Cet article propose une analyse croisée de la pensée d’Adam Smith et de Jean-Paul Sartre autour du thème du jugement d’autrui. En confrontant La Théorie des sentiments moraux (1759) de Smith à L’Être et le Néant et à Huis Clos (1943) de Sartre, il s’agit de montrer que le jugement de l’autre constitue une structure décisive de la formation du sujet. L’enjeu est ainsi de comprendre comment le jugement d’autrui peut être pensé à la fois comme condition de la moralité et comme risque existentiel majeur dans la constitution de soi.
Introduction
Qu’est-ce qui, dans l’être humain, le rend si sensible au jugement d’autrui ? Pourquoi le regard de l’autre est-il capable, selon les contextes, de faire naître la vertu, la honte, l’angoisse ou la servitude ? Dans La Théorie des sentiments moraux (1759), Adam Smith montre que l’homme ne devient moral qu’en se soumettant volontairement au regard d’autrui. Le jugement de l’autre est alors un mécanisme anthropologique fondamental : il structure les passions, éduque les comportements, et se transforme progressivement en spectateur impartial qui guide nos actions.
Or, deux siècles plus tard, dans Huis Clos et dans L’Être et le Néant (1943), Sartre révèle la face sombre de cette dépendance. L’Autre est celui qui, par son Regard, m’arrache à ma liberté et me pétrifie en objet. Le jugement n’est donc plus moteur de vertu, mais d’une violence qui mène à l’enfermement, voire à l’aliénation.
Si les deux philosophes montrent ainsi que le jugement d’autrui joue un rôle central dans la construction de l’identité, ils en soulignent tout de même des fonctions contradictoires : il est éthique chez Smith, mais existentiel et tragique chez Sartre. Ils soulèvent ainsi une question cruciale : le regard d’autrui est-il ce qui nous élève moralement (Smith), ou ce qui nous détruit existentiellement (Sartre) ?
La question devient alors centrale pour le concours : Quelle place donner au jugement d’autrui dans la constitution de soi ? Est-il ce qui nous moralise, ou, au contraire, ce qui nous dépossède ?
Adam Smith : le jugement d’autrui comme « architectonique morale » de la société
La sympathie : l’effet du jugement d’autrui
La première idée fondamentale de Smith est que le jugement d’autrui s’amorce par le mécanisme naturel de la sympathie, qui est cette capacité à « entrer dans les sentiments d’autrui ». La sympathie conduit ainsi à un premier processus moral : sans le jugement d’autrui, mes passions seraient disproportionnées et mon comportement inconsidéré. Dès lors, aucune moralité ne pourrait émerger.
Smith montre ainsi que l’homme ajuste naturellement ses émotions au jugement qu’il anticipe d’autrui. Ce mécanisme, qu’il appelle « point de convenance », transforme le regard social en norme de modération : on apprend à juger juste en s’exposant au jugement d’autrui. Le jugement d’autrui n’est donc pas une sanction, mais la condition de possibilité du vivre-ensemble.
Le « spectateur impartial » : intérioriser le jugement d’autrui pour mieux se juger
Par la notion de spectateur impartial, le jugement d’autrui cesse d’être une contrainte extérieure pour devenir une instance intime, une voix intérieure qui nous juge. Smith le décrit comme l’”homme dans la poitrine“, expression qui donne toute sa dignité à cette instance qui est « une division constituante du sujet » : l’homme devient juge et jugé à la fois. Ainsi, le jugement d’autrui est
Le spectateur abstrait et idéal de nos sentiments et de notre conduite (…), le grand juge et arbitre de notre conduite.
Théorie des sentiments moraux, III
Cette intériorisation du jugement social fait naître un tribunal intérieur, capable de distinguer la louange (c’est–à-dire la reconnaissance effective d’autrui) de la dignité de louange (praiseworthiness), beaucoup plus exigeante. Ainsi,
Les louanges les plus sincères ne peuvent procurer que peu de plaisir lorsqu’elles ne peuvent être considérées comme une preuve de mérite
Théorie des sentiments moraux, III
Autrement dit, ce que nous cherchons dans le jugement d’autrui n’est pas la simple approbation, mais l’approbation méritée. Le jugement d’autrui mène donc à l’autonomie morale, et non à la servitude. Mais le jugement d’autrui n’a-t-il pas un versant négatif également ?
Les dérives du jugement social : vanité, corruption, opinion vulgaire
Smith ne se contente en effet pas de célébrer le rôle positif du jugement de l’autre : il en dénonce également les pathologies.
L’homme au-dedans paraît parfois, pour ainsi dire, stupéfait et confondu par la véhémence et le tumulte de l’homme du dehors.
La morale smithienne fait donc face à un risque majeur : la transformation du besoin d’approbation en vanité, c’est-à-dire en recherche de flatterie. Cette dérive se manifeste dans la recherche de prestige social, dans la fascination pour les puissants (Smith parle d’un plaisir servile), ou encore dans le conformisme moral ou esthétique.
Si le jugement d’autrui est donc nécessaire, il est également constamment menacé d’être faussé. Smith construit ainsi une philosophie de l’équilibre : il s’agit de tirer parti du jugement de l’autre, sans pour autant tomber dans la servitude sociale.
Sartre : le jugement d’autrui comme aliénation, réification et lutte ontologique
L’approche de Sartre sur le jugement d’autrui vise à déconstruire l’idée même d’un jugement neutre ou moral. Chez Sartre, juger ne signifie pas évaluer une action, mais fixer autrui, lui voler sa liberté, le condamner à être une chose – alors même que toute son existence repose sur la nécessité d’être ce qu’il n’est pas encore.
Autrement dit, juger, chez Sartre, c’est condamner à l’être ; être jugé, c’est perdre sa liberté. Pourquoi ?
Le regard, ou le jugement d’autrui comme événement ontologique
Pour comprendre Sartre, il faut d’abord rappeler son point de départ : l’homme est un pour-soi, c’est-à-dire une conscience libre toujours en train d’échapper à elle-même, et donc jamais identique à ce qu’on dit d’elle. Cette liberté effraie ; mais elle est constitutive de l’existence.
Or, lorsque le regard d’autrui, son jugement, surgit, tout bascule. Je deviens « pour-autrui », fixé de l’extérieur, pris dans une signification que je n’ai pas choisie. Sartre décrit ainsi cette expérience :
Je saisis le regard de l’autre au sein même de mon acte comme solidification et aliénation de mes propres possibilités.
L’Être et le Néant
Autrui juge en me voyant, et c’est ce regard qui m’arrache mon autonomie ontologique. La honte qui en découle est donc foncièrement négative.
La honte, affect fondamental du jugement d’autrui
La honte, chez Sartre, est ainsi radicalement différent de la honte smithienne. Chez Smith, l’on a une honte morale : je n’ai pas fait ce qu’il fallait. Chez Sartre, la honte devient ontologique : je ne suis plus moi-même. Il écrit ainsi une phrase capitale :
J’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui.
L’Être et le Néant
Autrement dit, pour Sartre, j’ai honte non pas parce que j’ai fauté, mais parce que je me vois comme autrui me juge. Lorsque je suis jugé, ce n’est pas seulement mon acte qui est évalué : c’est toute ma personne qui est réduite, chosifiée, fixée. L’expérience de la honte révèle alors que je ne suis jamais maître du sens que j’ai pour autrui. Cette dépossession de soi pousse alors le sujet à la mauvaise foi, concept célèbre et central chez Sartre.
La mauvaise foi : se mentir pour échapper au jugement d’autrui
La mauvaise foi est le mécanisme par lequel l’homme tente non seulement d’échapper au jugement d’autrui, mais aussi d’échapper à sa propre liberté en adoptant un rôle fixe (un « être-en-soi »).
Sartre donne plusieurs exemples : le serveur de café qui joue « trop serveur », l’amoureux qui se voit comme « l’amour même », ou encore le lâche qui affirme : « je suis lâche, je n’y peux rien ». Ainsi,
La mauvaise foi a donc en apparence la structure du mensonge. Seulement, ce qui change tout, c’est que, dans la mauvaise foi, c’est à moi-même que je masque la vérité.
Le paradoxe est alors saisissant : pour éviter d’être jugé par autrui, je me juge moi-même de manière fausse. Cette idée est mise en scène dans Huis clos.
Huis Clos : l’espace dramatique du jugement permanent
Huis Clos est la mise en scène parfaite de l’aliénation sartrienne. La pièce enferme trois consciences dans un espace où le jugement d’autrui est omniprésent : on se retrouve alors avec trois regards qui se croisent et s’enferment. Cette situation devient alors infernale, parce que chacun cherche désespérément une reconnaissance impossible. Pour Sartre, les relations humaines consistent ainsi en une « réification mutuelle » : chacun tente de chosifier l’autre pour échapper à sa propre fragilité.
La pièce montre alors que Garcin veut être considéré comme courageux, Estelle veut être désirée, et Inès veut être toute-puissante sur le jugement des autres. Pourtant, aucun n’obtient ce qu’il veut, car chacun est pris au piège de la liberté d’autrui. D’où la phrase célèbre :
« L’enfer, c’est les autres. Ils me regardent… Ils me jugent » ; et encore, «Je suis jugé, définitivement jugé », dit Garcin.
Cela ne signifie pas que chaque individu déteste les gens, mais que le jugement d’autrui est un enfer, car il tente de condamner à être ce que l’on n’a pas choisi.
En somme, cette vision radicale donne à la problématique du concours une tonalité profondément tragique : l’homme est condamné à être jugé, et ce jugement lui vole son être. À la différence de Smith, qui voyait dans le jugement d’autrui un moteur de vertu, Sartre montre donc que le jugement d’autrui porte un enjeu ontologique, qui menace l’identité même du sujet.
Conclusion : pourquoi accordons-nous autant d’importance au regard d’autrui ?
Parce que l’homme est un être fondamentalement relationnel. Pour Smith, cette relation est condition de vertu : nous devenons moraux en intériorisant le regard d’autrui. Mais pour Sartre, au contraire, cette relation est condition de conflit : nous devenons aliénés parce que l’autre nous vole notre être.
Ces deux visions opposées permettent de penser la double nature du jugement d’autrui, qui est à la fois ce qui nous socialise et ce qui nous enferme. Dès lors, comment vivre avec le jugement d’autrui sans renoncer ni à la vertu (Smith), ni à la liberté (Sartre) ?



