douane

Annoncée lors du « Liberation Day », marquant le retour au pouvoir de Donald Trump, la nouvelle politique commerciale américaine avait trois objectifs principaux : substituer progressivement les droits de douane à l’impôt fédéral sur le revenu, réduire le déficit commercial et rétablir l’industrie américaine et ses emplois. Ce choc protectionniste, instauré dès avril 2025, promettait de redresser l’économie américaine tout en faisant payer les puissances étrangères. Un an plus tard, alors que les données de 2026 commencent à tomber, le bilan de cette politique est très mitigé.

Un choc sans précédent depuis un siècle

P. Fajgelbaum et A. Khandelwal, dans leur étude présentée à la conférence Brookings Papers on Economic Activity en mars 2026, ont proposé une analyse détaillée des résultats de cette politique. Les États-Unis ont relevé leur taux douanier moyen de 2,4 % à 9,6 %, soit le plus haut niveau depuis 80 ans. Et en mesurant en recettes tarifaires rapportées au PIB, la politique commerciale américaine est devenue plus restrictive qu’à n’importe quel moment au cours des 110 dernières années.

Par ailleurs, la manière très imprévisible dont Donald Trump a présenté ses droits de douane (en les annonçant, puis les suspendant ou en les modifiant avant d’en créer de nouveaux) a fait de 2025 une année particulièrement turbulente d’un point de vue économique.

Au-delà de l’ampleur, c’est la logique de sélection qui surprend. L’étude de Fajgelbaum et Khandelwal démontre que, contrairement aux discours sur la souveraineté technologique, le choix des produits taxés n’a pas suivi d’objectifs géopolitiques ou industriels stratégiques (hormis pour la Chine). Les tarifs ont été corrélés presque exclusivement aux déficits commerciaux bilatéraux : on a taxé là où le déficit était le plus grand, sans vision de long terme pour les secteurs d’avenir.

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Les recettes des droits de douane sont très loin des objectifs initiaux

Trump voulait remplacer l’impôt par les droits de douane

L’un des arguments les plus récurrents de Trump était fiscal : les recettes douanières devaient progressivement se substituer à l’impôt fédéral sur le revenu. Mais les chiffres sont très loin de l’objectif. L’impôt sur le revenu en 2025 a rapporté environ 2 660 milliards de dollars de recettes. En comparaison, les droits de douane ont engrangé 264 milliards de dollars, ce qui est nettement plus important que les années précédentes, mais seulement 10 % du montant souhaité (conclusion prévisible compte tenu de l’écart de proportion entre les deux). Pour 2026, 194 milliards de recettes sont attendus, selon le Tax Policy Center.

L’effet est même contraire à ce qui était attendu. Selon la Tax Foundation, les tarifs de Trump constituent la plus grande augmentation d’impôts en proportion du PIB depuis 1993 et représentent une hausse fiscale moyenne de 1 500 dollars par foyer américain en 2026 (ce chiffre a été légèrement révisé à la baisse récemment, passant à 600-1 000 $ en raison de l’invalidation de certains tarifs par la Cour suprême). Ainsi, l’instrument censé alléger la charge fiscale des ménages américains l’a en réalité alourdie.

Cela s’explique par le fait qu’environ 90 % des droits de douane ont été répercutés sur les importateurs américains, les exportateurs étrangers n’en absorbant qu’environ 10 % en abaissant leurs prix avant tarif (selon Fajgelbaum et Khandelwal). Ce ne sont pas les Chinois ni les Européens qui ont payé (comme prévu initialement), mais bien les entreprises et les consommateurs américains.

Le déficit commercial ne s’est pas non plus réduit

Le rapport du Department of Commerce publié en février 2026 est sans appel : le déficit global américain des biens et services a à peine reculé, à 901 milliards de dollars contre 904 milliards en 2024. Quant au déficit dans les biens manufacturés uniquement (la cible principale des tarifs), il a atteint un niveau record à 1 240 milliards de dollars, en hausse de 2 % par rapport à 2024.

Cela s’explique par deux choses principalement. D’abord un effet d’anticipation massif : le déficit mensuel a atteint un pic historique de 140,5 milliards de dollars en mars 2025, alors que les entreprises américaines se précipitaient pour importer avant l’entrée en vigueur des taxes. Ensuite, les droits de douane ont été largement contournés (ce qu’on appelle souvent le Trade Diversion). En effet, si le déficit avec la Chine a chuté de 32 % à 202 milliards de dollars, le déficit avec Taïwan a doublé à 147 milliards et celui avec le Vietnam a crû de 44 % pour atteindre 178 milliards de dollars. Les flux commerciaux ne se sont pas déplacés vers les États-Unis, mais sont passés par d’autres pays.

La balance commerciale n’est en effet pas déterminée par la politique tarifaire, mais par les équilibres macroéconomiques entre épargne et investissement. Tant que les États-Unis investissent plus qu’ils n’épargnent, ils auront besoin d’un afflux de capitaux extérieurs et donc d’un déficit commercial. Les tarifs ne touchent pas à cette mécanique de fond.

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Observe-t-on une réindustrialisation et un retour des emplois ?

En avril 2025, le secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, prévoyait une « armée de millions et de millions d’Américains » qui prendraient des emplois dans l’industrie. Fin décembre 2025, l’indice ISM Manufacturing (le baromètre mensuel de l’activité industrielle) tombait à 47,9, son plus bas niveau de l’année et dixième mois consécutif de contraction du secteur.

L’étude Brookings le confirme : si les tarifs ont bien atteint l’objectif de hausse des recettes fédérales et accéléré le découplage commercial avec la Chine, le déficit global dans les biens a progressé en 2025 et les emplois manufacturiers ont décliné malgré les tarifs. Les tarifs élevés sur les intrants importés (acier, aluminium, composants électroniques) augmentent les coûts des fabricants américains eux-mêmes. Les fabricants de produits de haute technologie dépendent plus des matériaux importés que les employeurs à faible valeur ajoutée.

Les chiffres du Bureau of Labor Statistics ajoutent que dans chacun des huit mois ayant suivi le « Liberation Day », les entreprises manufacturières ont réduit leurs effectifs, pour un total de 72 000 emplois perdus dans l’industrie. Décembre 2025 a marqué la troisième année consécutive de recul net de l’emploi manufacturier américain.

Les sous-secteurs liés à la production de métaux primaires (acier, aluminium…) font partie des rares à avoir créé des emplois en 2025. En revanche, les secteurs en aval, bien plus larges, qui utilisent ces métaux comme intrants (machines, équipements informatiques, transports) ont enregistré certaines des pertes d’emplois les plus prononcées. Le tarif a préservé quelques milliers de postes dans des secteurs politiquement visibles, au prix de dizaines de milliers d’emplois dans des secteurs économiquement plus importants.

Un impact international moindre qu’anticipé

À l’international, le bilan est moins sombre que les projections d’avril 2025, mais le risque demeure réel. Au plus fort de la crise, le FMI avait abaissé ses prévisions de croissance mondiale à 2,8 %, contre 3,3 % en janvier, et réduit ses perspectives de croissance américaine à 1,8 %, soit un point de moins qu’en janvier. La réalité s’est avérée légèrement moins mauvaise que ces prévisions, grâce aux suspensions et exemptions concédées en cours d’année.

Fajgelbaum et Khandelwal estiment, eux, que l’effet net agrégé est quasi nul ou légèrement négatif, oscillant entre une perte de 0,13 % et un gain de 0,10 % du PIB, les recettes fiscales et la hausse de certains salaires étant annulées par la perte de pouvoir d’achat des consommateurs. Si ce bilan n’est pas plus lourd pour les États-Unis, c’est principalement grâce à une amélioration des termes de l’échange : la puissance du marché américain a contraint certains exportateurs étrangers à baisser leurs prix pour rester compétitifs malgré la taxe, absorbant ainsi une petite partie du choc. Sans cet effet de levier, l’économie américaine aurait subi une perte de bien-être nettement plus marquée.

Conclusion

La conclusion que l’on peut tirer de l’étude Brookings et des différents chiffres obtenus est la suivante : bien que les droits de douane aient effectivement atteint l’objectif de hausse des recettes fédérales et de découplage avec la Chine, les auteurs ne trouvent pas de preuve (ou il est trop tôt pour le savoir) que les autres objectifs déclarés seront atteints : réduction des prix à l’importation, réduction du déficit commercial, augmentation des échanges avec les pays alliés, hausse de l’emploi et des salaires manufacturiers, et relocalisation des industries stratégiques.

 

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