Cet article propose une analyse de la pensée de Montaigne, notamment à partir de l’Apologie de Raymond Sebond (Essais, Livre II, chapitre 12) en lien avec le thème du jugement. En s’appuyant sur le scepticisme antique, Montaigne propose en effet une nouvelle manière de concevoir l’acte de juger : juger est ainsi, selon le bordelais, un exercice d’humilité intellectuelle, de suspension prudente et d’auto-examen.

L’Apologie de Raymon Sebond, ou la fragilité du jugement

Dans l’Apologie de Raymond Sebond, rédigée en réponse à la demande de son père défunt, Montaigne part d’un traité théologique qui défend la capacité naturelle de l’homme à accéder aux vérités religieuses. Or, il transforme cet éloge initial en un éloge paradoxal : au lieu de confirmer la solidité du jugement humain, il en souligne les failles.

Selon Montaigne, il faut en effet juger sans rendre des conclusions rigides et fixes sur une réalité : cette prétention dangereuse doit être remplacée par le doute et l’humilité qui s’en protège.

Dans les Essais, l’auteur ne cesse ainsi de rappeler que juger est un acte fragile et risqué, car il repose sur une quantité d’informations instables, et une capacité de connaissance limitée chez l’Homme :

Notre jugement est un instrument de cire, pliant et accommodable à toutes formes.

Essais I, 56 (« De la prière »)

Cette formule résume donc toute sa philosophie du doute : juger, c’est toujours risquer de mal juger.

Le jugement sceptique : contre la prétention d’une connaissance illimitée et certaine

La critique par le jugement sceptique des jugements fermes : le jugement en mouvement

Montaigne s’inspire des sceptiques antiques, notamment Pyrrhon et Sextus Empiricus, pour affirmer que juger de manière définitive est une illusion. Les pyrrhoniens, dit-il,

[…] se servent de leur raison pour enquérir et pour débattre, mais non pas pour arrêter et choisir (…). [Pyrrhon] n’a pas voulu se faire pierre [saxum] ou souche : il a voulu se faire homme vivant.

Essais II, 12 (“Apologie de Raymond Sebond”)

Juger en prétendant avoir trouvé la vérité revient à se tromper doublement : sur le monde, et sur soi-même. Juger devrait signifier rester “homme vivant“, c’est-à-dire en mouvement : il s’agit ne pas figer sa pensée, et donc de conserver une liberté intérieure. L’acte de juger dogmatiquement, au contraire, enferme l’esprit et le prive de cette souplesse vitale.

Montaigne ne se contente donc pas de suspendre ses jugements : il les met en mouvement. Son jugement toujours relancé est inséparable d’un esprit curieux, voyageur, qui refuse de s’arrêter sur un verdict immobile. Le jugement devient donc une recherche toujours relancée, plutôt qu’un verdict inaltérable :

Si mon âme pouvait prendre pied, je ne m’essaierai pas, je me résoudrais.

Essais III, 2 (“Du repentir”)

D’où son goût prononcé pour la conférence, le débat, et plus encore l’échange oral : juger, c’est dialoguer, c’est-à-dire se laisser déplacer par la parole d’autrui. Ainsi, loin d’être un scepticisme paralysant, la pensée de Montaigne fait du jugement un exercice en mouvement : une pratique vivante, ouverte, qui se nourrit du voyage et de la confrontation des points de vue, et que le sage se doit d’adopter.

La suspension du jugement : le jugement sceptique comme sagesse et méthode

Le refus des conclusions définitives et du dogmatisme

Juger n’est pas toujours conclure : pour Montaigne, c’est d’abord suspendre, garder ouverte la possibilité de douter. La suspension (épochè) n’est ainsi pas une faiblesse, mais une force : elle préserve la liberté de l’esprit et protège des jugements asservis qui trompent. Montaigne dit ainsi avoir fait inscrire sur un jeton personnel : l’image d’une balance, symbole d’équilibre et de mesure, assortie de la devise « Que sais-je ? ». Le jugement ne devrait pas trancher avec arrogance, mais reconnaître au contraire la limite de son savoir.

Montaigne critique ainsi violemment les « dogmatistes », qui adhèrent à une doctrine par coutume ou par hasard. Leur jugement n’est pas un choix libre mais une servitude : ceux là se trouve accrochés « comme à un rocher sur lequel la tempête les aurait fait échouer ». 

Dans un monde traversé par les guerres civiles et religieuses, cette posture n’est donc pas une simple curiosité intellectuelle : elle constitue une éthique de la tolérance et une hygiène de l’esprit. Juger humblement, c’est également juger équitablement, sans céder aux passions partisanes et dogmatiques. La suspension évite donc l’« irrévérence » religieuse, et maintient ainsi la possibilité d’un vivre-ensemble. Pour autant, un scepticisme continu est-il souhaitable ?

Le danger du doute infini et le choix du jugement sceptique par l’éducation à la réponse « non résolutive »

Si Socrate lui-même « va toujours demandant et émouvant la dispute, jamais satisfaisant » (Apologie), Montaigne écrit, dans un autre chapitre, la chose suivante :

Et si j’eusse eu à dresser des enfants, je leur eusse tant mis en la bouche, cette façon de répondre enquêteuse, non résolutive.

Essais III, 11 (“Des boîteux”)

Or, il reconnaît des limites au scepticisme : un jugement qui douterait toujours risquerait de s’enfermer dans une contradiction perpétuelle. Le danger réside en effet dans ce caractère “non résolutif”, c’est-à-dire dans l’incapacité à trancher :

Plutarque récite un pareil exemple de quelqu’un qui ne voulait pas être éclairci de ce de quoi il était en doute pour ne perdre le plaisir de le chercher.

Essais II, 12 (“Apologie”)

Si Montaigne défend donc le doute, le jugement ne doit pas pour autant de sombrer dans l’irrésolution totale. Il préfère ainsi un jugement probabiliste à une conclusion tranchée.

Vers un art du juger sceptique humble et probabiliste

Montaigne apprécie en effet les expressions qui nuancent (“À l’aventure”, “quelque”, “je pense”, “il semble”), parce qu’elles rendent le jugement plus juste : elles l’ajustent à l’incertitude du jugement humain.

Mais cela ne suffit pas : pour mieux juger, il faut passer par l’examination de toutes les hypothèses, c’est-à-dire mettre à l’épreuve diverses explications, sans se fixer trop vite. Peut-on expliquer notre thèse par le mensonge, la sottise commune, la folie ? Le jugement devient donc une méthode d’enquête ouverte, non une conclusion fermée.

Dès lors, juger n’est pas seulement prononcer sur autrui : c’est se juger soi-même. Les Essais deviennent alors l’espace de cette pratique réflexive : avant de condamner, Montaigne se demande s’il n’est pas lui-même pris dans l’erreur, le préjugé ou l’ignorance. Le jugement le plus juste commence donc par reconnaître sa propre fragilité :

Qui veut guérir de l’ignorance, il faut la confesser.

Essais III, 11 (“Des boîteux”)

Conclusion

Pour Montaigne, juger ne consiste pas à pas affirmer définitivement, mais au contraire à suspendre son jugement. Sa philosophie défend ainsi le caractère modeste et lucide du jugement, qui doit toujours rester conscient de ses limites. Loin de supprimer le jugement, il en redéfinit donc la fonction : garder l’esprit libre, ouvert, et attentif à la complexité.

Dans un monde miné par les certitudes dogmatiques, le scepticisme de Montaigne ouvre alors sur une forme de sagesse politique et morale : juger sans condamner, douter sans désespérer, interroger sans figer. Bref, il nous rappelle que tout jugement humain doit rester humble et mesuré.

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