La semaine dernière, Major Prépa te disait que la performance de Bad Bunny allait faire du bruit lors de la finale du Super Bowl. Ça n’a pas manqué ! Retour sur ce moment assez révélateur de l’ambiance américaine en ce début d’année 2026.

Lors de la mi-temps du Super Bowl le 8 février 2026, Bad Bunny a livré une performance historique de 13 minutes, saluée par la presse comme une ode à la culture portoricaine. Entièrement chanté en espagnol, le spectacle a transformé le stade en une fête monumentale mêlant reggaeton, salsa et folklore traditionnel (on a évoqué des champs de canne à sucre ou les bodegas). Avec la participation surprise de Lady Gaga et de Ricky Martin, ainsi que des apparitions de Pedro Pascal et Cardi B, Bad Bunny s’inscrit dans la musique internationale et dépasse les frontières de Porto Rico, mais sans jamais vraiment les oublier.

Si certains médias comme The Guardian ont applaudi une maîtrise scénique « exceptionnelle » et le message d’unité transmis, le show a aussi cristallisé les divisions sociales, s’attirant les foudres de Donald Trump et d’une partie des conservateurs qui ont dénoncé une prestation jugée trop politique et incompréhensible. On décrypte tout ça pour toi !

Bad Bunny vs ICE

Ce spectacle à un moment où toutes les controverses sont autour de l’ICE est assez révélateur. Le géographe et anthropologue Nicholas De Genova définit le « spectacle de la frontière » comme une mise en scène médiatique de l’illégalité migratoire qui rend les migrants visibles uniquement sous l’angle de la criminalité ou de l’expulsion. En 2026, l’administration Trump a explicitement utilisé le Super Bowl comme une extension de ce spectacle en annonçant la présence d’agents de l’ICE dans le stade de Santa Clara pour procéder à des arrestations. Bad Bunny a retourné cette logique au détour de ce que l’on peut nommer un contre-spectacle. En recréant un village portoricain authentique sur la pelouse, il a remplacé l’image de l’immigrant clandestin par celle de l’habitant souverain. L’artiste impose sa visibilité au cœur de l’institution la plus patriotique des États-Unis.

Malgré tout, le stade du Super Bowl, avec son déploiement massif de technologies de reconnaissance faciale couplées aux bases de données de l’ICE, est devenu le laboratoire d’un bio-pouvoir exercé sur les corps latinos. Cela rappelle ce que le philosophe Giorgio Agamben développe lorsqu’il évoque l’idée du « camp » comme espace où le droit est suspendu au nom de la sécurité. En somme, l’intervention de l’ICE et des stratégies sécuritaires associées a transformé un événement sportif en un conflit de souveraineté.

La déclaration aux Grammy Awards de Bad Bunny, nommément « Nous sommes humains et nous sommes Américains », est une tentative de réintégrer ces corps dans la « vie politique » alors que l’ICE tente de les réduire à ce qu’Agamben nomme une « vie nue », sans droits, expulsable à tout moment. Comme le suggère l’historien Walter Mignolo dans ses travaux sur la colonialité, Bad Bunny pratique une sorte de « désobéissance épistémique ». En énumérant les pays du Chili au Canada sous l’étiquette “America”, il conteste le monopole des États-Unis sur ce nom. Il redéfinit l’espace géopolitique : Porto Rico n’est pas une périphérie mais le centre d’une nation continentale transnationale.

Un message d’unité

Comme on en a déjà parlé la semaine dernière dans cet article, le paradoxe de Porto Rico réside dans son statut de « territoire non incorporé » (issu des Insular Cases de la Cour Suprême du début du XXe siècle). Comme l’explique la chercheuse Yarimar Bonilla dans Aftershocks of Disaster, Porto Rico est étranger au sens national, mais domestique au sens opérationnel. En refusant de traduire ses textes et en imposant une iconographie 100% portoricaine, Bad Bunny pratique ce que Renato Rosaldo appelle la « citoyenneté culturelle ». Il revendique le droit d’être différent tout en appartenant à l’espace public américain. Le spectacle a agi comme une déclaration d’indépendance symbolique.

L’utilisation de visuels rappelant les poteaux électriques et les infrastructures défaillantes s’analyse aussi sous un angle politique. Le show a transformé le stade en un espace de dénonciation contre LUMA Energy (l’entreprise privée gérant le réseau électrique de l’île) et contre la gentrification accélérée par les incitations fiscales. La plateforme de divertissement du Super Bowl a permis d’exposer une fracture infrastructurelle qui est le résultat direct de la gestion coloniale par le Congrès américain via, notamment, la loi PROMESA. Elle a été instaurée pour répondre à la crise de la dette de 70 milliards de dollars à Porto Rico. Elle a créé le Conseil de supervision et de gestion financièreLa Junta »), un organe non élu qui détient une autorité suprême sur les décisions budgétaires de l’île. En imposant des mesures d’austérité drastiques, cette loi a entraîné des coupes massives dans les services publics cristallisant le sentiment de subordination coloniale.

Enfin, d’un point de vue électoral et démographique, Porto Rico compte plus d’habitants sur le continent que sur l’île. L’universitaire Frances Negrón-Muntaner souligne que Porto Rico n’est pas une île, mais une « nation transnationale ». En 2026, à l’approche des cycles électoraux, ce spectacle a servi de démonstration de force. La présence de Ricky Martin (symbole de la Latin Invasion des années 1990 dont on parlait dans cet article) aux côtés de Bad Bunny souligne le passage d’une intégration par l’assimilation à une intégration par l’affirmation. C’est un message clair envoyé aux décideurs de Washington : la culture hispanophone est désormais un centre de gravité politique incontournable aux États-Unis.

Assumer la fluidité de genre

La dimension gender-fluid du show agit comme un marqueur de polarisation au sein de l’espace politique américain. Comme l’analyse la philosophe Judith Butler dans Gender Trouble, le genre est une performance qui a des effets politiques. En 2026, dans une Amérique où plusieurs États ont légiféré contre les spectacles de drag ou la simplification médicale de la transition de genre, le Super Bowl, événement le plus regardé par l’Amérique profonde, est devenu un terrain d’affrontement. Bad Bunny force l’auditeur conservateur à consommer une esthétique queer pour accéder au divertissement tant attendu, le Super Bowl. C’est une forme de sharp power culturel : il ne cherche pas à convaincre par le dialogue, mais à occuper l’espace visuel et sonore jusqu’à ce que la présence queer devienne une nouvelle normalité.

Le spectacle a mis en scène des danseurs en talons hauts et Bad Bunny lui-même dans une tenue brouillant les lignes de genre. Dans ses travaux sur la masculinité mexicaine et latino-américaine comme The Meanings of Macho, l’anthropologue Matthew Gutmann explique que le « machisme » est souvent une construction sociale liée à des impératifs de résistance ou de survie historique. En performant une fluidité de genre sur la scène du Super Bowl, Bad Bunny opère une « décolonisation de la masculinité ». Il rejette l’archétype du « mâle alpha » latino imposé par l’imaginaire colonial et hollywoodien pour imposer une identité plurielle. C’est ce que l’universitaire José Esteban Muñoz appelle la « désidentification » : ne pas simplement rejeter la norme, mais la transformer pour qu’elle serve les minorités. En intégrant des éléments de la culture Ballroom et des clins d’œil à la communauté LGBTQIA+ lors, par exemple, de son duo avec Lady Gaga, Bad Bunny montre que la « latinisation » des États-Unis n’est pas synonyme d’un retour au conservatisme religieux, mais au contraire d’une avant-garde sociale.

Voilà, tu sais maintenant tout sur ce spectacle qui a animé les foules ! Si tu veux en apprendre plus sur la polarisation politique si bien illustrée par Bad Bunny, va lire cet article !