La monnaie moderne ne se limite plus aux pièces ou aux billets : elle est surtout créée par les banques commerciales lorsqu’elles accordent des crédits. Chaque prêt génère de la monnaie mais aussi une dette à rembourser, ce qui lie étroitement création monétaire et endettement. Pourtant, certaines politiques récentes, comme le quantitative easing, montrent qu’il est possible de créer de la monnaie sans contrepartie de dette, soulevant la question de l’avenir de notre système monétaire.
Dans les économies contemporaines, la création monétaire repose principalement sur le crédit bancaire
Le rôle des banques commerciales dans la création monétaire
Dans les économies contemporaines, la création monétaire est principalement assurée par le système bancaire sous la supervision des banques centrales, comme la Banque centrale européenne (BCE) dans la zone euro. Contrairement à une représentation encore répandue selon laquelle la banque centrale « imprime » directement l’essentiel de la monnaie en circulation, la majorité de la masse monétaire provient en réalité des banques commerciales.
Lorsque celles-ci accordent un crédit à un ménage, à une entreprise ou à un État, elles créent simultanément un dépôt sur le compte de l’emprunteur. Autrement dit, la banque inscrit à son actif une créance correspondant au prêt accordé et, au passif, un dépôt bancaire du même montant. Cette opération crée de la monnaie scripturale sans qu’il soit nécessaire de mobiliser une épargne préexistante : la monnaie est créée au moment même de l’octroi du crédit.
Ce mécanisme explique que la monnaie moderne soit largement une monnaie de crédit, dont la quantité dépend de la dynamique des prêts accordés par le système bancaire. Lorsque les crédits augmentent, la masse monétaire s’accroît. À l’inverse, lorsque les emprunteurs remboursent leurs dettes, la monnaie correspondante est détruite. La masse monétaire résulte ainsi d’un flux permanent de création et de destruction monétaire, dépendant du différentiel entre nouveaux crédits et remboursements.
Comme le soulignent Jézabel Couppey-Soubeyran, Pierre Delandre et Augustin Sersiron dans Le Pouvoir de la monnaie (2024), « la monnaie est l’expression des créances et des dettes dans la société » : elle matérialise les relations financières qui lient les agents économiques.
Le rôle de la Banque centrale dans la création monétaire
La Banque centrale n’est cependant pas absente du processus. Elle joue un rôle fondamental de régulation et de pilotage du système monétaire. En fixant les taux directeurs, en fournissant des réserves aux banques et en menant des opérations d’open market, la Banque centrale influence la capacité des banques commerciales à accorder du crédit.
Dans la zone euro, la BCE agit ainsi sur les conditions de financement de l’économie et sur la liquidité du système bancaire. Elle ne crée donc pas directement la majorité de la monnaie en circulation, mais elle encadre le processus de création monétaire afin de maintenir la stabilité financière et de contrôler l’inflation.
Le currency principle et le banking principle
La compréhension de ce mécanisme a longtemps été au cœur d’un débat théorique majeur dans l’histoire de la pensée monétaire, opposant deux conceptions de la création monétaire au XIXᵉ siècle : le currency principle et le banking principle.
Les partisans du currency principle, inspirés notamment par les analyses de David Ricardo, considèrent que l’émission monétaire doit être strictement contrôlée et adossée à une base réelle, historiquement l’or. Selon cette approche, la quantité de monnaie doit être limitée afin d’éviter les excès de crédit susceptibles de provoquer inflation et instabilité financière. Cette conception inspire notamment le Bank Charter Act de 1844 au Royaume-Uni, qui impose une stricte limitation de l’émission de billets par la Banque d’Angleterre.
À l’inverse, les partisans du banking principle, parmi lesquels l’économiste britannique Thomas Tooke, défendent l’idée que la quantité de monnaie doit s’ajuster aux besoins de l’économie réelle. Dans cette perspective, les banques créent de la monnaie en réponse à la demande de crédit des agents économiques, notamment pour financer l’investissement et le commerce. La création monétaire est ainsi endogène : elle résulte de l’activité économique elle-même et se régule par le remboursement des crédits. Cette conception annonce en grande partie l’analyse contemporaine de la monnaie bancaire, largement reprise par les économistes post-keynésiens.
Une monnaie essentiellement fondée sur la dette
L’évolution historique des systèmes monétaires semble avoir donné raison à cette seconde approche. Avec le développement du capitalisme industriel puis financier, la monnaie s’est progressivement détachée de toute contrainte matérielle liée aux métaux précieux pour devenir une monnaie essentiellement fondée sur la confiance et le crédit.
Comme le soulignent Jézabel Couppey-Soubeyran et ses coauteurs, la monnaie n’est plus le reflet d’une richesse passée, comme l’or extrait des mines, mais l’anticipation d’une richesse future liée à l’investissement, à la production et aux échanges à venir. La création monétaire devient ainsi un instrument central du financement de l’activité économique et de l’accumulation du capital.
Dans ce contexte, la monnaie moderne apparaît étroitement imbriquée dans les mécanismes de dette. Dans le système bancaire moderne, la monnaie est principalement créée lorsque les banques accordent des crédits : chaque prêt génère simultanément une nouvelle unité de monnaie pour l’emprunteur et une dette équivalente qu’il devra rembourser à la banque.
Cette caractéristique conduit de nombreux économistes à considérer que la monnaie contemporaine est intrinsèquement liée au crédit et donc à la dette. Toutefois, cette relation n’est ni totalement universelle ni immuable, ce qui invite à s’interroger sur les conditions historiques et institutionnelles qui ont conduit à l’association étroite entre création monétaire et endettement.
Dans les économies modernes, la monnaie est structurellement liée à une contrepartie de dette
De la monnaie métallique à la monnaie de crédit
Si la monnaie métallique des sociétés anciennes possédait souvent une valeur intrinsèque liée au métal qui la composait, l’évolution des systèmes monétaires à partir de l’époque moderne a profondément transformé la nature de la monnaie. Avec le développement du commerce international, de la finance et du capitalisme industriel, la monnaie s’est progressivement détachée de sa matérialité pour devenir une monnaie de crédit, reposant sur des relations de dette entre agents économiques.
Ce basculement apparaît dès l’époque moderne avec le développement des premières formes de monnaie scripturale. En 1609, la création de la Banque d’Amsterdam marque une étape importante dans l’histoire monétaire européenne. Cette institution introduit le florin bancaire (bankgulden), une monnaie utilisée principalement pour des paiements scripturaux. Les transactions peuvent désormais être réalisées par de simples jeux d’écriture dans les registres comptables de la banque, sans circulation physique de métal précieux. Cette innovation répond à un besoin croissant d’échanges dans des économies commerciales en expansion, dans lesquelles la quantité de monnaie métallique disponible devient insuffisante pour soutenir le volume des transactions.
Le lien entre monnaie et dette se renforce encore avec l’essor des banques centrales et de la dette publique. En 1694, la fondation de la Banque d’Angleterre illustre cette transformation. Confrontée à des difficultés financières, la monarchie britannique obtient des commerçants un prêt d’environ 1,2 million de livres sterling assorti d’un intérêt annuel de 8 %. En échange, ces créanciers obtiennent le droit de créer une banque capable d’émettre des billets.
Dès l’origine, la monnaie émise est ainsi adossée à une dette publique : les billets représentent une créance sur l’institution émettrice et sont garantis par les engagements financiers de l’État.
Le crédit bancaire, moteur du capitalisme industriel
Cette évolution correspond à ce que les économistes contemporains décrivent comme la monnaie de crédit. Dans ce système, la monnaie n’est plus l’expression d’une richesse passée ; par exemple, l’or accumulé dans les réserves d’un souverain, mais l’anticipation d’une richesse future. Lorsqu’une banque accorde un crédit pour financer un projet d’investissement, elle crée une monnaie fondée sur la confiance dans la capacité future de l’emprunteur à produire, vendre et rembourser. Le terme même de crédit, issu du latin creditum et du verbe credo (« croire »), renvoie à cette dimension de confiance dans le remboursement futur.
Comme le soulignent Couppey-Soubeyran, Delandre et Sersiron, la monnaie bancaire a constitué un levier décisif dans le développement du capitalisme industriel. En permettant aux entreprises d’obtenir des financements avant même la réalisation de la production, le crédit bancaire facilite l’investissement et l’accumulation du capital productif. La création monétaire devient ainsi un instrument central de financement de l’économie. Toutefois, cette dynamique implique que chaque création monétaire corresponde à une dette équivalente : l’emprunteur doit rembourser le crédit contracté, ce qui entraîne la destruction de la monnaie correspondante.
Dans ce système, la dette encastre la monnaie : chaque crédit accordé augmente la masse monétaire et chaque remboursement la réduit. La quantité de monnaie en circulation dépend ainsi du flux permanent entre nouveaux crédits et remboursements. Cette caractéristique structurelle implique que la stabilité de la masse monétaire suppose une expansion continue du crédit : pour compenser la destruction monétaire liée aux remboursements, de nouveaux emprunts doivent être contractés. La monnaie moderne repose donc sur une dynamique d’endettement permanent qui accompagne la croissance économique.
Cependant, si la monnaie contemporaine est largement fondée sur la dette, certains mécanismes récents semblent montrer que la création monétaire peut, dans certaines circonstances, se détacher partiellement de cette logique.
Certaines formes de création monétaire contemporaines tendent à s’affranchir du lien traditionnel avec la dette
Les politiques monétaires « non conventionnelles »
Depuis la crise financière de 2008, les banques centrales ont mis en œuvre des politiques monétaires dites « non conventionnelles » qui ont modifié les modalités de création monétaire. Parmi celles-ci, le quantitative easing (assouplissement quantitatif) constitue un exemple particulièrement révélateur. Cette politique consiste pour une banque centrale à acheter massivement des actifs financiers (notamment des obligations d’État) sur les marchés afin d’injecter des liquidités dans l’économie.
Dans la zone euro, la Banque centrale européenne a ainsi acquis d’importantes quantités de titres publics et privés à partir de 2015. Pour financer ces achats, la Banque centrale crée de la monnaie qu’elle crédite sur les comptes des institutions financières vendeuses. Dans ce cas, la création monétaire ne repose plus directement sur l’octroi d’un crédit bancaire à un agent économique. La contrepartie de la monnaie n’est plus un prêt mais un actif financier, ce qui modifie la nature du lien entre monnaie et dette.
Certains économistes parlent à ce sujet de « monnaie acquisitive », c’est-à-dire d’une monnaie créée par l’achat d’actifs financiers. Dans ce mode d’émission, l’accès à la monnaie dépend moins de la capacité à contracter un crédit que de la détention préalable de titres financiers. La création monétaire se déplace alors du marché du crédit vers les marchés financiers. Elle reste associée à des actifs, mais apparaît moins directement encastrée dans une relation d’endettement classique entre un emprunteur et un prêteur.
Les monnaies fondantes
D’autres expériences historiques ont également tenté d’imaginer des formes de monnaie totalement détachées du crédit. L’économiste germano-argentin Silvio Gesell propose au début du XXᵉ siècle le concept de monnaie fondante (Freigeld). Selon lui, la monnaie devrait perdre progressivement de sa valeur au fil du temps afin d’inciter les agents économiques à la dépenser plutôt qu’à l’accumuler. Une telle monnaie ne permettrait ni le prêt ni la thésaurisation et favoriserait une circulation plus rapide des échanges.
Une expérience inspirée de cette idée voit le jour en Allemagne en 1929 avec la monnaie locale Wära. Ce billet perd environ 1 % de sa valeur chaque mois, ce qui encourage sa dépense rapide et soutient l’activité économique dans un contexte de crise. Toutefois, les autorités monétaires ont rapidement interdit ce système pour protéger le monopole de l’État sur l’émission monétaire.
Ces exemples montrent que le lien entre création monétaire et dette n’est pas une nécessité absolue. Il résulte plutôt d’un choix institutionnel lié à l’organisation du système financier et au rôle central du crédit dans les économies capitalistes contemporaines. Cette constatation ouvre la voie à une réflexion plus large sur la possibilité de concevoir des formes de monnaie partiellement libérées de la dette.
Vers une création monétaire partiellement libérée de la dette ?
Penser la monnaie autrement : libérer la création monétaire de la dette
Plusieurs économistes contemporains plaident aujourd’hui pour une réforme du système monétaire afin de réduire la dépendance de la création monétaire à l’endettement. Parmi eux, Nicolas Dufrêne, dans La Dette au XXIe siècle : Comment s’en libérer, souligne que l’accumulation des dettes publiques et privées est étroitement liée aux modalités actuelles de création monétaire. Dans le système actuel, chaque nouvelle unité monétaire correspond généralement à une dette supplémentaire, ce qui contribue à alimenter une dynamique d’endettement structurel.
Pour cet économiste, on peut imaginer des formes de création monétaire qui financeraient directement des projets collectifs sans recourir au crédit. Une Banque centrale pourrait par exemple émettre de la monnaie destinée à financer des investissements publics, notamment dans la transition écologique. Une telle monnaie ne créerait pas de prêt ; elle servirait directement à financer l’économie réelle.
Cette perspective rejoint les analyses de Jézabel Couppey-Soubeyran, qui critique les banques commerciales pour avoir capté la majeure partie du pouvoir de création monétaire et l’orienter vers des activités financières rentables plutôt que vers des projets d’intérêt général. Selon elle, réformer le système monétaire suppose de repenser le mode d’émission de la monnaie afin de la désencastrer partiellement du marché du crédit et des logiques de rentabilité financière.
Investir dans le futur : financer les projets durables sans endettement
Dans cette optique, les auteurs de l’ouvrage Le Pouvoir de la monnaie envisagent la création d’une monnaie publique complémentaire émise par la Banque centrale et destinée à financer directement des investissements durables, comme la rénovation énergétique des bâtiments ou le développement d’infrastructures écologiques. Aujourd’hui, l’État finance généralement ces dépenses par l’endettement public ; une émission monétaire directe pourrait soutenir ces projets sans augmenter la dette.
Ainsi, si la monnaie moderne est historiquement et institutionnellement liée à la dette, cette relation n’est pas immuable. Les transformations récentes des politiques monétaires et les propositions de réforme montrent qu’il est possible d’envisager des formes de création monétaire partiellement autonomes par rapport au crédit. La question de savoir si la monnaie doit rester adossée à la dette constitue donc un enjeu central pour l’avenir des systèmes monétaires et pour la gouvernance économique des sociétés contemporaines.



