Le problème du bon jugement moral à adopter est un point central du programme de cette année (“Juger”) ; or, selon Nietzsche, avant de se demander quelle morale est la meilleure, il faut comprendre d’où viennent nos jugements moraux.

C’est le sujet de son enquête dans la Généalogie de la morale, dans laquelle il propose une critique féroce de la morale chrétienne et juive, qu’il interprète comme l’expression d’une volonté de vengeance des faibles sur les forts. Il lui oppose ainsi une “morale des maîtres”, incarnée notamment par la Rome et la Grèce antiques.

En effet, l’objectif de Nietzsche n’est pas seulement historique : une fois découverte l’origine des différentes conceptions de la morale, le but est de les évaluer.

L’évaluation du jugement : juger moralement, c’est valorer une certaine forme de vie

Dans l’avant-propos de cet ouvrage, Nietzsche précise en effet qu’il sera question de “l’origine de nos préjugés moraux” (avant-propos, §2). Il ajoute immédiatement que cet examen vise à évaluer leur “valeur” au regard de la vie (Avant-propos, §3):

[Les préjugés moraux] ont-ils jusqu’à présent inhibé ou favorisé le développement de l’homme ? Sont-ils signe de détresse, d’appauvrissement, de déclin de la vie ? Ou expriment-ils au contraire la plénitude de la vie, sa force, sa volonté, son courage, son espérance, son avenir ?

C’est au regard de leur valeur pour la vie que Nietzsche évalue les différentes conceptions de la morale. A ses yeux, un système de morale permet de déclarer sa propre vie bonne, et de dévaloriser ce qui s’y oppose en le déclarant mauvais ou méchant. Dire qu’une chose est bonne, c’est donc valoriser la forme de vie qui correspond à ce dont on est capable.

Nietzsche précise ainsi dans Le Crépuscule des idoles (“La morale en tant que manifestation contre-nature”, §5) :

Si nous parlons de la valeur, nous parlons sous l’inspiration, sous l’optique de la vie : la vie elle-même nous force à déterminer des valeurs, la vie elle-même évolue par notre entremise lorsque nous déterminons ces valeurs…

Dès lors, les différentes conceptions de la morale doivent être jugées à l’aune de leur valeur pour la vie. Une morale qui exprime des pulsions actives est au service de la vie ; à l’inverse, une morale qui considère que la faiblesse ou l’oubli de soi-même sont de bonnes choses est “antinaturelle”, en ce qu’elle s’oppose aux instincts vitaux.

Nietzsche traite une telle morale “antinaturelle” comme un symptôme de décadence. Il écrit ainsi au §4 de la même section du Crépuscule des idoles :

La morale antinaturelle, c’est-à-dire toute morale qui jusqu’à présent a été enseignée, vénérée et prêchée, se dirige, au contraire, précisément contre les instincts vitaux -, elle est une condamnation, tantôt secrète, tantôt bruyante et effrontée, de ces instincts.

Quelles sont alors les différentes formes de morale ? Nietzsche répond à cette question dans la première dissertation de la Généalogie de la morale. Il y distingue la morale des maîtres, qui oppose le bon et le mauvais, et la morale des esclaves, expression de leur faiblesse, qui oppose le bon et le méchant.

La morale des maîtres et la morale des esclaves : jugement et ressentiment

La morale des maîtres distingue les maîtres eux-mêmes, qui sont bons, des autres, qui sont mauvais. Autrement dit, les maîtres se pensent eux-mêmes comme les bons. Au sujet de la morale des maîtres, Nietzsche parle du “regard altier, du regard de celui qui se sent supérieur” (Généalogie de la morale, première dissertation, §10) : dans ce type de morale, l’origine du jugement est le constat de la supériorité.

La morale des esclaves, elle, se constitue en réaction à celle des maîtres. Elle est ainsi l’expression du ressentiment devant la force. Elle n’oppose plus le bon au mauvais, qui lui est inférieur, mais au méchant, qui commet une faute en dominant. Nietzsche décrit l’origine de cette morale grâce à l’image d’agneaux qui en voudraient à leurs prédateurs de les manger (Généalogie de la morale, première dissertation, §13) :

Que les agneaux en veulent aux oiseaux de proie, voilà qui ne surprend personne: pourtant il n’y a pas de raison d’en vouloir aux grands oiseaux de proie de ce qu’ils ravissent de petits agneaux. Et si les agneaux se disent entre eux : « Ces oiseaux de proie sont méchants ; et celui qui est un oiseau de proie aussi peu que possible, voire même tout le contraire, un agneau — celui-là ne serait-il pas bon ? » — il n’y aura rien à objecter à cette façon d’ériger un idéal, si ce n’est que les oiseaux de proie lui répondront par un coup d’œil quelque peu moqueur et se diront peut-être : « Nous ne leur en voulons pas du tout, à ces bons agneaux, nous les aimons même : rien n’est plus savoureux que la chair tendre d’un agneau.

Ainsi, la morale des maîtres est l’expression de leur force, comme la morale des esclaves est l’expression de leur faiblesse. Les agneaux qui stigmatisent les oiseaux de proie comme des animaux méchants valorisent en réalité leur propre mode de vie : ils donnent une valeur morale à leur faiblesse, et la transforment ainsi en force.

Dès lors, la morale des esclaves repose sur une volonté de vengeance : les faibles se vengent de leur faiblesse en appelant leurs oppresseurs méchants. Cette volonté de vengeance trouve une expression mythique dans l’espoir d’un au-delà dans lequel les bons seront récompensés et les méchants punis. Ainsi, au même paragraphe, Nietzsche écrit :

Quand les opprimés, ceux qui subissent violence, les asservis se mettent à dire, avec la ruse vindicative de l’impuissance:  “Soyons le contraire des méchants, c’est-à-dire bons ! Est bon quiconque ne fait violence à personne, quiconque n’offense, ni n’attaque, n’use pas de représailles et laisse à Dieu le soin de la vengeance, quiconque se tient caché comme nous, évite la rencontre du mal et du reste attend peu de chose de la vie, comme nous, les patients, les humbles et les justes.” — Tout cela veut dire en somme, à l’écouter froidement et sans parti pris : “Nous, les faibles, nous sommes décidément faibles ; nous ferons donc bien de ne rien faire de tout ce pour quoi nous ne sommes pas assez forts.

Morale des esclaves et illusion du libre-arbitre : jugement et liberté

Le jugement des agneaux, en lui-même, n’est que l’expression de leur faiblesse. En effet, au centre du jugement de la morale des faibles se trouve la croyance fausse dans la liberté de la volonté : pour pouvoir juger l’oiseau de proie méchant, il faut bien penser “que le fort est libre d’être faible et l’oiseau de proie d’être un agneau” ! Pourtant, écrit Nietzsche,

Exiger de la force qu’elle ne se manifeste pas comme telle, qu’elle ne soit pas une volonté de terrasser et d’assujettir, une soif d’ennemis, de résistance et de triomphes, c’est tout aussi insensé que d’exiger de la faiblesse qu’elle manifeste de la force.

Dès lors, l’oiseau de proie n’est pour Nietzsche pas plus méchant que l’agneau : il manifeste simplement sa propre force, qu’il ne pourrait en réalité pas ne pas manifester. Le préjugé de la volonté libre, qui veut que l’agneau aurait choisi d’être faible par bonté d’âme, est ainsi un “mensonge sublime” qui permet aux faibles de faire passer leur propre faiblesse pour une grandeur d’âme.

Morale active, morale réactive : juger, c’est se juger

La différence fondamentale entre la morale des maîtres et celle des esclaves est que la morale des maîtres est essentiellement active, tandis que celle des esclaves est d’abord réactive. Autrement dit, les maîtres se jugent eux-mêmes bons avant de juger les autres mauvais, tandis que chez les faibles, la haine et le ressentiment sont la passion première : la morale leur permet d’abord de juger méchants ceux qui sont plus puissants qu’eux. C’est seulement au regard de ces méchants, et donc après les avoir jugés comme méchants, qu’ils se jugent eux-mêmes comme bons.

Décrivant le “soulèvement des esclaves dans la morale”, Nietzsche affirme ainsi (Généalogie de la morale, première dissertation, §10) :

Alors que toute morale aristocratique naît d’un oui triomphant adressé à soi-même, de prime abord la morale des esclaves dit non à un “dehors”, à un “autre”, à un “différent de soi-même”, et ce non est son acte créateur.

Cette différence est décisive pour l’évaluation de ces morales, puisque la morale fondée sur le ressentiment est dévaluée par le fait qu’elle repose sur la haine d’un ennemi, et donc sur une négation première. Au contraire, la morale aristocratique repose sur un acquiescement à la vie., qui est purement “créateur”, puisqu’il n’a besoin d’aucun jugé extérieur pour exister.

Conclusion

La démarche de Nietzsche est généalogique : l’enjeu n’est pas tant de raconter l’histoire de la morale que d’en comprendre l’origine. Autrement dit, il s’agit de comprendre pourquoi nous avons besoin de porter des jugements moraux., et pas seulement pourquoi et depuis quand nous le faisons.

A travers l’opposition entre la morale des maîtres et la morale des esclaves, Nietzsche met ainsi en oeuvre une critique du christianisme et du judaïsme. Ces religions sont en effet accusées d’avoir valorisé la faiblesse et le renoncement à la vie, donnant ainsi un appui moral au ressentiment des faibles. L’enjeu de cette critique est de dévoiler l’hypocrisie et les pulsions égoïstes derrière les jugements moraux universels., comme ceux que défend Kant, comme nous l’expliquons ici.

Si tu veux mieux comprendre la pensée de Nietzsche, tu peux compléter cet article en lisant celui que nous avons consacré à son analyse du rapport entre le corps et l’âme, et notre podcast sur Nietzsche et le désir. Retrouve également tous nos articles de Culture Générale sur “Juger” ici.