À quelques mois de l’élection présidentielle, un rapport commandité par l’État auprès de quatre économistes vient d’être remis en juillet à Bercy. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’annonce rien de bon d’ici la fin de la décennie. Le rapport dessine les contours des finances publiques si rien ne change d’ici 2030. Selon les prévisions, le déficit grimperait à 6,8 % du PIB et la dette franchirait les 130 %.
Un rapport confié au printemps à quatre économistes
En mai dernier, le gouvernement a confié la lourde tâche à quatre économistes de réaliser un rapport sur l’état des finances publiques d’ici 2030 à politique inchangée, c’est-à-dire si aucune mesure fiscale, sociale ou aucune réforme structurelle n’est prise d’ici là et en tenant compte du seul effet des tendances déjà à l’œuvre (démographie, tensions géopolitiques, catastrophes naturelles, mesures déjà votées, remontée des taux d’intérêt…).
Ces quatre économistes sont Jean-Luc Tavernier, ancien directeur général de l’Insee, Xavier Jaravel, président délégué du Conseil d’analyse économique, qui est rattaché à Matignon, Xavier Ragot, qui dirige l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), et Natacha Valla, qui préside le Conseil national de la productivité, travaille pour l’école de management de Sciences Po et est administratrice de LVMH. Ils ont tous un point commun : ils ont tous travaillé sur le thème des finances publiques.
Charge de la dette : 124 milliards attendus en 2030 (+ 59 % par rapport à 2026)
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, la France affichait déjà le quatrième déficit le plus élevé de l’Union européenne, le deuxième de la zone euro, à 5,1% du PIB. Si on reste à plus de 5 % de déficit public en 2026, cela risque de devenir plus que compliqué selon le rapport, avec potentiellement 5,9 % de déficit public dès 2027, puis 6,2 % en 2028, pour atteindre 6,8 % en 2030.
Côté dette, la pente est tout aussi raide : de 118,4 % du PIB en 2026 à 130,5 % en 2030, soit l’équivalent de 13 mois de richesse nationale produite. Les quatre économistes missionnés par Bercy qualifient la dette publique française de « poison lent » qui s’accumule silencieusement depuis plusieurs décennies.
Premier accusé dans cette affaire : la charge de la dette. Son montant bondirait de 46 milliards d’euros entre 2026 et 2030 pour atteindre 124 milliards d’euros, soit une hausse de 59 %, quand une « dépense normale » n’aurait progressé que de 11 % sur la période.
Viennent s’ajouter la montée en puissance de la loi de programmation militaire (+ 19 milliards d’euros), la fin programmée de la contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises et deux postes de dépenses qui pèseront toujours de plus en plus lourd à cause du vieillissement de la population : les retraites (+ 47 milliards) et la santé (+ 40 milliards), qui progressent toutes deux plus vite que la croissance potentielle. Dans le même temps, les recettes fiscales stagnent.
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L’effet boule de neige de la dette publique
C’est le point qui inquiète le plus les économistes. Jusqu’ici, la France a pu se permettre des largesses budgétaires parce que ses taux d’emprunts restaient relativement faibles et inférieurs à sa croissance. La dette arrivait alors à se stabiliser relativement bien. Cette époque semble désormais derrière nous. Selon le rapport, ce différentiel bascule en défaveur de la France dès 2029. Résultat, même à budget parfaitement équilibré, la dette continuerait à grossir, mécaniquement année après année, d’autant plus si aucune mesure n’est véritablement prise d’ici là.
Par ailleurs, les emprunts à taux d’intérêt faibles arrivent progressivement à échéance et pour les rembourser, l’État réemprunte sur les marchés à des taux plus élevés, eux-mêmes causés par la situation économique de la France et l’alourdissement de la dette publique. La France semble être entrée dans un cercle vicieux dans lequel il sera difficile de ressortir.
À terme, la charge de la dette, aujourd’hui estimée à plus de 60 milliards d’euros, presque autant que le budget de la Défense (66 milliards) et qui ne cesse d’augmenter, devra être financée soit par une hausse des impôts, soit par une baisse de certaines dépenses qui impacteraient directement l’école, la santé, les prestations sociales ou encore la sécurité.
À quelques mois de la présidentielle, nombreux sont les candidats qui seront tentés de proposer des solutions miracles pour réduire la dette et sa charge associée, mais l’effacer sans la rembourser auprès des créanciers ne semble pas être une solution viable, bien au contraire. Si la France efface, sans rembourser sa dette, les conséquences se feraient sentir. La France perdrait en crédibilité et plus aucun prêteur ne voudrait faire crédit à un État qui ne rembourserait pas ses dettes et qui serait peu fiable.
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125 milliards d’euros à trouver, et vite
Face à ce mur, il faudrait un ajustement budgétaire de l’ordre de 125 milliards d’euros pour stabiliser la dette d’ici 2032, soit un excédent primaire (hors charge d’intérêts) de 0,8 point de PIB, contre un déficit primaire massif aujourd’hui.
Sur le calendrier, le message est clair : mieux vaut agir fort et tôt que tergiverser. Un ajustement engagé dès 2027 permettrait de limiter la casse ; attendre reviendrait à concentrer un effort d’autant plus violent sur une période plus courte, avec un risque accru de plomber la croissance et d’inquiéter les marchés.
Sur les moyens, en revanche, aucune solution miracle. Les auteurs excluent qu’une hausse d’impôt suffise à elle seule. La France affiche déjà l’un des taux de prélèvements obligatoires les plus élevés d’Europe et la concurrence fiscale internationale laisse peu de marge.
Le rapport prône donc un triptyque : économies sur la dépense, soutien à la croissance potentielle et hausse ciblée mais limitée des recettes. Néanmoins, aucune catégorie de la population (ni les retraités, ni les fonctionnaires, ni les plus fortunés) ne pourra porter seule un ajustement de cette ampleur.
Vers une « année blanche » sur les retraites et les impôts
Piste la plus sensible politiquement, la suspension, sur un an au moins, des mécanismes d’indexation automatique sur l’inflation, comme le barème de l’impôt sur le revenu ou les retraites à l’exception des minimums sociaux et du RSA. Les auteurs du rapport n’excluent pas que 2027 soit une « année blanche ».
Toutefois, la question reste particulièrement sensible. François Bayrou, alors Premier ministre en 2025, est tombé après avoir perdu son vote de confiance. Menacé alors par une censure depuis plusieurs semaines, en grande partie liée au budget 2026 et à l’année blanche souhaitée, il préfère prendre les devants et se soumettre à un vote de confiance auprès des députés.
Un rapport de plus ou une vraie prise de conscience
Les conclusions recoupent largement celles publiées l’an dernier par la Cour des comptes, alors présidée par Pierre Moscovici. Le rapport lui-même le reconnaît. Ce qui change, c’est le timing de publication de ce rapport. Il risque d’être politiquement difficile pour un candidat de s’en affranchir, d’autant que les Français ont, d’une part, une méconnaissance de l’usage de leurs impôts, parfois liée à un manque de transparence de l’État lui-même, et d’autre part, la majorité des Français pensent contribuer plus que ce qu’ils perçoivent de la solidarité nationale. Or, le rapport précise que 57 % des Français bénéficient davantage de la redistribution et de la sécurité sociale que ce qu’ils contribuent.
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