Cet article propose une analyse du mythe d’Er à la fin de la République de Platon, ainsi que de l’idée de Jugement Dernier de la tradition chrétienne. À travers le récit du tri des âmes dans l’au-delà, Platon élabore une véritable philosophie du juger : juger, c’est mesurer avec raison, assumer ses choix et se souvenir pour mieux orienter son âme vers le bien.
Introduction : le mythe d’Er comme clé de lecture du jugement
L’acte de juger est au cœur de l’expérience humaine et philosophique. En effet, le jugement est un miroir de la conscience : c’est pourquoi la philosophie et la théologie ont donc élaboré des modèles de jugement idéal. Ces modèles opèrent ainsi comme des standards, auxquels toute tentative de jugement terrestre doit humblement se mesurer.
À la toute fin de la République, Platon conclut son grand traité politique par un récit symbolique : celui du mythe d’Er. Un soldat, mort au combat, revient à la vie pour raconter ce qu’il a vu dans l’au-delà : un jugement des âmes, quatre ouvertures — deux vers le ciel, deux vers la terre —, et des juges assis entre elles. Ce mythe vise ainsi à confirmer l’accord fondamental entre la pratique de la justice dans cette vie, et l’obtention du bonheur dans l’au-delà.
Derrière cette image se trouve donc une théorie complète du jugement, qui ne vise donc pas seulement à décrire l’au-delà, mais également à (et peut-être surtout) à nous apprendre à bien juger ici-bas.
La rationalisation du jugement chez Platon
Platon inscrit cette scène dans le contexte du miracle grec, cette révolution intellectuelle du Ve siècle av. J.-C. où la raison (logos) supplante les caprices divins. Dans les épopées archaïques, le jugement relevait des dieux courroucés ; dans la République, il devient une opération de mesure rationnelle.
Juger ne doit donc plus relever de caprices et d’émotions irrationnels, mais rendre des conclusions rationnelles :
Ce qui juge dans l’âme sans égard à la mesure est inférieur à ce qui juge d’après les mesures.
République, livre X.
Le jugement juste se définit donc par sa rectitude intellectuelle : il repose sur une balance intérieure, instrument de la raison. Platon anticipe presqu’ici la conception moderne du jugement motivé et proportionné : une décision appuyée sur des faits, non sur des passions.
Juges assis entre elles, et ils disaient aux justes : passez à droite, et aux injustes : descendez à gauche, portant en avant et derrière eux les écriteaux de leurs actes.
Mythe d’Er, République X.
Une anticipation de la fonction du jugement juridique : responsabiliser
Le cœur du mythe est la proclamation de Lachésis, déesse du destin, qui institue la responsabilité morale des âmes dans leurs jugements ici-bas :
Ce n’est pas un génie qui vous tirera au sort, c’est vous qui allez choisir votre génie. Chacun est responsable de son choix ; la divinité est hors de cause
République X.
Les juges ne condamnent donc pas arbitrairement, mais ratifient des choix libres. Juger, c’est ainsi attribuer à chacun ce qu’il a choisi d’être. Or, cela suppose que le jugement humain, en société, vise lui aussi à rendre chacun comptable de ses actes.
La finalité du jugement n’est donc pas la répression, mais la responsabilisation. En cela, Platon anticipe la fonction morale du droit : éduquer les consciences par la reconnaissance de leurs choix. Dans la cité comme dans l’au-delà, le jugement est donc un instrument d’ordre social et moral, et non une vengeance divine.
Juger comme éducation au discernement, à la justice et la mémoire
Platon donne au jugement une valeur cognitive autant qu’éthique : le mythe d’Er est un outil pédagogique, qui forme la capacité de juger. Tels les juges décrits par Platon, toutes les âmes doivent apprendre à juger avec discernement, justice et visée du bien.
Les âmes, instruites par leur expérience passée, doivent en effet devenir plus sages : l’acte de juger doit faire preuve de mémoire et, tirer les leçons des mauvais jugements d’hier pour mieux faire le bien demain. Cette leçon culmine dans la scène du Léthé, fleuve de l’oubli. Les âmes boivent et perdent mémoire de leur passé (« dès qu’on en a bu, on oublie tout », 621a) ; l’écriteau attaché à chaque âme incarne cette exigence de traçabilité et de mémoire, puisqu’on ne juge pas à partir de rumeurs, mais à partir d’un dossier complet.
Platon montre ainsi que l’oubli est à la racine du mauvais jugement : pour juger de manière correcte, il faut se souvenir, c’est-à-dire prendre en compte le passé, qui améliore le discernement. Le jugement devient donc un exercice spirituel : se souvenir vise à mieux se gouverner. La mémoire préserve ainsi l’individu de la répétition des fautes de jugement.
Le mythe d’Er n’enseigne donc pas la peur de la punition, mais la formation d’une conscience juste : juger, c’est apprendre à se juger soi-même.
Du modèle platonicien au Jugement dernier
Dans L’Évangile selon Matthieu (25, 31-46), le Christ « sépare les hommes comme le berger sépare les brebis des boucs » et juge selon un critère moral : la charité effective.
J’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire.
Comme chez Platon, on retrouve donc bien la séparation, la mémoire des actes, mais surtout, l’idée selon laquelle le jugement doit toujours viser et se baser sur une transcendance : le Bien et la Justice comme Idées chez Platon, la Charité et la Vérité du coeur dans la tradition chrétienne. Ces récits nous aident ainsi à mieux juger ici-bas.
Conclusion
De la balance platonicienne à la lumière michelangelesque, l’acte de juger traverse les âges en un même effort : discerner la vérité. Chez Platon, juger consiste à mesurer en évaluant avec raison, proportion et mémoire ; et la tradition chrétienne, elle, nous aide à comprendre que le jugement idéal vise toujours une certaine transcendance morale, qui s’oriente et nous oriente vers le Bien, la Justice et la Charité.



