Pourquoi les institutions judiciaires existent-elles ? Ne peut-on pas rendre justice soi‑même ? Lorsqu’on est victime d’un préjudice, il est tentant de vouloir faire justice par ses propres moyens, surtout si l’on estime que les institutions judiciaires ne sont pas efficaces. Mais juger soi‑même, est‑ce réellement une bonne solution ? Cette forme de justice ne risque‑t‑elle pas de se transformer en vengeance ? Et la vengeance peut‑elle constituer une véritable justice ?

Dans cet article, nous tenterons de répondre à ces questions et d’élucider les pièges relatifs au jugement personnel, et ce qui justifie l’existence et l’importance des institutions judiciaires. Nous illustrerons notre propos en nous appuyant notamment sur la nouvelle Colomba de Prosper Mérimée, afin de vous fournir des références exploitables dans vos copies de Culture Générale.

La justice privée : une forme déguisée de vengeance

Le désir de faire justice soi‑même est souvent la conséquence de l’expérience d’une injustice, qui peut se comprendre comme une rupture. C’est en effet une rupture dl’équilibre au sein des rapports humains, qui crée un désordre. Face à ce dérèglement, l’instinct pousse naturellement à essayer de rétablir l’équilibre : la réaction face à une injustice consiste alors à compenser l’offense subie en infligeant un autre mal en retour. Or, derrière cette justice privée semble se cacher un autre concept : la vengeance.

C’est ce qu’illustre la nouvelle de Prosper Mérimée, Colomba. L’histoire se déroule en Corse, au XIXᵉ siècle. On y retrouve le personnage de Colomba della Rebbia, une jeune femme persuadée que son père a été assassiné par une famille rivale, les Barricini. La justice officielle n’ayant rien établi, Colomba presse alors son frère, Orso, de « faire justice » lui‑même.

Or, ce que nous appelons “justice” ici n’en est pas réellement une. De fait, loin de reposer sur un jugement impartial, cette justice personnelle prend davantage la forme d’une vengeance. Dans la nouvelle de Mérimée, c’est ce mode d’action qui incarne l’essence même de la vendetta : il s’agit d’une coutume qui repose sur des vengeances réciproques entre différentes familles. Le principe est clair : on rend l’offense par une offense. On compense l’attaque initiale par une nouvelle. Lorsqu’au terme du récit, Orso tue les Barricini, il ne rend donc pas justice : il se venge.

La justice personnelle a ainsi tendance à se confondre avec la vengeance, parce qu’elle se traduit par une riposte qui vise davantage à infliger du mal qu’à réparer le tort subi. La vengeance ne saurait donc être confondue avec la justice, puisqu’elle ne vise pas à ré-équilibrer les rapports intersubjectifs.

Se venger n’est pas rendre justice

On pourrait cependant penser que le fait de se venger pourrait rétablir l’équilibre brisé par l’offense initiale ; et certes, la vengeance aspire effectivement, initialement, à rétablir cet ordre. Mais cette aspiration ne saurait être comblée, et ce pour deux raisons.

Un jugement personnel, une réaction passionnelle

Dans sa Propédeutique philosophique, Hegel révèle une idée forte en ce qui concerne la vengeance. Puisque celle‑ci est le résultat d’un jugement personnel, elle découle des passions. En l’occurrence, le désir de vengeance est le fruit de la colère et du ressentiment éprouvé par la victime. Comme il l’explique,

La partie lésée agit toujours par sentiment ou selon un mobile subjectif.

Dès lors, la qualité de ce jugement personnel est à questionner, puisqu’il possède une part d’arbitraire. Autrement dit, il ne procède pas d’un examen réfléchi et impartial des faits. La perspective du vengeur est relativement limitée, parce qu’elle n’est centrée qu’autour de sa personne.

Ensuite, ce jugement ne cherche pas à comprendre les raisons de l’offense initiale. Il est donc par essence partiel et unilatéral : il ne reflète que le point de vue de la victime.C’est ce que l’on peut observer en lisant la nouvelle de Mérimée : Colomba est persuadée que les Barricini ont assassiné son père, sans pour autant disposer de preuves irréfutables. Guidée par ses émotions, elle pousse son frère Orso à exercer la vendetta, et ce dernier hésite : faut‑il invoquer la justice officielle (raison) ou suivre sa sœur (passion) ?

Mais Orso finit par céder : or, en tuant les fils Barricini, il se soumet à la pression des passions, qui le poussent à préserver l’honneur familial. Il a donc décidé unilatéralement de rendre justice, ce qui est justement antithétique avec le principe même de la justice.

L’absence de reconnaissance collective

Cette partialité et cette unilatéralité posent en effet problème : d’abord, parce qu’elles biaisent le jugement, mais surtout parce que pour être légitime et crédible, la justice se doit d’être reconnue comme telle par l’ensemble des parties.

Or, la vengeance est forcément rejetée par ceux qui la subissent, parce qu’elle ne tient pas compte des différentes positions : c’est justement parce qu’elle est partielle que ce jugement personnel ne saurait mettre tout le monde d’accord, et donc représenter une justice à la fois reconnue et acceptée.

Dès lors, un nouveau problème émerge : en infligeant une nouvelle offense, la vengeance vient en réalité créer une nouvelle injustice, injustice qui demande, à son tour, à être réparée. C’est à la fois le principe et le problème de la vendetta.

Le problème de la vendetta

La vengeance ne pouvant s’élever au rang d’une justice impartiale, elle finit par nourrir un cycle de violence sans fin. Hegel explicite ainsi ce problème de la vengeance, qui n’appelle qu’à elle-même, “à l’infini” :

Quand le droit se présente sous la forme de la vengeance, il constitue à son tour une nouvelle offense, n’est senti que comme conduite individuelle, et provoque inexpiablement, à l’infini, de nouvelles vengeances

En effet, l’offenseur initial, ne reconnaissant pas le bien‑fondé de cette nouvelle injure, se sent donc attaqué à son tour. Résultat : il considère qu’il a lui aussi un droit à la vengeance. Cette logique forme ainsi la base d’un mécanisme circulaire fait de représailles, qu’on appelle la “vendetta“.

Dans une vendetta, chaque acte de « justice privée » devient une nouvelle attaque, comprise comme une injustice de plus, qui appelle alors à une riposte, et ainsi de suite. Loin de clore le conflit, elle le sustente donc indéfiniment : s’adonner à la vengeance, c’est donc risquer de mettre le pied dans un engrenage sans issue.

C’est ce que représente le personnage de Colomba : elle personnifie cette justice privée, qui n’a de cesse d’engendrer de nouvelles injustices. Colomba perpétue et entretient la tradition et l’esprit de la vendetta corse, un système où chaque crime se transforme en injonction à répliquer par un mal de la même envergure, voire avec davantage d’ampleur, et dans lequel cette haine se transmet à travers les générations. Or, pour rompre ce cycle infernal, les institutions judiciaires ne semblent-elles pas mieux adaptées ?

Le rôle des institutions judiciaires

N’étant pas eux‑mêmes victimes, les juges n’éprouvent en effet pas de ressentiment personnel à l’égard de l’auteur de l’injustice. Or, c’est justement par cette distance que leur décision est recevable : on ne se réfère alors pas à une passion subjective, mais à une règle impartiale. Seule une décision dégagée des passions peut prétendre à l’impartialité, critère nécessaire à la justice ; ainsi, comme l’explique Hegel,

La vengeance se distingue de la punition en ce que l’une est une réparation obtenue par un acte de la partie lésée, tandis que l’autre est l’œuvre d’un juge. Il faut donc que la réparation soit effectuée à titre de punition, car, dans la vengeance, la passion joue son rôle, et le droit se trouve troublé.

Les institutions judiciaires reposent également sur le principe de proportionnalité : elles ne se contentent pas d’infliger un mal équivalent, ce qu’exigerait en somme la loi du Talion (« oeil pour œil, dent pour dent »), mais cherchent au contraire à adapter la peine à la situation. Elles prennent ainsi en compte la gravité du crime, mais aussi les circonstances et les droits du coupable, dans le but de restaurer l’ordre perturbé par l’injustice initiale, et non d’accentuer le désordre. Ainsi, lorsqu’une punition est prononcée, elle l’est par les institutions judiciaires et non par un particulier ; et elle est attribuée à un tiers neutre : l’État, ce qui permet d’éviter d’alimenter les rancunes personnelles.

Dans Colomba, c’est la figure de Lydia Nevil qui incarne cette rationalité judiciaire. Anglaise, elle est étrangère à la culture corse de la vendetta ; elle est donc extérieure au conflit. C’est pourquoi elle tente de détourner Orso de son désir de meurtre, et de l’amener à déposer plainte. Lydia symbolise ainsi l’idéal d’un arbitrage impartial, le seul susceptible de mettre un terme au cycle de violence.

Conclusion

Si juger soi-même pour punir est une tentation compréhensible, la lecture de la nouvelle Colomba de Prospère Mérimée ou de la Propédeutique philosophique de Hegel nous invite à nous questionner sur les dangers liés au jugement personnel. On peut en retenir les points suivants :

  • Juger soi‑même revient bien souvent à céder à la vengeance plutôt qu’à rendre une justice impartiale.
  • La justice privée à tendance à reposer sur un jugement passionnel, et a fortiori partial et unilatéral, le problème étant alors qu’il ne qui bénéficie pas d’une reconnaissance collective et commune aux différentes parties prenantes de l’affaire.
  • Ainsi, la vengance risque d’engendrer un cycle de représailles, voire une escalade de violence inarrêtable, ce qu’illustre la notion de vendetta.
  • Les institutions judiciaires ont le pouvoir de rompre ce cycle grâce à leur impartialité et leur neutralité, puisqu’elles visent à réparer, et non pas seulement à venger.

Nous espérons que cette analyse vous aidera dans votre préparation. Pour aller plus loin, retrouvez nos autres articles consacrés au thème “Juger” ici.