L’ubérisation de l’économie, la fin du salariat ? L’ubérisation de l’économie, la fin du salariat ?
Dix ans d’existence, cent millions d’utilisateurs dans soixante pays et une valeur boursière sept fois supérieure à certains groupes centenaires comme Peugeot-PSA : voici... L’ubérisation de l’économie, la fin du salariat ?

Dix ans d’existence, cent millions d’utilisateurs dans soixante pays et une valeur boursière sept fois supérieure à certains groupes centenaires comme Peugeot-PSA : voici Uber. À partir de son application mobile reliant utilisateurs et chauffeurs, Uber a non seulement bousculé l’organisation du transport urbain mais a surtout donné naissance à ce qu’on appelle l’ubérisation de la société.

 

Qu’est-ce que l’ubérisation de l’économie ?

C’est le processus par lequel un nouveau modèle économique basé sur les technologies digitales entre en concurrence et déstabilise le fonctionnement économique classique d’un marché. L’ubérisation repose principalement sur les plateformes numériques où se rencontrent prestataires et utilisateurs.

Elle s’étend à un ensemble de secteurs tels que l’hôtellerie, l’immobilier, l’édition, la restauration, les travaux à domiciles, les banques, etc.

L’ubérisation change les rapports de force et remet en question la notion de salariat puisque les prestataires évoluent sous le statut de « travailleur indépendant ».

 

 L’ubérisation provoquera-t-elle la fin du salariat ?

Parler de la “fin du salariat” semble pour le moment caricatural. Depuis la fin du XIXème siècle et la révolution industrielle, le lien salarial est une norme. C’est un héritage direct de l’époque fordiste. Le salariat a aussi déterminé le droit du travail et la protection sociale. Il a été central lors du développement tertiaire des 30 Glorieuses.

Aujourd’hui en France, le salariat est encore omniprésent et concerne neuf actifs sur dix. Cette tendance est stable depuis une trentaine d’années et s’observe aussi plus largement dans l’Union Européenne.

La structure traditionnelle « salariés »/« indépendants » est alors altérée, dans un contexte de mondialisation des échanges et des chaînes de production.

Même si 85% des salariés français bénéficient d’un contrat à durée indéterminée, il existe une précarisation croissante et une diversification à l’intérieur du salariat. Les temps partiels contraints, contrats d’intérim et contrats courts ont explosé ces deux dernières décennies (87% des nouvelles embauches en France se font en CDD, contre 55% en 1982, selon l’INSEE). On parle alors de « nouvelles intermittences ».  C’est l’ajustement du facteur travail aux impératifs de la concurrence mondiales pour les entreprises.

L’emploi indépendant explose à l’heure où les entreprises sont réticentes à embaucher et  privilégient les missions ponctuelles. Depuis quinze ans en France, la proportion d’indépendants et d’auto-entrepreneurs a augmenté de 25%, soit cinq fois plus que les salariés. On parle de salariat déguisé : les entreprises embauchent tout en se libérant des charges et des contraintes propres au statut salarié.

Les nouvelles technologies et l’automatisation bouleversent les règles et déstructurent l’organisation du travail en place jusqu’ici. Les plateformes digitales permettent facilement de désintermédier et de fragmenter les tâches, ce qui déstructure l’organisation du travail. Les prestations et les relations de travail sont individualisées et la rémunération se fait à la tâche.

 

Ubérisation de l’économie vs contractualisation du travail

Le modèle «  Uber  » questionne la notion de travail et celle de contrat. Les plateformes mobilisent le facteur travail sans pour autant assumer les responsabilités traditionnellement attachées à la figure de l’employeur (encadrement des rémunérations, temps de travail, santé et sécurité). Il repose sur un “contrat d’adhésion”, qui n’est pas un contrat de travail salarié ni un contrat classique d’indépendant. Accéder à la plateforme et maintenir la collaboration suppose de respecter un ensemble de clauses. Les prestataires restent soumis à un contrôle fort exercé dans le cadre  d’un management algorithmique.

L’ubérisation fait écho au discours actuel qui diffuse l’idée d’un entrepreneuriat populaire et ouvert à tous. Les promesses sont la « souplesse », « l’autonomie » et « la liberté d’organisation ». Des particuliers et des semi-professionnels s’insèrent facilement sur un marché et bénéficient d’une clientèle large contre le simple paiement d’une commission à la plateforme. Les situations de pluriactivité sont de plus en plus fréquentes.

 

Les situations inégales se multiplient face au modèle. Certains génèrent des compléments de revenus à un travail salarié, en louant ponctuellement leur appartement le week-end par exemple. D’autres plus précaires se retrouvent dépendants vis-à-vis de la plateforme et doivent fournir une quantité élevée de travail pour subvenir à leurs besoins.

Plutôt que d’en faire l’assassin direct du salariat, l’ubérisation est à envisager comme un phénomène au cœur de mutations sociétales plus larges. Ces transformations globales encouragent néanmoins la montée en puissance d’une force de travail « freelance » dans notre économie.

 

Trois scénarios possibles pour l’avenir du travail sont à envisager, selon la sociologue Dominique Meda.

Le premier repose sur l’affaiblissement de la réglementation du travail salarié et la quête de flexisécurité.

Le second considère la révolution technologique comme la source future de productivité, de croissance et par extension de nouveaux emplois.

Enfin,  le travail peut-être pensé comme un  compromis écologique et social, partagé éthiquement à l’échelle de la planète.

 

 

 

 

Dimitri Des Cognets

Rédacteur en chef de Major-Prépa