Peut-on dire que l’Europe est une zone monétaire optimale ? Peut-on dire que l’Europe est une zone monétaire optimale ?
Dans les années 1960, plusieurs économistes enseignaient qu’un certain nombre de conditions doivent être réunies pour qu’un groupe de pays ait intérêt à choisir... Peut-on dire que l’Europe est une zone monétaire optimale ?

Dans les années 1960, plusieurs économistes enseignaient qu’un certain nombre de conditions doivent être réunies pour qu’un groupe de pays ait intérêt à choisir une zone monétaire de parités fixes plutôt que de conserver des parités flottantes. C’est ce qu’on appelle la théorie de la “zone monétaire optimale”. Ainsi la définition la plus simple que l’on peut donner d’une zone monétaire optimale serait la suivante : une zone monétaire optimale est une région géographique dans laquelle il serait bénéfique d’établir une monnaie unique car le bénéfice de cette zone serait supérieur aux coûts; c’est ce qu’on peut voir à travers la théorie de Paul Krugman que l’on peut illustrer avec le graphique suivant :

 

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I – La théorie « classique » de la Zone Monétaire Optimale

On peut noter dans un premier temps que la théorie économique étudiant les caractéristiques d’une ZMO est assez récente dans l’histoire (début des années 1960’), mais cette théorie va prendre de l’ampleur et serra essentielle pour comprendre les différents choix européens d’adopter ou non la monnaie unique européenne, à savoir l’euro.

Robert Mundell (1961) mettait en évidence que l’impossibilité d’agir sur le taux de change (en raison de la monnaie unique) en cas de choc asymétrique dans un pays devait pouvoir être compensée par la mobilité des facteurs de production (capital, travail). Par exemple, si un pays est touché par un manque de demande pour le pétrole, il faut absolument que le facteur travail soit libre de se déplacer comme il veut pour aller chercher du travail dans une autre région et surtout dans un autre secteur. Ainsi, le facteur travail aurait pu rétablir l’équilibre sur le marché du travail (par une baisse de l’offre), sans la nécessité absolue de dévaluer. Ainsi, ce qu’il faut retenir de l’analyse de Mundel par rapport aux ZMO, c’est qu’il faut adopter une monnaie unique ou conclure un accord monétaire si le facteur travail est mobile. Ainsi, dans les conditions où une dévaluation de la monnaie ne sera pas possible, seule une mobilité des facteurs à l’intérieur de l’union monétaire plus forte qu’à l’extérieur permettra de contrebalancer l’absence de taux de change flexible. Cependant si l’on compare cette théorie à la situation européenne actuelle on peut noter que le facteur travail n’est pas si mobile que cela à cause de la diversité culturelle présente dans les différents pays de l’Union. Notons qu’en 2010, 3% seulement des citoyens européens en âge de travailler résidaient dans un autre pays de l’UE-27.

Enfin, Robert Mundell affirmait également l’importance d’une réelle détermination politique dans la construction réussie d’une union monétaire. C’est pourquoi il dit « La réorganisation monétaire ne sera donc possible qu’à la condition de s’accompagner de changements politiques profonds ».

McKinnon (dans son ouvrage Optimum currency Area, 1963) faisait du volume des échanges intra-communautaires le critère d’optimalité dans une zone monétaire pour que celle ci soit optimale. McKinnon dit donc que si le volume des transactions au coeur de la zone géographique est grande, en vertu de la théorie des coûts de transactions, cela devait apporter plus de bénéfices que de défauts. Et si on s’appuie sur le graphique plus haut de Paul Krugman, en cas de réduction des coûts de transaction, les bénéfices deviennent supérieurs aux coûts de la monnaie unique et cela rend donc son adoption positive. Si on prend l’Europe actuelle, on remarque effectivement que depuis l’adoption de la monnaie unique par les Etats, les coûts de transaction des échanges sont en baisse, notamment grâce à une information plus parfaite et fait baisser les coûts de recherches sur le marché.
Enfin Peter Kenen dans « The Theory of Optimum Currency Areas : An Eclectic View », 1969, affirme qu’une zone monétaire est optimale si il y a diversité des structures de production dans les différents pays de la zone. Ainsi, s’il y a un choc de demande pour une production précise, cela ne touchera qu’une faible part des productions de la zone, et l’impact sur l’emploi sera relativement faible. Par exemple, si 5 pays sont spécialisés en NTIC, en Textile, en Matières Premières, en Construction Navale et en Aviation, et qu’un choc de demande vient toucher le marché de l’aviation, seul un des cinq pays verra sa demande chuter et l’impact sur l’emploi sera relativement faible, d’autant plus si le facteur travail est mobile. (Soulignons que cela n’est qu’une théorie, et que dans la réalité, les différents secteurs sont très souvent inter-connectés et qu’un choc de demande aurait en réalité des répercussions sur plusieurs pays et non pas sur un seul).

 

II – La remise en cause de l’Europe dans sa dimension de ZMO

On remarque que la théorie économique qui touche à la question de la ZMO a des limites évidentes et que dans la réalité, ces critères sont utopiques et non suffisants. Les économistes qui ont remis en cause le fait que l’Europe soit une zone monétaire optimale sont nombreux. Et il est vrai que si nous faisons attention au fonctionnement de l’Union Européenne depuis une dizaine d’années, on remarque que plusieurs éléments remettent en cause l’Europe dans sa dimension de zone monétaire optimale.

Paul Krugman (Geography and trade, 1991) montrait que l’UEM creuserait les différences compte tenu des effets d’agglomération et de spécialisation. En cela, il contredit la condition nécessaire de Kenen. Et cela s’est avéré vrai : l’Union économique et monétaire a permis la réduction des coûts de transport, ce qui a abouti à la spécialisation en des pôles régionaux de compétitivité afin de bénéficier d’économies d’échelle. Il en résulte un accroissement des déséquilibres des balances commerciales dans la zone, et on assiste alors à une divergence réelle plutôt qu’à une convergence réelle (soulignons que le sujet d’ESH “convergence nominale mais divergence réelle pourrait bien tomber en 2017”).

Comme l’instrument du taux de change n’était plus utilisable avec l’adoption de la monnaie unique, il aurait fallu des mécanismes de transferts budgétaires puissants pour lutter contre la récurrence de ces chocs asymétriques. Et cela ce confirme aujourd’hui car l’instrument monétaire joue en faveur de l’économie Allemande et de ses exportations: on voit donc mal l’Allemagne, le moteur économique de la zone euro depuis la crise de 2008, faire un pas vers un fédéralisme monétaire qui serait la seule solution envisageable aujourd’hui…

A cela s’ajoutent bien entendu les stratégies non-coopératives de dumping fiscal et social qu’on peut voir au coeur de l’Union Européenne depuis déjà quelques années … Ces stratégies doivent permettre de réduire le poids de la fiscalité et la surface de la protection sociale pour contourner l’impossibilité de dévaluer afin de stimuler la compétitivité-prix. Par exemple, l’Irlande après 2008 a fait du dumping fiscal afin d’attirer les entreprises et de regagner en compétitivité.

 Ainsi on peut dire que les égoïsmes des nations au coeur de l’Union Européenne et que la spécialisation géographique affaiblissent la zone monétaire européenne. De plus nous pouvons affirmer que le critère « de base » de Mundell, à savoir la livre circulation des facteurs de productions et notamment la libre circulation du facteur travail est en réalité un mirage, tout simplement car l’Europe est peut être une belle construction politique mais que de nombreuses cultures et langues différentes cohabitent au quotidien. Le facteur travail ne peut donc pas réellement circuler librement,  comme nous avons pu le voir plus haut.

 

Conclusion

Ainsi, si l’UEM réunit certains critères d’optimalité comme le degré d’ouverture et l’intensité des échanges commerciaux entre les membres, elle ne remplit pas totalement celui de la mobilité des facteurs (en particulier du facteur travail) et ne dispose pas d’un budget suffisamment important pour exercer les compensations nécessaires en cas de crise. Et le recul historique nous montre que la période qui précédait l’euro, au sein du système monétaire européen (1979-1999) affiche de meilleurs résultats en matière de croissance. Le bouclier de la zone euro n’a pas été suffisamment solide pour protéger ses membres de la brutalité de la crise des subprimes… La situation est aujourd’hui complexe : on a d’un côté des Etats qui accroissent l’endettement public pour tâcher de soutenir la demande globale et surtout la demande nationale et de l’autre coté des pays qui payent les conséquences de 2008.

Bien que l’Union européenne ne soit pas réellement une zone monétaire optimale, cela ne doit toutefois pas dissimuler les gains de l’UEM : la mise en place de l’euro a facilité la comparabilité des prix et donc a permis une baisse des coûts de transaction, et en cela une plus grande transparence et la réduction de l’incertitude. Elle a favorisé une certaine stabilité, conférant une certaine confiance aux investisseurs: c’est pourquoi les IDE restent importants dans la zone euro et ont permis de favoriser les échanges.

N’oublions pas que si l’euro est fort aujourd’hui,  c’est parce que la zone euro est jugée attractive et solide par les investisseurs internationaux. Ainsi l’Europe n’est pas réellement une zone monétaire optimale, mais l’Europe reste un espace monétaire audacieux et attractif, c’est ce qui a conduit l’ancien banquier central Alan Greenspan dans ses mémoires (Le temps des turbulences, 2007) à dire : « c’est une réalisation extraordinaire et je m’émerveille encore de ce que mes collègues européens ont accompli ».

 

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Thibault Lemoine

Etudiant à Neoma Reims et ancien étudiant en classe préparatoire ECE au lycée Alfred Kastler (95). Mon thème de prédilection est l'économie.