Nous verrons ici comment le friendshoring, stratégie de chaîne d’approvisionnement dans laquelle les entreprises déplacent leur production vers des pays qui sont des alliés géopolitiques et économiques pour améliorer la résilience de la chaîne d’approvisionnement, s’est imposé sur le libre-échange, caractérisé par la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes.
Libre-échange et croissance
Les bénéfices théoriques de l’ouverture
La théorie classique du commerce international, initiée par David Ricardo, établit que chaque pays doit se spécialiser dans le domaine où il possède un avantage comparatif. Ainsi, le libre-échange entraîne une spécialisation qui engendre des gains de productivité et stimule la croissance. Cette dynamique accroît également l’innovation.
Le modèle HOS (Heckscher-Ohlin-Samuelson) approfondit cette analyse en montrant que les pays se spécialisent dans la production qui utilise le plus intensément leur facteur de production le plus abondant (par exemple : machines et main-d’œuvre pour le coton, soleil et champs pour le raisin). Ce modèle suggère qu’en continuant à produire tout autant les autres biens, une égalisation des salaires des facteurs de production finit par s’opérer à force d’échanges.
Moins d’avantages qu’il n’y paraît
L’effet Stolper-Samuelson vient nuancer ces bénéfices en introduisant la question des inégalités. Il explique que, dans les pays en développement (PED), le facteur de production abondant (comme le travail non qualifié) va voir son revenu augmenter s’il produit un bien dont le prix augmente, tandis que le facteur rare (comme le capital) verra son revenu réel baisser.
C’est l’inverse dans les pays développés : il y a des gagnants et des perdants à la mondialisation. La spécialisation mondiale conduit ainsi à une égalisation du prix des facteurs de production, puisque le prix du facteur abondant augmente et celui du facteur rare baisse. On observe ainsi une augmentation des salaires en Chine et une baisse des salaires (ou une hausse du chômage) des travailleurs moins qualifiés dans les pays développés à économie de marché (PDEM). Il y a donc des gagnants et des perdants à la mondialisation.
Le cycle de vie du produit de Vernon établit un lien entre le cycle de vie d’un produit et le modèle extérieur. Un pays développé innove et est le seul à maîtriser le produit au lancement, puis il l’exporte (phase de croissance), avant d’être copié par d’autres pays (maturité). Enfin, les pays concurrents le produisent pour moins cher (déclin). Ce processus est gagnant-gagnant, car il permet un transfert technologique et un rattrapage des PED.
Fun fact : ce cycle peut être notamment illustré en Management par la matrice BCG, qui découpe les phases en lancement (dilemme), croissance (vedettes), maturité (vache à lait) et déclin (point mort).
La réalité empirique des gains économiques du libre-échange
La réalité confirme en grande partie ces théories, mais avec des nuances. Le paradoxe de Leontief a ainsi surpris les économistes. Les États-Unis, pourtant intensifs en capitaux, exportaient des produits plus intensifs en travail. L’explication réside dans le fait que la productivité américaine est tellement plus élevée qu’ailleurs que le facteur réellement abondant est le travail qualifié. Les États-Unis exportent donc des biens qui nécessitent une technologie avancée, et donc du travail hautement qualifié.
Paul Krugman souligne que le libre-échange mène à une diversification qui renforce la compétitivité et stimule l’innovation. Il en résulte également plus de choix pour le consommateur, comme en témoigne l’augmentation de plus de 66 % du nombre de produits dans les supermarchés entre 1980 et 2010. La concurrence est imparfaite et le commerce Nord-Nord, non entièrement expliqué par les théories classiques, montre une diversification entre pays développés avec de nouveaux marchés, permettant des économies d’échelle en produisant plus.
Un protectionnisme voué à disparaître ?
Les conséquences du repli protectionniste sont visibles : on estime que le Brexit a coûté – 5,2 % de PIB au Royaume-Uni. À l’inverse, selon Hausmann, celui de la Chine serait inférieur de 13 % sans la diffusion des savoirs permise par l’ouverture.
Cependant, comme le note Branko Milanovic, les périodes d’intégration mondiale et de progrès techniques s’accompagnent souvent d’une hausse des inégalités, qui peut nécessiter une redistribution ou générer des mouvements sociaux.
En résumé, les avantages de la mondialisation sont multiples :
- Pour les PDEM : avoir accès à davantage de produits, à des produits moins chers, accéder à de nouveaux marchés, de nouvelles matières premières, de nouvelles connaissances et à des salariés compétents.
- Pour les PED : exporter leurs produits, importer de nouvelles technologies, obtenir des produits inexistants localement, attirer des capitaux et accéder à de nouvelles connaissances.
Le basculement vers des modèles annexes
Une interdépendance mise au supplice
L’interdépendance créée par le libre-échange comporte des risques. Plus un pays a un taux de dépendance élevé, plus sa croissance est tributaire des variations de ses importations et exportations. Au sein d’unions comme l’UE, la croissance est conjointe : si un membre est en difficulté, les autres doivent l’aider pour éviter un effondrement en chaîne.
Cette interdépendance a des effets néfastes lors de ruptures d’approvisionnement. Par exemple, la baisse du pouvoir d’achat et la hausse de la dette lors de la récession en Europe ont été accentuées par l’arrêt des importations de pétrole durant la crise de la Covid-19. Devenir autosuffisant ou commercer en priorité avec des pays proches géographiquement et idéologiquement est peut-être l’une des premières étapes vers un friendshoring.
De plus, la dépendance aux chaînes de valeur mondiales (CVM), définies comme l’ensemble des activités requises pour amener un produit, depuis sa conception jusqu’au consommateur final, représente un risque. Ces chaînes, qui impliquent une spécialisation encore plus fine, rendent les économies vulnérables aux disruptions à n’importe quel maillon de la chaîne. La croissance, reposant sur la consommation, l’exportation et l’investissement, un choc externe peut la déstabiliser.
La maladie hollandaise
Une spécialisation peut s’avérer néfaste, notamment pour les pays riches en ressources naturelles comme le diamant ou le pétrole. Cette abondance peut engendrer un pouvoir corrompu, des guerres civiles et une instabilité des prix des matières premières. Ces cultures de rente créent des emplois mais sans contribuer à améliorer la productivité globale, maintenant le pays dans la pauvreté. De plus, ces exportations massives de matières premières poussent le taux de change à la hausse, ce qui nuit à la compétitivité des autres secteurs.
Corden explique ce phénomène par le « mal hollandais », où l’afflux de devises d’un secteur d’exportation resource-based fait apprécier la monnaie nationale et handicape les autres industries. Cette idée est corroborée par les travaux d’Auty, qui observe que les pays dotés en ressources naturelles (notamment pétrolières) ont souvent des taux de croissance inférieurs à ceux des pays dépourvus de telles ressources. Dans les pays à ressources rares ou à devise unifiée (comme c’est le cas de l’UE), le friendshoring pourrait là encore être d’une utilité certaine.
Le friendshoring : une solution qui s’impose d’elle-même
Une question de priorité
Le trilemme de Rodrik, de l’économiste éponyme, constitue un cadre d’analyse fondamental pour comprendre les tensions politiques fondamentales de l’économie mondiale globalisée. Ce principe, souvent appelé « l’impossible trinité », postule qu’une société ne peut pleinement atteindre simultanément ces trois objectifs :
-
l’intégration économique profonde (ou hypermondialisation) ;
-
la souveraineté nationale ;
-
la démocratie politique.
Selon Rodrik, nous ne pouvons en choisir que deux. La poursuite des deux premiers entrave nécessairement le troisième.
L’intégration économique profonde + La souveraineté nationale = La fin de la démocratie : c’est la voie qu’empruntent des régimes comme la Chine. Le pays a choisi une intégration poussée dans l’économie mondiale, tout en conservant une souveraineté nationale forte et inflexible.
L’intégration économique profonde + La démocratie = La perte de souveraineté nationale : c’est la logique qui sous-tend une construction comme l’Union européenne, en particulier la zone euro.
La démocratie + La souveraineté nationale = Le rejet de l’intégration profonde, le début du friendshoring. C’est la voie traditionnelle de l’État-nation démocratique et celle vers laquelle semblent se tourner de nombreux pays aujourd’hui, face aux excès perçus de la mondialisation (Brexit, montée du protectionnisme, America First).
Le friendshoring : le premier pas d’une démondialisation
Aujourd’hui, le modèle de libre-échange intégral est remis en question. Comme le souligne Frédéric Munier dans La Guerre économique (2010) : « Commercer avec les dictatures était une naïveté des démocraties et aujourd’hui un dilemme qui se pose. » La Chine n’est même plus « l’usine du monde », ce qui interroge sur la fin de la mondialisation telle que nous l’avons connue, au profit d’un friendshoring, d’une mondialisation entre amis, visant à se détacher d’acteurs comme la Russie pour accroître une quête d’autosuffisance.
Cette remise en cause du paradigme du libre-échange intégral est largement le fruit d’un contexte politique entre États en tension. Les pays et les entreprises ont pris conscience que l’efficacité économique, si elle reste cruciale, ne peut plus primer sur des impératifs stratégiques de sécurité nationale, de stabilité d’approvisionnement et de valeurs partagées. Le friendshoring émerge ainsi comme une réponse pragmatique à cette nouvelle réalité, où la résilience et la prévisibilité géopolitique deviennent des atouts aussi précieux que la compétitivité-prix.
Les dictatures ne se sont pas démocratisées comme attendu. La question n’est donc plus seulement de savoir si le libre-échange est bénéfique, mais quand, à quelles conditions et avec quels partenaires il peut être pratiqué dans un monde de plus en plus fragmenté. Il semble que les futurs choix économiques des pays porteront désormais sur autre chose que le seul critère du coût : la géopolitique.



