Globe terrestre numérique avec réseaux d'interconnexions mondiales illustrant le débat sur la démondialisation

La démondialisation est-elle un mythe ou une réalité en train de s’imposer ? C’est la question centrale que pose Serge d’Agostino, économiste et professeur d’économie français, dans son ouvrage paru en 2020. La pandémie de Covid-19 a été le témoin de nombreux discours critiques à l’égard de la mondialisation, renforçant la position des adeptes de la démondialisation et catalysant des réquisitoires contre ce processus dans toutes ses dimensions, économique, financière, commerciale et culturelle.

S’il semble être trop tôt pour admettre définitivement qu’il s’agit des premiers signes d’une démondialisation durable, certains indicateurs ne trompent pas. Depuis des décennies, la tendance est à la chute de l’interconnexion des pays entre eux. L’ouvrage de d’Agostino structure cette réflexion autour de nombreuses questions qui traduisent la complexité du processus, objet d’intenses débats. Les thèmes abordés montrent combien les forces « mondialisatrices » et « démondialisatrices » sont à l’œuvre depuis une trentaine d’années.

Serge d’Agostino précise d’emblée que son ouvrage n’est ni un plaidoyer en faveur de la mondialisation ni un dénigrement : il témoigne et tente de comprendre les arguments de ceux qui la promeuvent et d’en percevoir les limites. Nous avons pris la liberté de sélectionner quelques passages importants pour tes révisions et d’actualiser certaines données. Tu pourras utiliser les références, citations, mécanismes et chiffres de cette fiche au sein de tes copies d’économie, d’histoire et de géographie. Bonne lecture !


Prépas B/L et ENS D2 : lexique de microéconomie

 

Mondialisation et démondialisation

Une première approche de la mondialisation

L’auteur explique que, depuis deux siècles, l’internationalisation des économies est avérée. Elle est caractérisée par l’essor des échanges internationaux résultant d’une insertion plus grande des pays dans l’économie mondiale, portant sur les marchandises, les services, les capitaux et les migrations internationales de travailleurs.

Depuis les années 1970, l’internationalisation des échanges s’amplifie et participe du processus de mondialisation. Un vaste marché mondial de biens, services, capitaux et de travail émerge et s’affranchit des frontières politiques des États. L’interdépendance des pays est alors accentuée.

Si mondialisation et globalisation sont souvent tenues comme synonymes, certains opèrent une différence. Alain Supiot, juriste et professeur au Collège de France, considère que la globalisation va au-delà de la mondialisation : elle s’affranchit de ce qui pourrait entraver sa marche en avant, comme les frontières politiques et physiques ou les limites juridiques. Seul le rendement prévaut.

La mondialisation n’est pas seulement économique. Elle concerne les flux d’informations, de connaissances et de données, mais aussi le droit, puisque la mondialisation économique suppose une forme de mondialisation juridique. Des institutions internationales comme le FMI et l’OMC contribuent à l’institution d’un cadre réglementaire mondial. La mondialisation est également culturelle, même si des enquêtes confirment que les spécificités culturelles nationales persistent malgré quelques rapprochements.

Qu’est-ce que la démondialisation ?

La démondialisation connaît une grande popularité après la publication de l’ouvrage Deglobalization: Ideas for a New World Economy (W. Bello, 2002). L’auteur démontre l’existence de deux niveaux de démondialisation :

  • le premier niveau est celui de chaque État, qui établit sa stratégie de réduction de sa dépendance à l’égard du reste du monde et négocie son indépendance avec les autres États ;
  • le second niveau est celui du monde entier, où certains pays s’inscrivent dans le processus de démondialisation tandis que d’autres maintiennent leur insertion dans la mondialisation.

 

Pour Karl Polanyi (La Grande transformation, 1944), la démondialisation consiste à « réencastrer » l’économie et le marché dans la société, afin d’en finir avec la prééminence de la logique marchande nuisant à l’intégration sociale. Pour un pays, démondialiser suppose d’ériger des barrières face aux différents flux mondiaux et de cesser de privilégier la réduction des coûts lorsqu’elle conduit à la déstabilisation sociale et écologique.

L’auteur introduit aussi la notion de « slowbalisation », mot-valise d’Adjiedj Bakas, caractérisant un ralentissement de la mondialisation sans rupture franche, qui semble le mieux décrire la période actuelle.

Serge d’Agostino cite volontiers Régis Debray (Éloge des frontières, 2010) :

« Toute frontière, comme le médicament, est remède ou poison. Et donc affaire de dosage. »

Beaucoup d’économistes considèrent aujourd’hui que la mondialisation est allée trop loin. C’est le cas du prix Nobel Paul Krugman, qui reconnaît désormais qu’il ne faut plus intensifier le processus. D’autres auteurs préconisent un recentrage significatif des activités économiques sur les territoires nationaux. Présenter mondialisation et démondialisation comme des choix alternatifs et exclusifs n’a pas de sens dans une société moderne et relève du mythe.

À court terme : démondialiser impose de franchir plusieurs obstacles

Les conséquences légales de la démondialisation

Enfreindre les règles internationales n’est pas sans conséquences. Par exemple, si les États-Unis relèvent les droits de douane frappant leurs importations de voitures européennes, ils s’exposent à des sanctions prévues par l’ORD (Organe de règlement des différends) de l’OMC, qui jugera ces droits de douane contraires aux règles du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade). De la même manière, un investisseur étranger peut attaquer un État si ce dernier a pris des mesures nuisant à son investissement, et le tribunal arbitral statue souvent en sa défaveur, dans près de 60 % des cas.

En outre, les pays s’engageant dans une démondialisation financière risquent de ne plus pouvoir accéder aux ressources de financement des institutions internationales (FMI, Banque mondiale, BPI), ou de se voir imposer des conditions plus rigoureuses conditionnant leurs prêts à une ouverture des économies.

Les conséquences économiques, sociales et politiques de la démondialisation

La démondialisation coûte également très cher économiquement, socialement et politiquement. L’inflation en est l’un des nombreux effets négatifs : une chute du taux de change peut être attendue du fait de l’inquiétude des investisseurs, les importations devenant alors plus coûteuses, ce qui se répercutera sur une hausse des prix. Les anticipations des agents économiques amplifient le phénomène : les consommateurs anticipent leurs achats et les producteurs différent leur offre pour profiter de la hausse future des prix.

Certaines productions ne pourront répondre à la demande, faute d’un approvisionnement national suffisant, la relocalisation demandant du temps. Le recul de la production ralentira l’emploi, en plus de la disparition des emplois dépendant des exportations, et une multiplication des faillites est à craindre. La démondialisation financière réduit également les flux de capitaux entrants, compliquant le financement des entreprises et incitant à réduire les investissements. Enfin, les départs des travailleurs les plus qualifiés constituent un risque majeur.

Toutes ces difficultés économiques pourraient conduire à des conflits sociaux de très grande ampleur, accentuant en retour ces difficultés. La poussée des mouvements nationalistes identitaires altère par ailleurs l’unité nationale et alimente les conflits sociaux internes.

À long terme, des changements fondamentaux sont nécessaires

Les perspectives de démondialisation à long terme font débat. Joseph Stiglitz se méfie du protectionnisme, qui est au cœur des propositions des promoteurs de la démondialisation, en raison des risques de guerres commerciales qui en découlent. Michel Aglietta, dans Capitalisme : le temps des ruptures (2019), envisage un futur de démondialisation possible, considérant que le capitalisme connaît dans l’histoire des régimes de croissance séparés par des époques de rupture lors desquelles les sociétés inventent de nouvelles institutions.

Pour Walden Bello, la démondialisation ne consiste pas à se retirer de l’économie mondiale. Il s’agit de :

« Réorienter les économies d’une focalisation sur la production pour l’exportation vers la production pour le marché local. » (La Démondialisation : idées pour une nouvelle économie mondiale, 2011)

Les mesures destinées à mettre en œuvre une stratégie de démondialisation s’articulent autour de plusieurs axes :

  • produire pour le marché intérieur plutôt que pour l’exportation, en appliquant un principe de subsidiarité stipulant que l’échelon supérieur prend en charge les problèmes que l’échelon inférieur ne peut régler efficacement ;
  • mettre en place une politique industrielle active, la revitalisation de l’industrie pouvant être soutenue par un protectionnisme ciblé ;
  • réduire les inégalités de revenus et de patrimoines, afin de stimuler le marché intérieur et, d’après W. Bello, de contrer les déséquilibres environnementaux.

 

Au XXIe siècle, la démondialisation est-elle en cours ?

Le commerce mondial

Le commerce international s’accroît fortement depuis les années 1950. Toutefois, depuis la crise des subprimes, le rythme de croissance des échanges internationaux ralentit et son poids dans le PIB stagne. D’après l’OMC, son poids dans la création de richesses mondiales devrait régresser dans les années à venir.

L’élasticité du commerce international à la croissance s’inscrit dans une tendance baissière depuis les années 1990, au cours desquelles elle était supérieure à 2. Depuis, cette élasticité diminue progressivement et tombe à environ 1,3 depuis 2010. L’OMC elle-même constate l’apparition de mesures restrictives à l’importation :

« L’environnement commercial international est caractérisé par des tensions commerciales croissantes. » OMC (Examen statistique du commerce mondial, 2019)

Selon les données du Global Trade Alert, les mesures protectionnistes ont connu une accélération depuis 2018. Entre 70 % et 75 % des exportations mondiales de biens sont exposées à ces mesures en 2019 ; pour les seuls pays du G20, environ 55 % de leurs exportations sont concernées. Ces mesures peuvent être tarifaires (le conflit commercial sino-américain depuis 2018) ou non tarifaires (subventions accordées aux entreprises pour affronter la concurrence importatrice).

Il est cependant nécessaire de nuancer : d’une part, les prix des produits primaires s’inscrivent dans une période baissière depuis 2011, ce qui pèse naturellement sur la valeur des flux de marchandises. D’autre part, le freinage du commerce mondial est aussi la conséquence du ralentissement de la croissance économique lié aux crises des subprimes et de la Covid-19.

L’activité des firmes multinationales

L’évolution des chaînes de valeur mondiales (CVM) structurées par les firmes multinationales traduit également une tendance à la démondialisation. D’après la Banque mondiale, une CVM est constituée par la série d’étapes de la production d’un produit ou d’un service destiné au consommateur, avec au moins deux étapes dans des pays différents.

Environ la moitié du commerce mondial est liée aux CVM, contre deux tiers en 1970. Le poids des échanges induits par les CVM diminue depuis la crise des subprimes. En outre, la fragmentation de la production peut s’avérer d’autant plus vulnérable qu’elle est très poussée : la guerre entre la Russie et l’Ukraine a ainsi créé des chocs majeurs sur les chaînes de valeur mondiales. Face à l’incertitude, les firmes tendent à raccourcir leurs CVM, et les flux d’échanges mondiaux ralentissent ou diminuent en conséquence.

Rapport sur entrées IED monde
Source : Rapport sur l’investissement dans le monde, CNUCED, 2008-2021

Démondialisation ou nouvelle phase de la mondialisation ?

Sur une douzaine d’indicateurs traduisant la mondialisation, huit révèlent le recul ou la stagnation de ce processus, notamment le tassement des flux d’investissements, commerciaux et financiers. En revanche, la mondialisation reste d’actualité concernant les migrations vers les pays riches, l’envoi international de colis ou le volume de données franchissant les frontières.

L’indice KOF du Centre de recherches conjoncturelles de Zurich, établi autour de trois dimensions (mondialisation économique, sociale et politique) et portant sur 197 pays, révèle un freinage de la mondialisation générale depuis 2010. La mondialisation économique ne progresse plus depuis 2007, la mondialisation sociale progresse peu, et la mondialisation politique se poursuit modérément. En 2020, l’indice du pays le plus mondialisé, la Suisse, dépasse les 90,6 (sur 100), tandis que l’Érythrée, la moins mondialisée, enregistre un indice peu supérieur à 30.

indice KOF mondialisation démondialisation
Indice de mondialisation du KOF, 2020. Vert = France. Bleu = Monde

Il ressort de l’ensemble de ces constats que la mondialisation connaît un infléchissement de son rythme d’extension. Mais il est également possible que cette inflexion ne soit que temporaire, simple conséquence du ralentissement de la croissance mondiale. Selon certains auteurs, la croissance pourrait rester limitée pour une longue période : c’est la stagnation séculaire, caractérisée par des gains de productivité modestes et une demande peu dynamique. Pour Robert J. Gordon, les innovations actuelles n’ont que trop peu d’impact sur la productivité du travail. Pour Larry Summers, les inégalités de revenus croissantes pèsent sur la consommation, la propension à consommer des catégories les plus favorisées étant plus faible que celle des titulaires des plus bas revenus.

La demande de démondialisation

Les intérêts géostratégiques des États

L’auteur démontre que le choix de la démondialisation peut provenir de la volonté des États de se protéger d’une contagion démocratique ou de préserver un leadership. Ce choix se manifeste par une volonté de réduire les contacts humains avec les étrangers, via des restrictions de la liberté de mouvement, des réglementations strictes d’entrée sur le territoire ou la limitation d’accès à Internet.

La théorie réaliste des relations internationales considère que les États cherchent prioritairement à défendre leurs choix stratégiques. Mondialiser ou démondialiser résulte ainsi de choix géostratégiques. Depuis 2017, les États-Unis ont par exemple adopté de nombreuses mesures protectionnistes pour rééquilibrer les échanges commerciaux avec la Chine, stimuler l’emploi dans certaines zones industrielles et freiner la montée en puissance chinoise. Les firmes multinationales américaines devraient ainsi être incitées à relocaliser leur production sur le territoire américain, tandis que les firmes étrangères seraient amenées à investir davantage outre-Atlantique.

Travailleurs et consommateurs face à la mondialisation

D’après Branko Milanovic (Inégalités mondiales, 2019), les gagnants de la mondialisation sont principalement les classes moyennes émergentes en Asie de l’Est et du Sud et les catégories les plus riches des pays les plus riches. Les classes moyennes inférieures et les classes populaires des pays riches ont vu leur situation relative se dégrader, comme l’établit la fameuse courbe de l’éléphant.

Un sondage YouGov commandé par The Economist en 2016 met en évidence la défiance des Occidentaux à l’égard de la mondialisation. On observe ainsi que les pays au sein desquels la population est favorable à la mondialisation ont connu une forte croissance de leur PIB/habitant entre 2011 et 2015, à l’inverse des pays dont les populations y sont réticentes.

Sondage Yougov démondialisation
Sondage YouGov commandé par « The Economist », 2016

C’est dans ce contexte que l’OCDE, dans un rapport consacré aux classes moyennes des pays membres, conclut :

« Des sentiments nationalistes et antimondialistes peuvent naître à mesure que l’effritement de la classe moyenne engendre des désillusions et porte atteinte à l’engagement politique, ou incite les électeurs à se tourner vers des politiques contestataires et protectionnistes. (…) Les sentiments accrus de vulnérabilité, d’incertitude et d’anxiété se traduisent par une plus forte défiance vis-à-vis de l’intégration mondiale et des institutions publiques. » OCDE, 2019

Les comportements des consommateurs peuvent freiner la mondialisation

Grâce à la mondialisation, les consommateurs disposent d’un accès plus diversifié et moins coûteux aux biens et services. Pour les personnes au pouvoir d’achat modeste, acquérir les biens à des prix abordables est une satisfaction. Pour ceux disposant d’un plus fort pouvoir d’achat, c’est l’élargissement du panel de choix qui leur procure satisfaction.

Toutefois, plusieurs éléments peuvent les rendre plus critiques. D’abord, beaucoup de consommateurs sont aussi des travailleurs : les importations de biens peuvent concurrencer les produits nationaux jusqu’à provoquer la faillite des producteurs locaux. Ensuite, ils peuvent être sensibles aux conditions de production des biens qu’ils consomment, comme l’illustre le cas du cobalt utilisé dans les batteries lithium-ion équipant les voitures électriques, extrait de mines en Afrique où travaillent des enfants de moins de 10 ans dans des conditions difficiles.

Le commerce équitable semble être une réponse adéquate au dilemme prix/équité auquel sont confrontés consommateurs et producteurs. En cas d’arbitrage en faveur de l’équité, les importations peuvent reculer, les produits coûtant plus cher et une partie d’entre eux ne correspondant pas aux critères valorisés par les consommateurs. Ces résultats seront d’autant plus marqués que leurs comportements sont basés sur une volonté de préserver l’environnement : ils peuvent ainsi boycotter les produits importés de pays où les entreprises sont peu scrupuleuses sur ce plan.

Relocaliser pour entamer la démondialisation

Les stratégies de réduction de coûts des firmes multinationales

La délocalisation est commandée par la nécessité d’abaisser les coûts de production. Si le coût d’une heure de travail est 30 fois plus élevé en France qu’aux Philippines, une partie de cette différence est compensée par une productivité du travail bien supérieure en France. D’autant que la compétitivité des produits français ne relève pas que de leur prix, mais également de leur qualité.

Un autre avantage incitatif à la délocalisation correspond aux avantages offerts par les pays d’accueil : main-d’œuvre abondante et disciplinée, zones franches offrant exonérations ou réductions fiscales, allégement de charges sociales, importation d’intrants facilitée, expatriation des profits et accès au marché intérieur. La délocalisation est d’autant plus envisageable que les pays d’accueil offrent une proximité géographique : certains pays d’Europe de l’Est, membres de l’UE, offrent des garanties institutionnelles avec des coûts du travail très faibles, créant de très fortes disparités en Europe (les coûts salariaux horaires en 2019 varient dans une fourchette de 1 à 8).

Effets de la délocalisation et de la démondialisation : entre craintes et espoirs

Les effets de la délocalisation se manifestent d’abord dans le pays d’origine. À la perte d’emploi attachée à la délocalisation s’ajoute celle consécutive à la réaction des firmes nationales concurrentes : si Renault accroît sa compétitivité en délocalisant, Peugeot fera de même. La chute de l’emploi déprime la demande intérieure et la montée du chômage pèse sur les salaires. En outre, la délocalisation agit comme une menace à l’encontre des salariés invités à modérer leurs revendications salariales, et l’atonie de la demande interne nourrit en retour le processus de délocalisation. Cela doit néanmoins être nuancé par le fait que les firmes délocalisatrices bénéficient d’un accroissement de leur rentabilité, ce qui leur permet de financer de nouvelles activités et d’embaucher.

Pour les pays destinataires, l’implantation d’une unité de production génère des créations d’emplois, souvent sans qualification requise. Ces mêmes unités peuvent s’approvisionner auprès de fournisseurs locaux, constituant une nouvelle source de création d’emplois. Les délocalisations peuvent également se traduire par des transferts de technologie, notamment via des joint-ventures avec des partenaires du pays d’accueil. Enfin, elles alimentent un courant d’exportations et de flux de capitaux entrants, consolidant la balance des paiements des pays d’accueil.

Des délocalisations pas toujours favorables aux pays d’accueil

Si les effets escomptés sont positifs pour les pays d’accueil, la réalité peut les contredire. L’essor d’un secteur moderne extraverti n’exerce pas toujours d’effets d’entraînement sur l’ensemble de l’économie et peut perpétuer le sous-développement. Les firmes étrangères peuvent même entrer en concurrence avec les entreprises locales et les condamner à la faillite. L’emploi créé reste limité quantitativement, et la main-d’œuvre disponible dans le secteur traditionnel fait pression sur les salaires. L’essor du secteur moderne accentue par ailleurs les inégalités sociales et régionales au sein des pays en développement.

Les délocalisations peuvent en outre fragiliser les économies des pays d’accueil pour de nombreuses raisons : dépendance à l’égard de centres de décisions étrangers, déséquilibres extérieurs liés aux importations d’intrants dont les termes sont fixés au sein du groupe multinational, paiements élevés afférents aux services rendus par la maison-mère, incapacité des entreprises locales à adopter les techniques des unités délocalisées, spécialisation sur une production à faible valeur ajoutée, rapatriement des bénéfices dans le pays d’origine occasionnant une sortie de capitaux.

Pourquoi relocaliser pour entamer la démondialisation ?

Dès lors que la rentabilité d’une délocalisation n’est plus celle escomptée, relocaliser peut s’avérer un choix judicieux. La pandémie de Covid-19 a mis en lumière la dépendance des Occidentaux à l’égard des principes actifs intervenant dans la production des médicaments génériques, produits à plus de 80 % en Chine. Les ruptures d’approvisionnement en médicaments ont incité les firmes à restructurer les chaînes de valeur mondiales pour rapprocher les lieux de production et de consommation. En outre, la plus grande attention des consommateurs prêtée aux conditions de production des biens qu’ils consomment constitue une incitation supplémentaire à relocaliser.

Un autre argument en faveur de la relocalisation repose sur les bouleversements technologiques en cours, notamment l’essor de l’intelligence artificielle et de la robotique. Ces innovations sont de nature à réduire l’incitation à délocaliser : les gains de productivité espérés permettent de réduire les coûts unitaires de production même quand les salaires sont élevés.

Relocaliser ne va pas de soi

Une difficulté majeure résulte de la perte des savoir-faire consécutive aux délocalisations antérieures : celles-ci ont détruit des emplois, mais aussi des compétences, des expériences et les capacités d’adaptation des travailleurs et des sous-traitants. Par ailleurs, que ce soit pour valoriser l’image de leur entreprise ou par conviction, les décisionnaires peuvent légitimer la relocalisation par référence à la responsabilité sociale des entreprises.

Si relocaliser implique une hausse des prix du fait de coûts de production plus élevés, les consommateurs (notamment les plus pauvres) peuvent être découragés. L’exemple des masques de protection contre le Covid est éloquent : leur relocalisation en France se heurte au coût encore trop élevé du produit par rapport aux concurrents asiatiques, conduisant les consommateurs français à acheter des masques asiatiques. Leurs convictions quant à la nécessité d’adopter d’autres comportements doivent être suffisamment fortes pour que la demande se porte sur les produits nationaux.

L’État doit mettre en œuvre un ensemble de mesures pour susciter et accompagner le processus de relocalisation. Il peut adopter des mesures protectionnistes ciblées pour contrer la concurrence étrangère et inciter à substituer une production locale aux importations, mais il faudra accepter les risques d’une condamnation par l’OMC et ceux de représailles d’autres pays. C’est également le cas des mesures destinées à compenser le laxisme de certains États en matière de protection de l’environnement.

Conclusion sur la démondialisation

La démondialisation n’est ni un mythe ni une réalité pleinement advenue : elle est un processus en tension, dont les contours restent incertains. Les indicateurs disponibles témoignent d’un ralentissement de la mondialisation, pas encore d’un renversement structurel. Les obstacles légaux, économiques et sociaux à la démondialisation sont considérables, tout comme les défis posés par les délocalisations et la difficile question de la relocalisation.

Ce que l’ouvrage de Serge d’Agostino met en lumière avec force, c’est que la démondialisation n’est pas un choix binaire. Entre une mondialisation excessive et un repli nationaliste dangereux, il existe un entre-deux que les économistes, les États et les citoyens doivent collectivement construire. L’équilibre entre efficacité économique, souveraineté nationale, justice sociale et préservation de l’environnement est le véritable défi des décennies à venir.

Accéder à toutes nos ressources en économie (prépa littéraire)