New York, 4 décembre 2024. Devant le Hilton Midtown, trois balles mettent fin à la vie de Brian Thompson, ex-PDG de UnitedHealthcare, le plus grand assureur santé américain. Gravés sur les projectiles : “Deny”, “Depose”, “Defend”. Trois mots froids, issus du jargon de l’assurance : refuser les remboursements, accuser les plaignants, se défendre coûte que coûte pour préserver les profits. Loin de susciter la compassion, ce meurtre déclenche une onde de choc morale. Luigi Mangione, son auteur présumé, est érigé en héros tragique d’une Amérique épuisée par les factures médicales et la bureaucratie. Dans un pays où se soigner coûte presque deux fois plus qu’en France, mais où l’espérance de vie recule, la question s’impose: comment la première puissance mondiale en est-elle venue à faire de la santé un luxe ?

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I – La médecine américaine, otage du marché

A – L’Amérique des assurances : un patchwork inégalitaire

Aux États-Unis, le coût de la santé n’est pas seulement un chiffre, c’est un miroir. Il reflète une mosaïque incohérente de dispositifs.

Depuis 1965, Medicaid couvre les plus pauvres. Il représente environ 16 % de la population, souvent ceux que l’économie a laissés sur le bord du chemin. En parallèle, Medicare garantit une couverture aux plus de 65 ans, soit environ 15 % des Américains. Deux programmes publics, indispensables mais insuffisants, qui laissent la majorité du pays dans l’entre-deux.

Pour tous les autres, l’accès à la santé dépend du marché privé. Environ 156 millions d’Américains, soit la moitié de la population, sont assurés par l’intermédiaire de leur employeur. Mais cette couverture, loin d’être universelle, varie d’une entreprise à l’autre, d’un contrat à l’autre, parfois même d’un État à l’autre. Perdre son emploi, c’est souvent perdre sa sécurité sanitaire. Dans un pays où le moindre accident peut se transformer en dette à vie, cette précarité structurelle façonne le rapport même des citoyens à la maladie et à la peur.

Les États-Unis sont donc le seul pays de l’OCDE à ne pas disposer d’un système public de couverture maladie universelle. Cette exception américaine, érigée au nom de la liberté individuelle, consacre en réalité une profonde inégalité d’accès aux soins.

The History of the Affordable Care Act | HowStuffWorksEn 2010, Barack Obama tente de briser ce cercle vicieux en lançant l’Affordable Care Act, plus connu sous le nom d’Obamacare. L’objectif était simple : élargir l’accès aux soins, réguler les excès des assureurs et rendre le système un peu plus juste. Mais le projet, ambitieux sur le papier, s’est heurté à la réalité politique américaine. Après le départ de l’administration Obama, divers gouvernements et Congrès ont cherché à modifier, affaiblir ou ajuster l’ACA.

Malgré ce patchwork d’assurances, cette maille pourtant extensive, des millions d’Américains passent encore entre les mailles du filet, condamnés à vivre — ou à mourir — sans assurance.

B – Quand se soigner ruine : les dérives d’un marché médical

Derrière le patchwork des assurances se cache une vérité plus brutale encore : aux États-Unis, se soigner coûte une fortune. Même couvert, l’Américain moyen paie ses soins à un prix qui défie la raison. La médecine, devenue marchandise, obéit désormais aux lois du profit plus qu’à celles de la compassion.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Chaque année, un habitant des États-Unis dépense en moyenne 13 432 dollars pour sa santé, contre 7 136 dollars en France et 6 023 au Royaume-Uni. Une simple angioplastie coûte 31 600 dollars aux États-Unis, contre 7 300 au Royaume-Uni. Une césarienne ? 16 000 dollars à New York, à peine 2 400 en Espagne. Ces écarts vertigineux ne traduisent pas une meilleure qualité de soins, mais la logique d’un système où chaque acteur cherche à maximiser ses marges.

1 – Les compagnies d’assurance

Dans un pays sans couverture universelle publique, la majorité des soins passe par des compagnies d’assurance privées, dont la raison d’être n’est pas de guérir, mais de rentabiliser. Chaque compagnie négocie individuellement avec les hôpitaux et les cliniques les prix des prestations. Or, ces établissements sont souvent regroupés en grands réseaux hospitaliers, ce qui leur donne une position de quasi-monopole dans certaines régions. Ce rapport de force défavorable empêche les assureurs d’obtenir des prix raisonnables, ce qui fait grimper les coûts pour les patients.

À l’inverse, dans la plupart des pays européens, les États agissent comme des monopsones — c’est-à-dire des acheteurs uniques. Cela leur donne un pouvoir de négociation très fort face aux prestataires de soins et aux laboratoires pharmaceutiques. Les gouvernements peuvent ainsi imposer des tarifs encadrés et uniformes, limitant les excès du marché et garantissant une meilleure équité entre les citoyens.

UnitedHealthcare pays Optum doctors more than other doctors: study | Healthcare DiveLes assurances jouent avec les failles du système. En moyenne, 16 % des demandes de remboursement sont refusées, un taux qui grimpe à 32 % chez UnitedHealthcare, dont le PDG était le défunt Brian Thompson. Les patients non couverts doivent choisir entre payer ou renoncer à se soigner. Beaucoup s’endettent, certains basculent dans la faillite : 67 % des banqueroutes personnelles aux États-Unis sont liées à des frais médicaux. Les assureurs le savent : seul 1 % des refus fait l’objet d’un recours. Refuser soigneusement, c’est rentable.

2 – Les prestataires de soins

Ce désordre profite à un seul camp : celui des prestataires. Les médecins américains gagnent en moyenne 352 000 dollars par an, contre 93 000 en France. Loin d’être le fruit du mérite individuel, cette différence s’explique par une rareté artificielle : l’American Medical Association limite depuis des décennies le nombre de facultés de médecine et de postes en internat. Résultat : une offre de médecins figée depuis 1980 malgré une population en hausse de 30 %. Moins de médecins, plus de demande, des prix qui s’envolent.

À cette inflation s’ajoute une bureaucratie tentaculaire accrue par la nature atomique du marché d’assurances. Chaque consultation génère des montagnes de formulaires, des vérifications de codes, des procédures de remboursement. Aux États-Unis, les dépenses administratives absorbent 8 à 10 % du budget de santé, contre 2 à 3 % en Europe.

3 – Les pharmaceutiques

Le cercle vicieux ne s’arrête pas là. Les laboratoires dictent aussi leurs prix. Un Américain dépense en moyenne 1 560 dollars par an en médicaments, contre 900 en France. Le même comprimé coûte deux, trois, parfois dix fois plus cher qu’en Europe. Le Gleevec, traitement contre la leucémie, se vend autour de 10 000 dollars aux États-Unis, quand il coûte à peine 1 000 ailleurs. Pourquoi ? Parce que le gouvernement fédéral ne négocie pas directement avec les laboratoires, laissant chaque hôpital, chaque pharmacie, discuter seul — et perdre.

Ainsi, les États-Unis ont bâti un système où la maladie nourrit l’économie. Les médecins, les hôpitaux, les assureurs, les laboratoires : chacun tire sa part du profit, tandis que le patient s’enfonce dans la dette ou la renonciation. L’obsession du gain a remplacé la mission de soin.

II – Santé et idéologie : la fracture politique américaine

A – La santé, champ de bataille du pouvoir fédéral

Lorsque le marché ne suffit plus à fracturer la société américaine, la politique s’en charge. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, la santé publique s’est retrouvée au cœur d’une offensive conservatrice d’ampleur inédite.

En mars 2025, son administration a étendu sa croisade contre Planned Parenthood, l’organisme de santé reproductive qui assure chaque année des millions de dépistages de cancers, d’infections sexuellement transmissibles et de soins pour les femmes à faible revenu. La décision prive des États entiers de services médicaux essentiels. Près de 200 cliniques pourraient fermer leurs portes, notamment dans les zones rurales.

RFK Jr., Trump's pick for health secretary, grilled about vaccines : Shots - Health News : NPRQuelques semaines plus tard, le secrétaire à la Santé Robert F. Kennedy Jr. annonce la suppression de 10 000 postes dans les agences fédérales — la Food and Drug Administration (FDA), le Centers for Disease Control and Prevention (CDC) ou encore les National Institutes of Health (NIH). Officiellement, ces coupes visent à économiser 1,8 milliard de dollars par an. En réalité, elles affaiblissent les organismes chargés de surveiller la sécurité alimentaire, de prévenir les épidémies et de financer la recherche.

Dans les laboratoires et les universités, le climat devient électrique. Les scientifiques parlent d’une “culture de la peur” : les sujets sensibles — climat, vaccins, santé sexuelle — sont découragés, voire censurés. La frontière entre science et idéologie s’efface.

En octobre 2025, un désaccord sur la reconduction des crédits de l’Affordable Care Act provoque un shutdown du gouvernement fédéral. Les Républicains refusent de prolonger les aides permettant à des millions d’Américains de payer leur assurance sur les marchés d’Obamacare.

La santé est devenue l’un des marqueurs les plus nets de la polarisation américaine. D’un côté, les conservateurs prônent la responsabilité individuelle et dénoncent le “socialisme médical”. De l’autre, les progressistes défendent un droit fondamental à la santé. Entre les deux, des millions d’Américains oscillent entre dettes et renoncements, pris au piège d’une guerre idéologique dont ils sont les victimes collatérales.

B – Méfiance et désinformation : la crise de confiance sanitaire

La guerre politique autour de la santé ne se joue pas seulement dans les couloirs du Congrès : elle s’est infiltrée jusque dans les consciences. Après les coupes budgétaires et la censure administrative, un autre mal s’est installé, plus insidieux encore : la méfiance.

En novembre 2024, Donald Trump nomme Robert F. Kennedy Jr. à la tête du Department of Health and Human Services. L’homme, connu pour ses positions controversées sur les vaccins, a bâti sa notoriété sur une défiance profonde envers les institutions scientifiques.

Mais cette crise de confiance dépasse la sphère politique. En janvier 2024, l’Organisation mondiale de la santé tire la sonnette d’alarme : plus de 42 000 cas de rougeole recensés en 2023 contre à peine 941 l’année précédente. Le recul de la vaccination, conséquence directe de la désinformation post-pandémie, montre à quel point la défiance envers la science a contaminé les démocraties avancées.

La santé publique repose sur un pacte implicite : celui de la confiance entre citoyens et institutions. Ce pacte, aujourd’hui, se fissure. L’Amérique qui a inventé la pénicilline et conquis la Lune semble désormais prisonnière de ses doutes.

III – Lueur d’espoir : quand progrès et politique tentent de soigner l’Amérique

A – L’Amérique peut-elle guérir son modèle ?

Dans ce paysage saturé d’inégalités et de méfiance, une voix continue de rappeler qu’un autre système est possible. À gauche du Parti démocrate, un courant progressiste persiste à défendre une idée simple : la santé n’est pas un privilège, mais un droit.

Sen. Bernie Sanders On Congress And The Coronavirus Pandemic | 1ADepuis plusieurs années, Bernie Sanders incarne cette lutte. Son projet de Medicare for All propose de remplacer l’assurance privée par un système public universel, couvrant l’ensemble des citoyens sans prime ni franchise. Financé par une fiscalité plus progressive, ce modèle placerait la solidarité au cœur du système de santé américain.

Sous la présidence Biden, certaines de ces idées ont trouvé un écho. En août 2023, le gouvernement a identifié dix médicaments dont les prix seront enfin négociés entre Medicare et les laboratoires pharmaceutiques — une première dans l’histoire du pays. Ces baisses, rendues possibles par l’Inflation Reduction Act, devraient bénéficier à près de neuf millions d’Américains dès 2026.

B – De la chirurgie robotique à l’IA : la revanche de la recherche

Alors que la politique divise et que le marché dévore, la science, elle, continue d’avancer. La recherche américaine demeure un espace de résistance et d’espoir, rappelant que l’innovation, lorsqu’elle échappe à la logique du profit, peut encore servir l’humain.

En novembre 2024, à New York, le NYU Langone Health Center réalise une première mondiale : une double greffe pulmonaire entièrement robotisée sur Cheryl Mehrkar, médecin atteinte d’une maladie respiratoire chronique aggravée par le Covid. Après dix ans de lutte contre la maladie et des années de recherche chirurgicale, elle devient la première patiente à respirer grâce à une intervention réalisée sans les mains d’un chirurgien.

La révolution scientifique se joue aussi dans le domaine des neurosciences. En janvier 2024, la société Neuralink, fondée par Elon Musk, implante pour la première fois une puce cérébrale dans le cerveau humain. Baptisé Telepathy, l’appareil détecte les signaux neuronaux et permet de contrôler un ordinateur par la pensée. L’ambition est immense : redonner de l’autonomie aux personnes paralysées, abolir la frontière entre l’esprit et la machine.