Rapport dissertation de culture générale HEC 2016 Rapport dissertation de culture générale HEC 2016
I – Statistiques   II – Le Rapport La moyenne générale des 7418 copies corrigées est de 10,17. La moyenne et la répartition des... Rapport dissertation de culture générale HEC 2016

I – Statistiques

 

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II – Le Rapport

La moyenne générale des 7418 copies corrigées est de 10,17. La moyenne et la répartition des notes sont à peu de choses près égales à celle de l’an dernier.

Le sujet proposé cette année, Un monde sans nature, a permis aux candidats de mobiliser un grand nombre de références, tant littéraires que philosophiques, et a montré le grand sérieux de leur préparation, dans la grande majorité des cas. Rappelons aux quelques candidats qui n’ont visiblement pas travaillé, et qui ont obtenu des notes par conséquent très basses, que cette épreuve ne saurait s’improviser, et suppose un travail approfondi de lecture et de réflexion, tout au long de l’année. L’apprentissage hâtif de quelques citations, à la veille du concours, ne saurait s’y substituer ni faire illusion. Le jury sait évidemment distinguer l’usage réfléchi et maîtrisé de références réellement assimilées pendant l’année d’une simple récitation de formules ou de références apprises sans être comprises.

Si on laisse de côté les copies, heureusement minoritaires, qui ne satisfont pas les exigences minimales du concours (copies caractérisées par une absence de vrai travail d’assimilation de connaissances tout au long de l’année, ou par une langue incorrecte et ponctuée de nombreuses fautes d’orthographe, ou par les deux…), le classement des copies s’est fait assez naturellement, comme les années précédentes, en prenant en compte la capacité des candidats à construire une problématique claire et rigoureuse (en ne confondant pas, par exemple, les différentes questions que pouvait soulever le sujet, et en ne glissant pas de l’une à l’autre sans s’en rendre compte : un monde sans nature est-il possible ? Notre monde est-il réellement « sans nature », et en quel sens ? Un monde sans nature est-il ce vers quoi nous tendons ? Un tel monde est-il souhaitable ?), à suivre un fil en veillant à la cohérence du propos et à la pertinence des arguments utilisés, à faire un usage réfléchi et argumenté des références (et non un usage simplement juxtaposé et illustratif), à faire preuve d’esprit critique (en ne se contentant pas de réciter des « connaissances »), et d’un minimum de maîtrise du concept de « nature » (de ses différentes significations et de son histoire).

Le rapport de l’an dernier insistait particulièrement sur la nécessité d’un usage réfléchi et critique des citations. Un progrès a été constaté dans ce domaine, mais trop de copies juxtaposent encore des références sans s’interroger sur leur pertinence, ni sur le lien qu’elles peuvent avoir entre elles. Une copie, par exemple, pour illustrer l’idée qu’un monde sans nature est impossible, cite successivement le mécanisme du XVIIe siècle (qui « explique tout par la causalité naturelle », ce qui permet au candidat de dire qu’un « monde sans nature est donc une illusion », sans jamais se demander si la doctrine du XVIIe siècle dont il parle est évidente ou contestable), la comparaison, dans Regain de Giono, des lèvres de Panturle à des poivrons (qui témoignerait, selon le candidat, de l’appartenance de l’homme à la nature…) et l’idée (dont il est dit qu’elle est « largement partagée », car on la trouve chez Ovide et Tournier…) selon laquelle la nature a une dimension divine, idée présentée comme allant de soi, et dont l’absence de cohérence avec l’explication par des causes naturelles attribuée au mécanisme ne semble pas soupçonnée… Trop de candidats passent d’une idée à une autre sans s’interroger sur les conséquences de ce qu’ils écrivent, et en oubliant à chaque étape ce qui a été dit à l’étape précédente, et qui est souvent en contradiction complète avec leur nouvelle affirmation. Cela semble résulter du fait que ces candidats ne cherchent pas tant à conclure sérieusement quelque chose des références qui leur viennent à l’esprit qu’à faire étalage de leurs connaissances sans en tirer pour eux-mêmes et pour leur lecteur de véritables conclusions. Rappelons que les références ne doivent pas simplement servir à montrer que le candidat les connaît, mais doivent servir à chaque étape à établir des conclusions assumées et défendues en son propre nom par l’auteur de la copie, et doivent s’enchaîner dans une progression en veillant à la cohérence d’ensemble de ce qui est écrit.

Le défaut principal qui, cette année, a été observé dans un trop grand nombre de copies, et qui a empêché leurs auteurs de parvenir aux meilleures notes, quelles que soient par ailleurs les qualités des copies concernées, a été le manque d’analyse et de maîtrise de la notion de « nature » (impliquant le manque de recul nécessaire pour faire de cette notion un usage réfléchi). Le mot de « nature » est en effet souvent pris en extension (comme un ensemble de choses dont l’existence ne peut que se constater : l’ensemble des réalités – le soleil, les plantes, etc. – que l’homme ne fabrique pas lui-même) et non en compréhension (comme lorsqu’on définit un phénomène « naturel », formalisé, par sa soumission à un certain type de « loi », et la « nature », en conséquence, comme l’ensemble des phénomènes en tant que cet ensemble est soumis à des lois – ce qui permet, par exemple, d’opposer le naturel au surnaturel, et de poser le problème de savoir si un monde sans lois nécessaires est concevable). Il devenait, dans ces conditions, pratiquement impossible de concevoir un « monde sans nature » (sinon sous la forme d’un monde relevant de la science-fiction), sauf à glisser, comme l’ont fait certains candidats, de l’idée de « monde sans nature » à celle de monde transformé par l’homme jusqu’à devenir un « monde dénaturé ». Les meilleures copies ont souvent été celles qui ont su ne pas se limiter à la distinction du « naturel » et de l’« artificiel », mais qui se sont interrogées aussi sur la possibilité d’un monde sans lois, sans constance, sans essence (un « monde sans nature », cela peut être un monde qui n’a pas de nature, au sens où l’on parle de la « nature de » quelque chose) ou sans finalité (on peut s’étonner de l’ignorance dans laquelle semble se trouver bon nombre de candidats du concept antique et médiéval de « nature », inséparable de l’idée de finalité, et de ce qui distingue ce concept du concept moderne de « nature », associé à l’idée de loi, conçue comme relation constante entre des variables ; d’une façon plus générale, on ne peut que regretter l’ignorance que manifestent les candidats de l’histoire de l’idée de nature et de la pluralité de ses significations). La notion de « monde » a été prise, elle aussi, simplement en extension (comme la « totalité de ce qui existe », ou la totalité de ce qui entoure l’homme », ou encore comme « la planète entière »), sans que la signification de cette notion soit connue, ou même simplement interrogée. On peut s’en étonner d’autant plus que la distinction du « monde » et de la « nature » est classique (le monde est défini statiquement par son ordre, alors que la nature est définie dynamiquement par ses lois : cette distinction, essentielle dans l’élaboration kantienne du concept de nature, par exemple, permet de comprendre ce qui distingue le « monde clos » des Anciens de « l’univers infini » des Modernes). On peut bien entendu ignorer telle ou telle distinction (comme la distinction kantienne du monde et de la nature), et la connaissance de telle ou telle doctrine n’est évidemment pas requise, mais on ne peut pas construire une problématique rigoureuse sans faire un effort minimal d’analyse des termes du sujet ou de prise en compte de la pluralité de leurs significations, surtout s’il s’agit du terme même (la « nature ») sur lequel on est supposé avoir réfléchi pendant une année entière.

Rappelons une fois de plus pour finir que ce n’est pas tant le nombre des références, tant littéraires que philosophiques, qui est valorisé, que la pertinence de leur usage, l’intelligence et la justesse de l’interprétation qui en est donnée, la conscience que manifeste le candidat des limites des conclusions que l’on peut en tirer. L’acquisition d’une vraie familiarité avec quelques auteurs, celle que procure, en particulier, la lecture directe de leurs œuvres, condition d’une vraie culture générale, est par conséquent toujours infiniment plus utile à la réussite de cette épreuve que la lecture de simples résumés ou la mémorisation sans réflexion de nombreuses citations.

Dimitri Des Cognets

Rédacteur en chef de Major-Prépa