Fiche de lecture : Le capitalisme peut-il survivre ? (Joseph Schumpeter) Fiche de lecture : Le capitalisme peut-il survivre ? (Joseph Schumpeter)
Alors que l’épreuve d’ESH HEC 2020 invitait à s’interroger sur la durabilité du système capitaliste, l’ouvrage de Schumpeter semblait déjà évoquer cette problématique. Si... Fiche de lecture : Le capitalisme peut-il survivre ? (Joseph Schumpeter)

Alors que l’épreuve d’ESH HEC 2020 invitait à s’interroger sur la durabilité du système capitaliste, l’ouvrage de Schumpeter semblait déjà évoquer cette problématique. Si l’auteur émet une première hypothèse pour montrer une possible durabilité du capitalisme, il dénonce rapidement un système voué à échouer.

À noter que l’ouvrage présenté aujourd’hui est en réalité la seconde partie de son ouvrage Capitalisme, Socialisme et Démocratie (1942), mais qu’elle a été éditée comme un ouvrage à part entière car elle comporte des passages célèbres, comme notamment celui de la destruction créatrice.

 

L’hypothèse d’un succès du capitalisme, voué à survivre

Selon Schumpeter, si le capitalisme était voué à se reproduire comme il l’a fait depuis un demi-siècle, alors, et seulement selon cette hypothèse, on pourrait facilement mettre en évidence le triomphe du processus capitaliste et non son échec, contrairement à ce que revendiquent les anticapitalistes.

Mettons alors en évidence les indicateurs pris depuis la fin du XIXe siècle, qui permettent d’appuyer cette hypothèse.

 

La tendance à la hausse de la production globale et du pouvoir d’achat des individus

Production globale : total de toutes les marchandises et de tous les services produits au cours d’une unité de temps (année, trimestre ou mois).

Malgré la crise de 1929 et les difficultés économiques rencontrées par les phases de dépression des cycles économiques, Schumpeter montre que la production capitaliste est en perpétuelle augmentation. Mais, dans le même temps, elle permet d’augmenter le revenu réel moyen par tête d’habitant, représentant une hausse du pouvoir d’achat, ce qui ne peut qu’être encouragé à se reproduire. D’autant plus que, selon une estimation donnée par M. Sloane, si ce mécanisme était voué à se reproduire, le revenu réel moyen par tête d’habitant passerait de 650 dollars à 1 300 dollars entre 1928 et 1978.

 

Le capitalisme n’exacerbe pas les inégalités de revenus

Les revenus n’ont que très peu varié au cours du XIXe siècle et au début du XXe, et la part relative des salaires et des traitements est restée globalement constante. On peut citer à cet argument les propos suivants de Schumpeter : « Aussi longtemps que nous supputons ce que le mécanisme capitaliste pourrait accomplir s’il était livré à lui-même, il n’existe aucune raison de penser que la répartition des revenus ou leur dispersion par rapport à notre moyenne seraient, en 1978, appréciablement différentes, de ce qu’elles ont été en 1928. »

Plus encore, le capitalisme n’exacerbe pas les inégalités de richesse, mais au contraire, il permettrait selon les mêmes études de résorber la pauvreté, notamment la plus extrême.

 

La hausse du bien-être permise par le capitalisme

Les statistiques données sur la production capitaliste ne prennent pas en compte les biens voués à la consommation, mettant alors moins en évidence l’argument selon lequel le capitalisme a permis une hausse du bien-être, et que ce mécanisme ne peut être qu’encouragé. Ces statistiques reposent principalement sur des études quantitatives et non qualitatives, ne prenant alors pas en compte la différence de qualité entre un bien produit en 1900 et un autre en 1940, comme la voiture, qui montre pourtant les progrès réalisés par le système capitaliste. Le capitalisme reste un succès dans le sens où il permet de « satisfaire les besoins » des humains, et d’augmenter leur bien-être, sans lesquels la production ne pourrait avoir lieu.

 

Le capitalisme a davantage profité à la « masse d’individus » qu’aux plus riches

Il a surtout permis d’améliorer le bien-être des classes populaires plutôt que des classes bourgeoises en rendant le coût de la vie plus accessible. Certains achèvements capitalistes n’ont pas apporté de satisfactions supplémentaires aux classes les plus riches, qui n’en avaient pas besoin pour améliorer leur confort : l’éclairage électrique car les plus riches pouvaient acheter de nombreuses chandelles, ou les progrès techniques comme le tissu et le coton bon marché, les chaussures ou encore l’automobile. Au contraire, les progrès capitalistes ont été bénéfiques aux classes ouvrières, car ils étaient accessibles contre une quantité de travail, par ailleurs de plus en plus décroissante grâce aux progrès industriels, et marqués cycliquement par des vagues d’innovation.

« L’évolution capitaliste améliore progressivement le niveau d’existence des masses, non pas en vertu d’une coïncidence, mais de par le fonctionnement même de son mécanisme. »

 

Le capitalisme n’a pas été incompatible au progrès social

Le progrès social est conditionné en réalité par la réussite du régime capitaliste, par sa création de richesses, mais aussi par le régime lui-même. Il ne s’est donc pas fait en défaveur du progrès social. On peut noter à cet exemple l’institution française des allocations familiales créée par l’initiative des industriels du Nord. Si l’idée selon laquelle progrès social et capitalisme sont incompatibles, celle-ci repose davantage sur un système où les politiques d’emploi et d’aides au chômage ne sont pas gérées avec prudence. Pour Schumpeter, il faut reconnaître le caractère temporaire du chômage et le voir comme le résultat d’une période d’adaptation aux nouvelles innovations des révolutions industrielles, mais aussi comme le résultat d’éléments extérieurs (guerre, période de démondialisation, lourdes politiques fiscales) pour pouvoir mettre en évidence la capacité du capitalisme non pas à créer du chômage, mais à le réduire.

« Qu’il soit durable ou temporaire, qu’il empire ou non, le chômage est et a toujours été un fléau. »

 

Une plausibilité néanmoins compromise : le capitalisme est voué à s’autodétruire

Rappelons que nous partions dans la première partie d’une hypothèse, celle de la répétition de la performance antérieure du capitalisme, qui montre certes un succès passé, mais qui ne montre pas la probabilité que ce même système se reproduise.

D’une part, si le capitalisme a été un succès, c’est parce qu’il s’est inscrit au XIXe siècle et au début du XXe dans un contexte particulièrement favorable aux entrepreneurs, clé du moteur économique selon Schumpeter. Le système économique était tourné vers l’innovation, le progrès, et récompensait facilement un travail appliqué, et sanctionnait l’incompétence. Les entrepreneurs étaient tenus par la peur de la faillite, ce qui les poussait à être toujours plus efficaces et à vouloir réussir économiquement, et sans la présence d’un marché libre d’entraves comme présent à cette époque, cela n’aurait pas été possible, en comparaison avec un système avec plus d’entraves dans le but de promouvoir son fonctionnement de manière plus juste et égalitaire.

« L’homme qui accède jusqu’à la classe des entrepreneurs puis qui s’élève à l’intérieur de celle-ci est également un homme d’affaires capable et il a des chances de s’élever exactement dans la mesure justifiée par ses dons. »

Néanmoins, cette conception du libre marché est empiriquement fausse sur le long terme, et ce, bien que les classiques se soient appliqués à la défendre et à prouver sa validité sur le court terme. Elle repose sur un modèle de concurrence pure et parfaite qui est loin d’être le mode de concurrence en application, mais avant tout sur un mode de pensée appartenant à l’ancienne classe bourgeoise anglaise. La concurrence est davantage monopolistique, voire oligopolistique, caractéristique d’un système avec des firmes de très grande taille, qui ont la possibilité de manipuler les prix sans même différencier leurs produits. Et c’est selon ce même argument que le système capitaliste ne peut maximiser les rendements de sa production, car il représente un modèle sous-efficient.

« Ni Marshall, ni Wicksell, ni les classiques n’ont reconnu que la concurrence parfaite constitue une exception et que, même si elle était de règle, il y aurait beaucoup moins lieu de s’en féliciter que l’on ne pourrait le croire à première vue. »

« Il y a beaucoup de chances pour que la concurrence bienfaisante du type classique fasse place à une concurrence destructrice, à une guerre au couteau. »

Si la durabilité du capitalisme semble d’abord compromise par des théories non empiriquement validées qui compromettent sa stabilité, c’est dans la définition même du capitalisme que l’on retrouve la menace sur son succès.

En effet, le capitalisme est avant tout ce que Schumpeter qualifie de « processus évolutionniste », dans le sens où il s’agit d’un processus de transformation économique qui n’est jamais stationnaire et qui ne pourra jamais le devenir. Son caractère changeant repose sur l’apparition de nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organisation industrielle, tous propres à l’initiative capitaliste elle-même, renvoyant plus généralement aux chocs d’innovation. C’est alors qu’apparaît la notion de destruction créatrice liée au capitalisme et qui est même la principale caractéristique de ce processus changeant en permanence et reposant sur la création de nouveaux procédés par la destruction d’anciens.

« La destruction créatrice est un processus de mutation industrielle qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. »

Bien qu’il s’agisse de la principale caractéristique du capitalisme selon Schumpeter, la destruction créatrice est aussi son principal problème, puisqu’il consiste en un processus qui crée les structures existantes mais les détruit aussi. Or, cela montre que la concurrence repose en réalité sur l’innovation, et non sur les prix. La concurrence étant monopolistique, elle pousse le système capitaliste à sa propre destruction puisque les entreprises cherchent à grossir sans subir de réelle concurrence face à une autre entreprise dans la même branche et dans le but de maximiser les profits, mais elle détruit au contraire la possibilité à de nouvelles entreprises de se développer et détruit dans le même temps les avantages pour la clientèle, soit les consommateurs.

Ce processus de destruction est voué à détruire sur le long terme le capitalisme. En d’autres termes, le capitalisme est voué à mourir, à créer sa propre fin. Peu importe les moyens qu’il entreprend pour survivre et éliminer les pratiques déloyales monopolistiques, il ne fait qu’encourager cette même destruction. Aucune régulation, qu’elle soit publique ou qu’elle agisse sur la propriété privée, ne saurait prévenir de ce phénomène. De manière plus générale, le capitalisme serait incompatible avec le progrès. Les entreprises cherchent à tout prix à maximiser leurs profits sans prendre en compte les critères nécessaires à leur pérennité, et à celle du système économique, qui est une fois encore : l’innovation.

« Une position de monopole ne constitue pas en règle générale un mol oreiller sur lequel on puisse dormir. »

Ainsi, malgré les hypothèses qui entrevoient un possible succès du capitalisme, Schumpeter affirme son manque de vitalité qui le conduit tout droit à voir son modèle mourir. Le capitalisme est menacé tant par sa propre structure que par des éléments extérieurs à son système. Pour autant, Schumpeter affiche certes un inconvénient majeur du capitalisme qui n’est autre que l’argument marxiste selon lequel le capitalisme allait connaître une crise profonde avant de se détruire, mais sa réflexion invite à s’interroger sur son empiricité à l’heure actuelle, comme l’invitait le sujet HEC.

Estelle Boitez

Etudiante à l'EMLYON après deux années en prépa ECE.