A première vue, lier l’acte de juger à la transparence semble relever de l’évidence : bien juger ne suppose-t-il pas de tout savoir, de connaître tous les faits, toutes les intentions, toutes les preuves ? Parce qu’elle réduit l’opacité, la transparence semble être la meilleure alliée de la justice et de la rationalité critique. Or, dans La Société de la transparence, Byung-Chul Han inverse cette perspective, qui relève davantage d’une illusion : en réalité, l’obsession du « tout-visible », loin d’éclairer nos analyses et nos jugements, pourrait finir par les aveugler.
Dans cet article, nous nous baserons donc sur cet essai de Han pour montrer que l’injonction contemporaine à la transparence absolue, loin de parfaire l’acte de juger, en sape méthodiquement les fondations. Nous verrons donc successivement comment la société de transparence anéantit trois piliers qui rendent l’acte de juger possible.
Un outil du jugement brisé : du jugement critique à la positivité du “Like“
La remise en cause de la négativité critique
Partons d’une idée simple : l’acte de juger, par essence, est empreint de négativité, puisqu’il revient à discerner, c’est-à-dire à séparer. En jugeant, on sépare le vrai du faux, le bien du mal, le juste de l’injuste ; bref, on pose des limites, on exclut, et on critique.
Or, la société de transparence, selon Han, est une “société de positivité“, qui proscrit cette négativité au profit d’une communication lisse et sans friction. Ainsi, la transparence embarrasse l’une des premières conditions d’un jugement critique, neutre et rationnel, à savoir, la négativité critique.
Byung-Chul Han définit en effet la transparence comme un état particulier dans lequel on observe que les choses “perdent toute négativité“, parce qu’elles doivent s’intégrer “dans les flux fluides du capital, de la communication et de l’information“. Tout ce qui a le malheur de résister à ce « flux » rapide (l’étranger, le complexe, l’obscur) devient alors un obstacle à éliminer.
Cette obsession de la positivité attaque donc l’acte de juger sur deux fronts : le rythme de la pensée et l’importance accordée à la vérité.
La pensée (lente) remplacée par le calcul (rapide)
Juger exige du temps ; Han nous rappelle ainsi les propos de Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit, selon lequel l’Esprit se définit par sa capacité à affronter le négatif, à s’y “attarder“. Le jugement est donc, par essence, une sorte de rumination, un processus lent qui pèse le pour et le contre :
L’Esprit a le “pouvoir”, selon Hegel, “seulement en regardant le négatif en face et en s’attardant avec lui”.
Or, la société de la transparence est obsédée par la vitesse. La conséquence est alors simple : elle n’est plus en mesure de tolérer la lenteur de la pensée dialectique, d’un jugement mûrement élaboré. Son seul objectif, c’est l’accélération. Or, pour l’atteindre, il faut purger le système de toute négativité :
Le système de transparence abolit toute négativité afin de s’accélérer.
Nous nous retrouvons alors dans un “système positivé“, au sein duquel la pensée critique est devenue un obstacle qui “dégénère en calcul“. En effet, nous vivons dans un monde saturé d’informations immédiates, trop nombreuses pour être réellement pensées. Dès lors, on ne délibère plus : on calcule. De toute manière, il n’y a plus “d’écart dans la connaissance” qui permettrait une réflexion nouvelle. En clair, l’accumulation d’informations n’aide pas le jugement, mais au contraire le paralyse :
Aujourd’hui, la masse croissante, voire rampante d’informations paralyse tout jugement supérieur.
La vérité (exclusive) est remplacée par l’information (additive)
Han rappelle ensuite une distinction des plus capitales :
Transparence et vérité ne sont pas identiques.
La vérité, selon lui, est caractérisée par une force fondamentalement négative. De fait, juger, c’est affirmer une vérité ; c’est donc aussi nécessairement exclure ce qui est faux. Pour le dire simplement : la vérité opère par la négation :
La vérité est une force négative dans la mesure où elle se présente et s’affirme en déclarant tout le reste faux.
L’information, au contraire, est essentiellement positive : elle ne nie rien, mais s’accumule et s’empile. Mais elle ne produit rien d’autre : elle n’a donc pas de valeur ajoutée, parce qu’elle n’implique pas de significations nouvelles. Ainsi,
Des informations supplémentaires ou simplement une accumulation d’informations ne produisent pas de vérité. Elles manquent de direction, c’est-à-dire de sens.
Or, puisque nous sommes inondés de données transparentes, nous avons perdu la capacité négative de « trancher » pour établir une vérité. Le flux incessant de nouvelles informations est donc là pour masquer cette lacune.
Le like comme emblème d’un jugement dépourvu de négativité
Le symbole de cette positivité à tout va est le bouton “Like“. Han note ainsi que “Facebook a constamment refusé d’introduire un bouton ‘Dislike‘” – et c’est le cas de la majorité des réseaux sociaux aujourd’hui. La raison est simple :
La société de positivité évite la négativité sous toutes ses formes, car la négativité fait caler la communication.
Le “Like” est donc le simulacre d’un jugement, mais pas n’importe lequel ! Il s’agit du jugement parfait pour la société de transparence. Il suffit de se pencher sur ses caractéristiques :
- D’abord, le like est immédiat et additif : il n’exige “aucune contemplation soutenue“.
- Ensuite, il est non-dialectique : il ne permet aucun opposition, mais seulement de l’adhésion.
- Enfin, il est économiquement exploitable, alors que “les jugements négatifs nuisent à la communication“, puisque “la négativité que le rejet implique ne peut être exploitée économiquement“.
Dès lors, d’après Han,
Le consensus général de la société de positivité est ‘Like’.
Pour résumer, dans ce système, l’acte critique de “juger” est systémiquement désamorcé. Autrement dit, on ne juge plus : on “like”.
L’objet du jugement vidé de sa substance : de la valeur intrinsèque à la tyrannie de l’exposition
Lorsque l’on juge, nous sondons également une valeur. L’objet de nos jugements est aussi de rechercher cette valeur : le caractère de cette personne est-il bon ? Est-elle honnête ? Cette œuvre recèle-t-elle d’une profondeur à déchiffrer ? Touche-t-elle au vrai ?
Or, la société de la transparence n’a que faire de ce qui est caché. Au contraire, elle ne s’intéresse qu’à ce qui est visible et exposé. Ainsi, après s’être attaquée au comment (la faculté de juger), la transparence vient compromettre le quoi (l’objet du jugement).
L’exposition contre le culte
Dans son ouvrage L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Walter Benjamin, distingue ainsi la « valeur cultuelle » (Kultwert) d’une part, qui vit du secret, du « fait d’exister » plus que « d’être vu », de la « valeur d’exposition » (Ausstellungswert) d’autre part, qui vit non pas de l’unicité de l’œuvre, mais de sa visibilité et de sa reproduction. Han reprend cette distinction à son compte, montrant que la société de transparence pulvérise ces valeurs morales et culturelles. En exigeant que tout soit visible, elle abolit la valeur cultuelle au profit de la seule valeur d’exposition :
Tout est mesuré à sa valeur d’exposition.
Les conséquences sur nos jugements sont alors au nombre de trois.
1e conséquence : l’être humain, jugé comme une marchandise
D’abord, dans une telle société, on ne juge plus les gens sur ce qu’ils sont (leur caractère, leur morale) ; la seule chose qui compte, c’est leur “face“, c’est-à-dire le visage public, qui est non pas sincère, mais calibré pour retenir l’attention. Autrui n’est donc plus évalué à l’aune de son authenticité, mais au contraire de la qualité de sa mise en scène, les informations liées à l’exposition étant bien plus rapides à transmettre. Le seul critère qui reste est donc celui de la performance, c’est-à-dire la capacité à se montrer, à exister publiquement, à soigner son image :
Dans la société de l’exposition, chaque sujet est aussi son propre objet publicitaire.
2e conséquence : la société devient “pornographique“
Han forge ici un concept philosophique : selon lui, la société deviendrait “pornographique“. La pornographie correspond à une transparence absolue, une exposition sans voile et sans secret :
Tout a été tourné vers l’extérieur, dénudé, exposé, déshabillé et mis en spectacle.
Si nous pouvons considérer que certains concepts, comme la beauté, ont besoin d’une part de mystère, la transparence, elle, est “l‘évidence sans secret“. Or, dans de telles conditions, nous n’avons affaire qu’à des « jugements pornographiques », qui ne cherchent ni le beau ni le vrai, mais se contentent uniquement de consommer ce qui reste en surface.
3e conséquence : l’abolition du Punctum
Pour approfondir ce point, Han s’appuie sur Roland Barthes. Dans La Chambre Claire. Note sur la photographie, Barthes distingue deux façons de recevoir une image : le Studium et le Punctum.
- Le Studium correspond à l’intérêt général, presque poli, culturel (“I like / I don’t like“). Il implique un jugement plutôt rapide, qui n’engage à rien.
- Le Punctum est tout l’inverse : ce n’est pas l’image entière, mais un détail précis qui nous “blesse” ou nous “pique” personnellement. Il nous force à nous arrêter, à faire “silence” pour revenir à l’objet contemplé. C’est donc un choc intime, souvent “difficile à nommer” : on ne sait pas toujours pourquoi ce détail précis nous touche.
Or, Han note que les images d’aujourd’hui (la pornographie, l’information en continu) n’ont pas ce punctum. Elles “crient” (c’est-à-dire qu’elles choquent), mais ne “blessent” pas pour autant (elles ne nous atteignent pas personnellement). De plus, elles défilent à une vitesse qui nous empêche de nous y arrêter. Enfin, elles n’offrent “rien à lire” ; elles “infectent et affectent” uniquement sur le moment, et non sur la durée. Autrement dit,
L’enchaînement des images force l’observateur (…) à une ‘voracité continue’. Le punctum échappe au regard consommateur et vorace.
La société de l’exposition est donc un tribunal permanent dans lequel le verdict est instantané. Nous sommes inlassablement jugés par le regard “vorace” du public, dans un système qui ne valorise que le Studium (le “Like” immédiat) et a éliminé le Punctum, c’est-à-dire le détail et la profondeur, qui blesse et nous donne réellement à penser, alimentant notre jugement critique.
Autrement dit, dans la société de transparence de Byung-Chul Han, il n’y a plus rien à juger en profondeur. L’objet du jugement a été vidé de son intériorité, ou de son “aura“, comme le dirait Benjamin. Désormais, nous n’évaluons donc plus des sujets selon leur valeur, mais nous bornons à évaluer des objets selon la performance de leur exposition. Or, après l’outil et l’objet, la transparence démolit également le cadre même du jugement.
L’abolition du cadre du jugement : du tribunal au panoptique numérique
Juger exige d’avoir un cadre sanctuarisé, souvent associé au tribunal,qui suppose de la distance entre les juges, l’institution et l’accusé, ainsi qu’un temps long, nécessaire au bon déroulement de la procédure et de la délibération. Il suppose également une certaine confiance dans l’institution.
Or, Han, avance que la société de transparence va à contresens d’un tel modèle : elle met en avant un panoptique numérique, c’est-à-dire un nouveau cadre caractérisé par le contrôle immédiat, sans distance, et basé sur l’exposition volontaire.
L’abolition de la distance et du temps du jugement par la transparence
Pour juger sainement, une certaine distance critique est nécessaire ; Han évoque ainsi, en citant Richard Sennett dans Respect in a World of Inequality, le besoin d’une « égalité opaque », c’est-à-dire la capacité d’accepter et de recevoir l’autre sans avoir besoin de le comprendre totalement. Or, la société de transparence est justement l’ennemie de ce genre de retenue, puisqu’elle ne tolère pas la négativité :
La société de la transparence considère toute distance comme une négativité à éliminer.
Cette abolition de la distance installe ce que Han nomme une « tyrannie de l’intimité ». Dans ce régime, tout est psychologisé et personnalisé. Nous comprenons aisément en quoi cela peut faire disparaître l’espace et le cadre nécessaire à un jugement critique et objectif.
Par ailleurs, comment nous l’avons précédemment évoqué, l’acte de juger s’inscrit dans un temps long, là où la transparence, elle, ne supporte pas cette lenteur. Cette nouvelle cadence rend donc la délibération impossible ; comme Han l’écrit en préface :
La transparence totale impose […] une temporalité qui rend impossible une planification lente et à long terme.
La conséquence est simple : dans ce cadre renouvelé, nous ne jugeons plus vraiment, mais nous contentons de réagir à chaud. Or, comment la confiance pourrait-elle alors subsister ?
Le remplacement de la confiance par le contrôle
Voici un point capital de la thèse de Han : si nous croyons que la transparence crée la confiance, c’est en réalité tout l’inverse :
La société de transparence n’est pas une société de confiance, mais une société de contrôle.
La confiance “n’est possible que dans un état entre savoir et non-savoir” : si j’ai confiance en mon juge, c’est précisément parce que je n’ai pas besoin de tout savoir de lui (ni lui de moi) pour m’en remettre à son jugement. Or,la transparence est “un état dans lequel tout non-savoir est éliminé” : c’est pourquoi elle “démantèle la confiance“.
En sapant cette confiance, la transparence démolit donc le cadre-même qui rend le jugement possible, installant à sa place vérification, surveillance et contrôle incessant, c’est-à-dire un panoptique.
Un jugement sans juge : le panoptique numérique
Ce nouveau cadre de contrôle est ce que nous pourrions nommer un “panoptique numérique“. Il s’inspire du concept du panoptique de Jérémy Bentham, développé dans The Panopticon Writing : il s’agit d’une prison dans laquelle un surveillant central peut observer tous les détenus, sans être vu lui-même, forçant ainsi ces derniers à s’autodiscipliner, du fait de la simple potentialité d’être observés à tout moment.
La version moderne a néanmoins ses propres spécificités. Si le panoptique de Bentham était perspectif (une tour centrale), contraignant (on était isolé dans des cellules), et avait un but moral, le panoptique numérique, lui, est aperspectif : il n’a plus de centre. Dans cette configuration, “chacun contrôle chacun“. Mais surtout, il est volontaire :
Les habitants du panoptique numérique […] se mettent à nu de leur plein gré.
L’aspect le plus pervers du panoptique numérique est donc qu’il n’a pas besoin de nous forcer. Han explique ainsi que si les individus prennent part à une “collaboration active” à ce système, c’est “parce qu’un sentiment de liberté l’accompagne”, et là réside le piège : cette prétendue “liberté” de s’exposer devient en réalité une forme de contrôle redoutable.
Dans de telles conditions, nous imaginons bien que les individus ne cherchent plus à être jugé de manière juste selon la loi et l’institution (neutre, distante et objective) ; au contraire, ils sont exposés en permanence pour être jugés performants, selon la valeur superficielle d’exposition. L’objectif n’est donc plus moral, mais économique.
Le panoptique numérique a donc remplacé l’espace-temps nécessaire au jugement (le tribunal, la distance, la délibération et la confiance) par un système de contrôle total. Il s’agit donc d’un système qui vice le jugement, ce dernier étant désormais relégué au second rang, au profit d’une surveillance de tous les instants.
Conclusion
Dans La Société de la transparence, Byung-Chul Han renverse l’évidence initiale selon laquelle la transparence serait l’alliée de nos jugements.Cette injonction à tout voir, loin d’être une quête désintéressée de vérité, peut également être considérée comme une “idéologie” : il s’agit d’un “dispositif néolibéral” qui impose un système visant à tout lisser, à tout exposer, à tout accélérer.
Dans ces conditions, si l’acte de “juger” requiert de la distance, du temps, et de la délibération, alors il se retrouve inévitablement compromis, vicié :
- D’abord, cette idéologie vient ébranler un outil constitutif du jugement, à savoir la négativité critique : à la pensée lente et dialectique, qui père le pour et le contre, se substitue la positivité immédiate du “Like”, c’est-à-dire un calcul rapide qui ne juge plus, mais se contente d’adhérer.
- Ensuite, c’est l’objet même du jugement qu’elle dénature. La valeur des choses, la profondeur, le Punctum qui nous blesse et nous fait réfléchir ; tout cela disparaît au profit de la “valeur d’exposition“. On ne juge plus l’être, mais sa performance et sa visibilité.
- Enfin, le cadre même du jugement vacille. Le panoptique numérique abolit ainsi la distance, la confiance et le temps long du tribunal, au profit d’un système de contrôle total, basé sur l‘auto-exposition volontaire.
En substance, la société de la transparence remplace donc le jugement, acte moral, lent et parfaitement humain par le contrôle, l’opération économique, immédiate et quasi-algorithmique, le tout, dans un monde qui, n’ayant plus besoin de juges, se contente désormais de surveiller.
Nous espérons que cette analyse vous aidera dans votre préparation. Pour aller plus loin, retrouvez nos autres articles consacrés au thème “Juger” ici !



