La courbe de l’éléphant est l’un des outils analytiques les plus cités pour comprendre les effets de la mondialisation sur la répartition mondiale des revenus. Forgée par les économistes Branko Milanovic et Christoph Lakner dans un article de 2013, elle repose sur une immense base de données construite à partir d’enquêtes nationales auprès des ménages. À partir de ces données, les auteurs ont produit un graphique représentant l’évolution des revenus selon la position de chaque individu dans la distribution mondiale des richesses. Sa forme caractéristique, évoquant un éléphant avec sa trompe levée, lui a valu son surnom au sein du monde académique.
Alors que les inégalités mondiales restent au cœur des débats économiques, la courbe de l’éléphant est devenue une référence incontournable pour les concours des ENS D1 et D2. Pourtant, son analyse est souvent trop rapide, réduite à l’idée que les super-riches se sont enrichis et que les classes moyennes occidentales ont perdu du terrain.
Quels phénomènes la courbe traduit-elle précisément ? Qui sont réellement les gagnants et les perdants de la mondialisation ? Et surtout : la courbe de l’éléphant est-elle encore d’actualité, à l’heure de l’économie post-Covid et des tensions géopolitiques ? Cet article propose une analyse complète et actualisée, de ses fondamentaux jusqu’aux prospectives les plus récentes.
Prépas B/L et ENS D2 : lexique de microéconomie
Les fondamentaux de la courbe de l’éléphant

Propos introductif
La courbe revêt une forme d’éléphant, avec une trompe levée à partir du 8e décile. Avant d’en analyser les détails, il convient de saisir la démarche de Branko Milanovic. L’économiste serbo-américain s’est intéressé aux inégalités à l’échelle mondiale, comparant les revenus des ménages à travers le globe, toutes nationalités confondues.
Un point de méthode crucial : les inégalités mondiales demeurent bien plus élevées que les inégalités nationales. En 2008, le coefficient de Gini du revenu mondial atteignait environ 0,7, sur une échelle allant de 0 (égalité parfaite) à 1 (inégalité parfaite). La même année, la France affichait un coefficient inférieur à 0,3 et les États-Unis, pourtant très inégalitaires, n’atteignaient que 0,4.
Pour Milanovic, l’enjeu principal de réduction des inégalités se situe entre les pays, non au sein des nations. Une égalisation des revenus au niveau national dans chaque pays ne réduirait l’inégalité mondiale que de 23 %, tandis qu’une égalisation des revenus entre pays la réduirait de 77 %. Sa conclusion est frappante : la richesse d’un individu dépend avant tout de son lieu de naissance.
Le choix méticuleux de la période 1988-2008
L’intégration chinoise et est-européenne dans l’économie mondialisée
Si l’étude porte précisément sur la période 1988-2008, c’est parce que ces dates encadrent une accélération majeure de la mondialisation, que Milanovic détaille dans Inégalités mondiales (2019).
À partir de 1988, le bloc soviétique s’affaiblit, ouvrant la voie aux pays d’Europe de l’Est qui s’intègrent rapidement dans l’économie mondiale. La chute du mur de Berlin en 1989 constitue un tournant décisif : elle permet à l’Allemagne de l’Est de bénéficier des installations industrielles soviétiques et d’un capital humain puissant. La création de l’euro viendra ensuite faciliter les échanges au sein de l’Union européenne et avec le reste du monde.
La même période consacre l’émergence spectaculaire de la Chine. Grâce à la décollectivisation des terres (1978-1984), au développement de l’industrie rurale, à l’ouverture de quatre zones économiques spéciales (Shenzhen, Zhuhai, Shantou, Xiamen) et à son intégration au sein de l’OMC en 2001, la Chine devient progressivement l’atelier du monde.
L’émergence de l’Inde et la crise des subprimes
Un autre pays émerge fortement sur cette période : l’Inde. En 1991, sous l’impulsion du Premier ministre Manmohan Singh, le sous-continent abandonne le protectionnisme hérité de l’indépendance de 1947. Les entreprises indiennes gagnent en autonomie de décision, et la croissance s’emballe entre 6 et 8 % par an. L’industrie se spécialise dans l’automobile, la sidérurgie et l’informatique.
Si l’étude s’arrête en 2008, c’est en raison des bouleversements causés par la crise des subprimes. Selon l’économiste Sébastien Jean (CEPII), cette crise financière a fait ressortir les aspects négatifs de la mondialisation tout en gommant ses effets positifs, exacerbant les inégalités et déclenchant un regain de protectionnisme. La vidéo ci-dessous en offre une explication éclairante.
Source : « Quel impact la crise de 2008 a-t-elle eu sur la mondialisation ? » , Sébastien Jean – Melchior, 2018
Les gagnants et les perdants de la mondialisation
La courbe de l’éléphant tire son intérêt principal de sa capacité à identifier ceux qui ont tiré profit de la mondialisation et ceux qui en ont subi les effets.
Les grands gagnants de la mondialisation
Deux catégories de gagnants se distinguent nettement.
En premier lieu, les ménages situés autour de la médiane mondiale ont vu leurs revenus croître de 80 % sur la période. À 90 %, il s’agit de populations issues des pays émergents asiatiques, principalement Chine, Indonésie et Thaïlande. Ces classes moyennes ont bénéficié de l’ouverture aux échanges, qui a allégé les taxes sur leurs achats de biens durables et dynamisé leur pouvoir d’achat.
Mais ce sont les 10 % les plus riches qui ont le plus bénéficié de la mondialisation. La trompe de l’éléphant illustre l’explosion des revenus des super-riches : les 0,001 % les plus aisés ont connu un taux de croissance cumulée de plus de 200 % entre 1980 et 2016. Les 1 % les plus riches ont vu leur richesse croître de plus de 65 % sur la période. Il convient cependant de nuancer en valeurs absolues : les gains par tête du top 1 % ont atteint 25 000 $ en parité de pouvoir d’achat, contre seulement 400 $ pour la population médiane. Au total, les 5 % les plus riches de la planète ont capté 44 % de la croissance du revenu entre 1988 et 2008.
Les perdants de la mondialisation
La mondialisation a également été un vecteur de pauvreté persistante pour une partie importante de la population mondiale.
Les 15 % les plus pauvres n’ont connu qu’une augmentation très faible de leurs revenus. Si les 10 % les plus pauvres gagnaient 60 % de plus en 2020 qu’en 1980, leur revenu demeure extrêmement bas, inférieur à 1,90 $/jour d’après l’Observatoire des inégalités. Fatou Diome résumait tragiquement cette réalité dans Le Ventre de l’Atlantique : « Sur la balance de la mondialisation, une tête d’enfant du tiers-monde pèse moins lourd qu’un hamburger. »
L’autre grande catégorie de perdants, identifiée par les auteurs dans une « phase de déclin », regroupe les personnes situées entre le 50e et le 90e percentile. Ces individus, majoritairement membres des classes moyennes européennes et nord-américaines, ont connu un taux de croissance des revenus proche de zéro entre 1988 et 2008. Pendant que les populations chinoises et indiennes s’enrichissaient, leur niveau de vie stagnait, soumis à la concurrence étrangère et aux mutations du marché du travail.
La courbe de l’éléphant existe-t-elle encore ?
Si la courbe a été mondialement reconnue comme un témoin des inégalités causées par la mondialisation, elle n’a pas manqué de susciter des débats académiques. La crise financière de 2008, puis la crise sanitaire et l’inflation post-Covid ont profondément modifié le tableau. La courbe de l’éléphant est-elle devenue obsolète ?
1980-2016 : le renouveau de la courbe de l’éléphant
En 2018, cinq économistes, Alvaredo, Chancel, Piketty, Saez et Zucman, ont publié une actualisation de la courbe de l’éléphant intitulée « La courbe de l’éléphant : de l’inégalité et de la croissance mondiale ». Contrairement à Milanovic, ils se sont basés sur les données mondiales des inégalités plutôt que sur des enquêtes ménages, et ont étendu la période à 1980-2016.

Cette nouvelle courbe confirme et prolonge plusieurs tendances. Les 50 % les plus pauvres ont capté 12 % de la croissance des revenus entre 1980 et 2016, et les 10 % les plus pauvres ont vu leur revenu augmenter de 75 %, signe d’un certain recul de la pauvreté absolue. Cependant, l’écart avec les plus riches s’est creusé : les plus riches des pays émergents (troisième décile) connaissent une augmentation de plus de 120 % de leur revenu, tandis que les personnes du 7e décile, les plus pauvres des pays riches, n’ont connu qu’une hausse de presque 1 % par an pendant 36 ans.
Au total, les 1 % des plus riches ont capté près de 27 % de la croissance des revenus entre 1980 et 2016, soit plus du double des 50 % les plus pauvres. Cette nouvelle courbe traduit une polarisation croissante de la société, la classe moyenne rétrécissant au profit d’une double expansion des inégalités par le haut et par le bas.
2008-2018 : la mort de la courbe de l’éléphant
Sur la période 2008-2018, Milanovic lui-même constate la fin de la courbe de l’éléphant. Dans The Three Eras of Global Inequality, 1820-2020, il observe que le graphique a profondément changé de forme.

Depuis 2008, les personnes les plus pauvres ont connu une accélération de leur revenu (courbe orange). Ce mouvement s’explique largement par la progression des Chinois dans l’échelle des revenus, avec des augmentations moyennes dépassant 10 %. D’autres populations ont par conséquent été reléguées aux derniers déciles, notamment celles d’Asie orientale (Inde, Pakistan) qui disposaient de revenus plus élevés quelques décennies plus tôt.
Le revenu du top 1 % n’a pas baissé, mais sa croissance s’est nettement ralentie après la crise financière. La classe moyenne des pays les plus riches a maintenu sa position dans le classement mondial. Les 5 % les plus riches viennent encore à 78 % d’Europe de l’Ouest, d’Amérique du Nord, d’Océanie et du Japon, contre 87 % en 2008. Les inégalités semblent donc se contracter, notamment grâce à la hausse du niveau de vie en Asie, même si Milanovic souligne qu’il reste impératif d’étendre cette tendance à l’Asie du Sud et à l’Afrique.
Quel avenir pour la courbe de l’éléphant ?
Le rapport sur les inégalités mondiales de 2018 formule des prospectives jusqu’en 2050 et envisage deux grands scénarios contrastés.
Dans le premier scénario, les tendances actuelles se poursuivent avec des perspectives de croissance optimistes pour les pays émergents. Résultat : les inégalités continuent de se creuser et la courbe de l’éléphant en témoigne.
Dans le second scénario, tous les pays alignent leurs dynamiques d’inégalités sur celles qui prévalent en Europe. Les inégalités mondiales pourraient alors largement diminuer.
Pour y parvenir, le rapport propose trois types de mesures :
- d’une part, une modification profonde des politiques fiscales nationales et mondiales, visant à établir davantage de progressivité. Les auteurs envisagent la création d’un registre mondial des titres financiers dédié à la lutte contre l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent ;
- d’autre part, une amélioration des politiques éducatives et des politiques d’accès à l’emploi. Ce changement sur le marché du travail aurait pour conséquence l’instauration d’une réelle égalité des chances, le capital humain étant un déterminant essentiel de la croissance économique ;
- enfin, une hausse globale de l’investissement étatique dans l’éducation, la santé et la préservation de l’environnement, afin de prévenir durablement les inégalités économiques.
Conclusion
La courbe de l’éléphant a bel et bien existé entre 1988 et 2008. Elle témoignait d’un monde dans lequel les classes moyennes asiatiques s’enrichissaient, les classes moyennes occidentales stagnaient et les super-riches captaient une part croissante de la croissance mondiale. Depuis 2008, la forme de la courbe s’est transformée : la pauvreté absolue recule, notamment en Asie, mais les inégalités de revenus entre les plus pauvres et les plus riches continuent de se creuser.
Le défi pour les décennies à venir reste immense. Il exigera des politiques publiques de lutte contre la pauvreté particulièrement efficaces, une coordination internationale renforcée et une volonté politique de redistribution à la hauteur des enjeux. La courbe de l’éléphant n’est pas morte : elle a simplement changé de forme, et continue d’interroger notre rapport à la mondialisation.
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