garantir une représentation équitable au Congrès. 

Quand le gerrymandering échoue : les limites internes de la stratégie

Le gerrymandering ne se heurte pas seulement à des obstacles légaux : il peut aussi échouer pour des raisons stratégiques. C’est notamment le cas du cracking, qui consiste à répartir les électeurs de l’opposition, de façon à ce qu’ils soient juste assez minoritaires pour perdre partout. Cette stratégie repose sur des victoires minimales, souvent arrachées à quelques points de marge. Mais au moindre sursaut de participation, basculement d’opinion, ou changement démographique, ce fragile équilibre s’effondre : les sièges que l’on croyait sécurisés peuvent basculer soudainement, emportés par des victoires surprises de l’opposition.

C’est exactement ce qui s’est produit au Texas au début des années 2000. Après le recensement de 2000, les démocrates ont orchestré un redécoupage favorable à leur camp. Mais cette stratégie s’est retournée contre eux : aux élections de 2000, ils détenaient une avance de + 4. Quatre ans plus tard, en 2004, les républicains prennent le contrôle avec + 10 sièges d’avance. Ce retournement de situation a même donné naissance au terme dummymandering : une contraction ironique entre dummy (imbécile) et gerrymandering, utilisée quand le découpage électoral se retourne contre son propre camp.

 

Alors maintenant, tu sais : derrière des lignes tracées sur une carte, c’est la démocratie elle-même qui s’effrite. En redessinant les cartes, on peut redéfinir le pouvoir. Car, derrière des tracés en apparence neutres, se cache parfois une stratégie redoutable : faire pencher une élection sans majorité et réduire au silence des voix pourtant bien présentes dans les urnes.