« Pourquoi les crises reviennent toujours » de Paul Krugman (2008) « Pourquoi les crises reviennent toujours » de Paul Krugman (2008)
En 1929, l’une des plus graves crises économiques a frappé le monde et le capitalisme. Dans les décennies qui ont suivi, économistes et dirigeants... « Pourquoi les crises reviennent toujours » de Paul Krugman (2008)

En 1929, l’une des plus graves crises économiques a frappé le monde et le capitalisme. Dans les décennies qui ont suivi, économistes et dirigeants ont cru que les crises avaient été vaincues, grâce à des réponses mieux adaptées et à une meilleure science économique. Pourtant, des crises ont frappé l’Asie et l’Amérique latine dans les années 1990, et surtout en 2008. Les crises reviennent et ne peuvent être apprivoisées.

 

Non, le principal problème n’a pas été résolu

Dans les années 1990 et jusque dans les années 2000, différents économistes ont cru que les crises comme celle de 1929 ne pourraient pas revenir. Ainsi, Robert Lucas affirma en 2003 : « Le principal problème de la prévention de la dépression a été résolu en pratique ». Si des irrégularités persistaient dans la croissance, elles étaient minimes et évitables, et la croissance à long terme était alors au centre des débats. Durant ces années, le capitalisme est triomphant : le communisme et le socialisme ont été vaincus avec la chute de l’URSS, de telle sorte que « l’opposition au capitalisme n’existait plus ».

Le cycle n’a jamais été maîtrisé et les dépressions continuent à guetter. Ces dépressions sont marquées par une demande nulle et une forte offre. « De mauvaises surprises peuvent survenir dans de bonnes économies », explique Krugman, le système n’étant pas forcément en cause. Des économistes s’opposent, qui voient en la crise un darwinisme pour améliorer et purger le système, comme J. A. Schumpeter. Pour lui, « chaque reprise qui est provoquée par un stimulus artificiel laisse une partie de l’œuvre des dépressions inaccomplie (…) laissant planer sur l’activité la menace d’une crise [pire] à venir ». Enfin, la mondialisation, en dépit de ses défauts, a sorti le tiers-monde de sa misère avec les succès des NPI et a dévoilé ses vertus, sans objectif moral pour autant. Le capitalisme avait vaincu, le cycle semblait avoir été apprivoisé.

Alors, comment expliquer les crises qui ont successivement frappé l’Amérique latine, l’Asie (du Sud-Est), puis le monde en 2008 ?

 

De mauvaises leçons ont été tirées

Le Mexique, le Japon, la Thaïlande, l’Argentine, la Corée du Sud, tous ces pays ont connu une crise financière, bien qu’ils n’aient que peu de ressemblance au niveau économique. Les crises ont été dévastatrices et ont remis en question le système, qui pour certains pays était très libéralisé et ouvert après des années de réforme (Mexique, Argentine) ou qui s’apparentait aux économies développées (Japon). Les économistes ont tiré les mauvaises leçons de ces crises.

Dans les crises qui ont touché l’Amérique latine, ils retinrent que la crise tequila n’eut qu’un faible impact mondial et que Washington et ses institutions avaient su maîtriser la situation. Des leçons qui se révélèrent fausses avec la crise asiatique. En définitive, « le signal d’alarme fut ignoré », conclut Krugman.

Durant la crise asiatique, et notamment en Thaïlande et en Indonésie, c’est le « capitalisme de connivence » (relations entre État et entreprises, sous forme de corruption, collusion ou d’autre arrangement) qui fut pointé du doigt. Une raison invalide pour l’auteur : ce capitalisme a perduré pendant de nombreuses décennies (en particulier pendant l’âge d’or de ces pays), alors pourquoi aurait-il provoqué une crise en 1997 ?

Enfin, de nombreux gouvernements, même ceux des pays émergents, ne peuvent être accusés pour certaines crises. C’est le cas de l’Argentine ou du Mexique, qui avaient entrepris de nombreuses réformes de leurs systèmes vers la libéralisation, l’ouverture et la déréglementation. De même, lors des crises asiatiques, Krugman montre la diversité des options qui s’offraient aux gouvernements selon l’interlocuteur pour répondre à une chute de leur monnaie. En fin de compte, « ce qui est sûr, c’est qu’il n’existait pas de bons choix. Il semblait bien que les règles du système financier international n’offraient aucune issue à de nombreux pays ».

L’auteur montre que les crises et les cycles n’ont jamais été apprivoisés, sinon renforcés par les mêmes qui croyaient les maîtriser.

 

L’origine des crises financières

Pour Paul Krugman, la spéculation est l’une des principales causes de crises financières, une cause longtemps écartée. Avec le fonds Quantum (créé en 1969) de Soros, ou les hedge funds, de nombreuses attaques spéculatives ont provoqué ou aggravé des crises, comme à Hong Kong ou en Malaisie. Elles rendent toute politique inefficace et empêchent la relance.

Krugman met aussi en évidence le risque moral, qui s’est propagé dans le monde. Avec des investissements douteux qui peuvent être protégés en cas d’échec par l’État, déposants et investisseurs ont perdu leur rationalité et pris des risques trop grands, preuve que le marché autorégulateur est un mythe.

L’action du FMI en Asie après 1997 est vivement critiquée par l’auteur, en cela qu’elle a empiré la crise. En effet, en demandant à ces pays de pratiquer l’austérité budgétaire pour redonner confiance aux marchés et freiner la fuite des capitaux, l’austérité a aggravé l’activité économique de ces pays, favorisant donc la fuite des capitaux.

Il met en évidence les phénomènes de panique autoentretenue, véritable faucheuse pour ces économies : il existe un cercle autoentretenu entre la perte de confiance, l’effondrement de la monnaie avec la hausse des taux d’intérêt et donc la crise, et enfin les difficultés financières des ménages, des entreprises et de l’État, qui entraînent une perte de confiance… Ces politiques suivaient un dogme : la confiance des marchés. Cela conduit à adopter des politiques à contre-courant non dans la conjoncture, mais à contre-courant des politiques qui devraient être menées pour relancer l’activité.

Toutes ces leçons non tirées montrent l’irrationalité des marchés : mener une politique stable est une tâche ardue, et suivre les principes économiques peut aggraver la crise. Les crises autoréalisatrices, les paniques autoentretenues et les cercles vicieux sont davantage de l’ordre de l’irrationalité.

La principale question qu’il aurait fallu se poser est celle de Guillermo Calvo : « Pourquoi une si grande punition pour une si petite erreur ? »

 

La crise de 2008

Là encore, le constat de Krugman se vérifie : « le signal d’alarme a été ignoré ». Depuis les années 1990 et avant 2008, les États-Unis ont connu trois crises financières, une en 1990 puis deux bulles. La Fed, dirigée par Alan Greenspan, avait mené pour la première crise une politique monétaire expansionniste, en baissant les taux pour relancer l’activité et l’emploi. Alors que William Mc Chesney Martin Junior (président de la Fed) pensait que le rôle de la Fed était de « retirer le saladier de punch au moment où la fête commence », Greenspan n’a pas agi de la sorte et les bulles se sont amplifiées.

Krugman montre que les économistes accusent à tort la dérégulation : si elle a participé à la bulle et à la crise, c’est surtout l’absence de régulation totale sur la « banque de l’ombre » et les opérations de titrisation des prêts en pool, des CDO, des ARS… Ces institutions ont fait des paris : tant que la bulle gonflait, tout fonctionnait. Mais lorsque les premiers chocs firent leur apparition, c’est l’économie toute entière qui vacilla. L’interdépendance des économies renforcée par ces banques de l’ombre et leur titrisation permit la diffusion de la panique à l’ensemble du globe. Sur la crise des années 30, Keynes disait la chose suivante : « Nous nous sommes engagés dans un incroyable bourbier, pour avoir essayé de maîtriser une machine fragile dont nous ne comprenons pas le fonctionnement ».

C’est d’ailleurs un problème récurrent : le degré d’interdépendance des économies avec les flux internationaux de capitaux et la finance internationale rend toute crise contagieuse, et chaque acte a des conséquences multiples. Ainsi, sur la crise argentine dans les années 1990, un investisseur étranger décidant de suspendre un prêt à un client argentin obligeait l’Argentin à retirer des pesos de la banque pour les convertir et rembourser. La banque doit alors se reconstituer des réserves et demande à d’autres clients argentins de rembourser. Par conséquent, « chaque dollar de la réduction de crédit opérée à New York (à l’étranger) provoque plusieurs pesos de prêts suspendus à Buenos Aires ».

Pour Krugman, le monde est dans l’économie de la dépression. Le problème intellectuel réside dans le fait que l’analyse économique de la demande est devenue caduque face à celle de l’offre, qui empêche de comprendre la crise et de trouver de véritables remèdes. La demande est en effet insuffisante.

Pour relancer l’économie, il faut « faire repartir le crédit et soutenir les dépenses », selon l’auteur. Il faut alors injecter des capitaux pour rétablir les banques, mais les 700 milliards de dollars du plan américain sont insuffisants pour sauver le système entier (avec celui de l’ombre). C’est presque une nationalisation qui devrait être opérée pour privatiser à nouveau dans quelques années. La régulation doit aussi être repensée et étendue à la sphère de la banque de l’ombre, cause principale de la crise de 2008.

Enfin, il invite à refonder la pensée économique. Les idées doivent primer sur les doctrines et les dogmes, qui ont enfermé l’analyse économique et accéléré les crises et les récessions. Le risque principal réside dans ce bourbier intellectuel.

 

Citations

1) « Entre John Maynard Keynes et Milton Friedman, nous pensions en savoir suffisamment pour éviter que cela ne se reproduise. » Cela = crises (graves).

2) « La solidité du capitalisme ne tient pas tant à ses succès qu’à l’absence d’une proposition alternative plausible. »

3) « C’était le résultat indirect et inattendu de l’action d’entreprises multinationales sans âme et d’entrepreneurs locaux avides, ayant pour seul objectif de tirer avantage des possibilités de profit offertes par le travail bon marché. »

4) « La politique économique internationale finit par avoir bien peu en commun avec l’économie. C’est devenu un exercice de psychologie amateur. »

5) Dernière phrase : « Je pense, pour ma part, que les seuls obstacles structurels importants à la prospérité du monde sont des doctrines obsolètes qui encombrent l’esprit des Hommes. »

Fabien Mialon