L’homo œconomicus à travers les âges : présentation et critique L’homo œconomicus à travers les âges : présentation et critique
Né sous la plume de Mill à la fin du XIXe siècle, l’homo œconomicus est le symbole de l’effort de l’économie pour se constituer... L’homo œconomicus à travers les âges : présentation et critique

Né sous la plume de Mill à la fin du XIXe siècle, l’homo œconomicus est le symbole de l’effort de l’économie pour se constituer en tant que science dure : « La mécanique rationnelle, quand elle réduit les corps à de simples points matériels, l’économie pure, quand elle réduit les hommes réels à l’homo œconomicus, se servent d’abstractions parfaitement semblables. » (V. Pareto, Manuel d’économie politique, 1906 – Cité dans L’homo œconomicus, Denis Clerc, Alternatives Économiques, dossier hors-série n° 6, 09/2017).

 

Présentation

Incarnation de la rationalité parfaite et de l’égoïsme, il devient avec G. Becker la figure de proue de l’impérialisme économique (l’application des méthodes économiques à des contextes appartenant à d’autres sciences sociales), illustrant la logique maximisatrice dans des contextes aussi surprenants que le mariage ou le crime (Crime and punishment: an economic approach, Gary Becker, JPE, n° 76, 1968). Il explique, par exemple, que son idée de faire rentrer le crime dans cette logique est née lorsque, en retard à un examen, il a décidé de se garer sur une place interdite : le crime serait ainsi le résultat de la comparaison entre probabilité de se faire prendre, dureté de la punition et récompense à empocher.

Le débat ne se situe pas au niveau des décalages entre l’idéal type et la réalité, que personne ne discute et que de nombreuses études présentées en classe démontrent indubitablement. Les économistes se demandent plutôt si ce décalage gêne les prédictions économiques et, si c’est le cas, que faire de cet homo œconomicus sans lequel bon nombre de modèles deviennent illisibles.

 

Différentes réponses à l’absence de rationalité parfaite

Certains économistes se sont servis de l’hypothèse de maximisation pour justifier les insuffisances de cette théorie, comme le fait Becker avec le concept de coût d’acquisition de l’information pour introduire la possibilité d’une information non exhaustive (Human capital: A theoretical and empirical analysis, Gary Becker, 1964). L’homo œconomicus, sachant qu’il a un temps limité, ne va plus disposer de toutes les informations disponibles, mais de celles dont le coût d’acquisition va être inférieur au bénéfice supplémentaire qu’elles apportent, comme dans un calcul de maximisation.

D’autres ont préféré modifier l’hypothèse de rationalité, en y ajoutant des biais, pour affiner les prédictions. C’est notamment le cas de H. Simon pour qui l’individu va chercher une solution non pas optimale, mais seulement satisfaisante, en prenant en compte l’information imparfaite et le temps limité dont il dispose (logique de satisficing) : une nouvelle forme de rationalité qu’il qualifiera donc d’imparfaite (Administrative Behavior, Herbert Simon, 1947).

 

Plusieurs homo œconomicus ?

Des études expérimentales ont pu mettre à jour différentes stratégies maximisatrices pour deux populations initialement considérées comme semblables (hommes-femmes). Ici encore, certains ont pu justifier cela en se conformant à l’hypothèse d’homogénéité dans la rationalité. E. Duflo, dans son livre Repenser la pauvreté (Poor economics, A. Banerjee et Esther Duflo, 2012), évoque de nombreux exemples d’agents pauvres de pays en développement ayant des comportements adverses à leur utilité. Par exemple, ne pas réaliser certains investissements potentiellement lucratifs a même pu faire penser que la pauvreté était liée à une attitude, voire à une moralité différente. En introduisant dans le cadre théorique rationnel des variables spécifiques avec lesquelles doivent composer les pauvres (rapport au temps marqué par plus d’incertitude, bien moins d’incitations institutionnelles), Duflo a pu démontrer le caractère tout aussi maximisateur de leurs comportements.

Cette hétérogénéité est pourtant à envisager. Elle est évoquée par la philosophe Manon Garcia dans son article « La femme est-elle un homme économique comme les autres ? » (Multitudes, 2010) : au sein d’un même foyer dans un PED, si le rendement des terres de la femme augmente, cette hausse du pouvoir d’achat ne sera pas consacrée aux mêmes dépenses que dans le cas des hommes. Pour elle, cela montre que l’on a affaire à des agents hétérogènes qu’il est important de penser en tant que tels pour l’efficacité des politiques. Ce postulat, bien que très intéressant à considérer, pose énormément de problèmes potentiels à la théorie économique : comment créer des modèles simples basés sur non plus un, mais deux agents représentatifs ?

Les deux extensions principales du concept d’homo œconomicus ont donc été son approfondissement ou sa pluralité. À chaque fois que la théorie a été mise en difficulté, une alternative a été possible : sa refonte ou au contraire son autojustification. Pour l’économiste tchèque Tomás Sedlácek (Cité dans L’homo œconomicus, Denis Clerc, Alternatives Économiques, dossier hors-série n° 6, 09/2017), cela s’apparente à une tautologie. En parlant de la volonté d’exhaustivité du comportement maximisateur, il déclare : « Si nous pouvons tout expliquer d’un mot ou d’un principe dont nous ne connaissons pas la signification, nous devrions nous demander ce que nous expliquons en réalité. »

L’homo œconomicus peut être compris comme l’écueil de l’effort de l’économie pour se légitimer en tant que science dure. Dans cette optique, un programme de maximisation automatique à solution unique était bien entendu très intéressant, mais dès lors que des facteurs humains ou sociaux sont introduits et que cette solution n’existe donc pas, sa recherche frénétique constitue l’inverse d’une démarche scientifique. C’est ce qu’avance J. Elster dans son 2e traité critique de l’homme économique (Irrationalité. Traité critique de l’homme économique, J. Elster, Le Seuil, 2010), en montrant les biais auxquels sont soumis les scientifiques, comme l’horreur du vide ou la recherche de cohérence interne. Là où la logique consisterait à admettre ses propres limites en acceptant le hasard comme mode de décision valable dans certains cas, ces biais jouent dans l’entêtement à faire tout rentrer dans ce cadre théorique et à tomber dans l’hyper ou le pseudo rationalisme.

 

En essayant tout au long du siècle de légitimer l’homo œconomicus, les économistes n’auraient-ils pas seulement réussi à démontrer leur propre irrationalité ?

Romaine Loubes